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Full text of "Histoire abrégée de différens cultes"

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SPECIAL COLLECTIONS 




THE LIBPJVRY 

OF 

THE UNIVERSITY 

OF CALIFORNIA 

LOS ANGELES 







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HISTOIRE ABREGEE 



DE 



DIFFERENS CULTES 



*c. 



DE L'IMPrxIMERlE DE A. HENRY, 

KTJE GÎT-LE-COEUR , K* 8. 



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HISTOIRE ABREGEE 



DE 



DIFFÉRENS CULTES. 

TOME PREMIER. 



DES CULTES 

QUI ONT PRÉCÉDÉ ET AMENÉ L'IDOLATRIE 

OU 

L'ADORATION DES FIGURES HUMAINES, 

/' 

PAR J.-A. DULAURE ; 



SECONDE EDITION, 

REVUE , CORRIGÉE ET AUGMENTÉE. 



PARIS, 

GUILLAUME, LIBRAIRE-EDITEUR, 

RUE HAUTEFEUILLE, N" l4i 

PONTHIEU, PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, n" ^S^; 

PEYTIEUX , GàLERIE DELORME, N"* 1 l ET I 3. 

1825. 



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PREFACE. 



1t 

X>J_jES anciens voilaient la tête du dieu du 
^ Nil, pour signifier que les sources de ce 
1^, fleuve leur étaient inconnues. Ils auraient 
V pu employer la même figure allégorique 
pour représenter leur mythologie j car , 
dans les plus beaux siècles de la Grèce 
et de Home , lorsque la littérature et les 
jbeaux-arts y répandaient le plus d'éclat, 
[lies sources de Fidolàtrie , des dieux et 
de leurs fables, étaient également incon- 
nues [i\ Toutes les instructions que les 

(0 Quelquefois les aticiens allaient porter leurs vœux 
et leurs offrandes dans un temple, et ils ignoraient à quel 
dieu il était consacré. Ils n'étaient guère plus instruits 
sur le nom des statues qu'ils adoraient. Adressaient-ils 
une prière à vme divinité , dans la crainte de se tromper, 
I. 



2Î30266 



ij PRÉFACE. 

écrivains de ces pays célèbres nous ont 
laissées sur ces matières n'ont fait qu'épais- 
sir le nuage qui cachait la vérité , qu'ac- , 
croître les difficultés , qu'autoriser les in- ♦• 
certitudes, et qu'égarer les modernes qui^ 
les ont prises pour guides ; de sorte que . 
chacun d'eux a pu , suivant son goût et le 
mode de son génie , former sur ces ori-, 
gines son système particulier, et lui donner 
même les apparences de la réalité. 

Aussi avons-nous vu soutenir que l'his- 
toire de quelques dieux n'était qu'und^ 
imitation de celle de quelques personnage^ 
illustrés dans la Bible ; que toutes les fables 
mythologiques ne contenaient, sous une 
enveloppe allégorique qu'un sens moral , 

ils lui donnaient plusieurs noms. Ils étaient incertains 
sur le sexe de certains dieux. Ils appliquaient la même 
fable à des dieux différens, et plusieurs fables à un même 
dieu. Enfin, ils avaient leurs dieux certains, leurs dieux 
incertains, ambigus et inconnus. 



PREFACE. lij 

que la règle des actions des hommes ; 
qu'elles ne contenaient que des connais- 
sances profondes dans la physique du 
monde , ou seulement la doctrine de la 
philosophie hermétique et les secrets ca- 
balistiques. Les uns ont encore cru que 
tous les dieux de l'antiquité n'étaient que 
des hommes déifiés par leurs vertus , leurs 
services. D'autres y ont vu des esprits in- 
fernaux , des démons , qui se sont amusés , 
pendant plusieurs siècles , à égarer par 
leurs prestiges l'esprit des nations. Enfin , 
une opinion plus raisonnable nous montre 
dans la mythologie l'histoire allégorique 
de l'agriculture : elle appartient au savant 
Court de Gehelin. 

Cet écrivain a saisi la vérité dans plu- 
sieurs points ; mais , généralisant trop son 
système , il ne Ta point embrassée tout en- 
tière. L'agriculture a certainement contri- 
bué beaucoup aux institutions religieuses 



de l'antiquité j elle a donné naissance ail 
sahéisme ; mais elle n'a pas été la cause 
unique des allégories et des compositions 
mythologiques : compositions qui sont IW- 
vrage de plusieurs siècles , de plusieurs 
peuples, régis par des usages et des prin- 
cipes différens ; compositions qui n'ont 
entre elles ni harmonie ni unité , qui ne 
forment point un tout complet dont toutes 
les parties soient en rapport , et qui ne 
présentent qu'un amas confus de matières 
hétérogènes , dont l'incohérence indique 
suffisamment la pluralité de leurs origines. 
Diipuis a su , dans son savant ouvrage ( i ], 
tirer de ce chaos toutes les parties homo- 
gènes , toutes celles qui se rapportent au 
culte des astres ou au sahéisme ; il les a 
réunies, et en a formé un corps de preuves 
éclatant de vérité. Tout ce qu'il a écrit sur 
cette religion , sur ses ramifications nom- 

(i) Origine des Cultes. 



PUEFACE. V 

breuses, ses altérations, ses amalgames, 
porte la conviction dans tous les esprits 
dégagés de préventions, peut déplaire aux 
partisans des vieilles erreurs , et ne doit 
rien souffrir de leurs atteintes. 

L'estime particulière que je porte à Tau - 
teur et à son ouvrage ne m'empêchera 
point de publier des vérités que j'ai senties ; 
d'exprimer ce en quoi je diffère d'opinion 
avec lui, et de dire que, tout vaste qui soit 
le champ que son génie a parcouru et 
éclairé , il lui restait encore au delà d'au- 
tres champs à parcourir. Il n'a vu dans 
l'antiquité que le sabéisme ; il a tout rap- 
porté à cette religion ; et cependant , comme 
je le prouverai , elle n'est pas la plus an- 
cienne , la religion universelle , \ origine 
de tous les cultes (i). 

(i) Ces titres de l'ouvrage de M. Diipuis sont à-peu- 
près tout ce que j'y trouve de contraire à mon opinion. 
Je crois que le titre Ôl Histoire du Sabéisme lui aurait 
mieux convenu. 



VJ PREFACE 

Les religions de Tantiquité n'eurent 
point une source unique , mais trois sour- 
ces principales qui jaillirent à différentes 
époques , et dont les courans isolés , réu- 
nis, plus ou moins mélangés dans certains 
temps , chez certains peuples , ont enfin , 
chacun ou ensemble , été subdivisés en un. 
grand nombre de parties : cependant ces 
mélanges, ces divisions, n'ont pas tellement 
altéré leur caractère originel que l'obser- 
vateur attentif ne puisse reconnaître et in- 
diquer la source de laquelle chacun de 
ces courans est plas ou moins participant. 
Eclairé par les lumières qu'ont répan- 
dues sur la mythologie les nombreux sys- 
tèmes des sa vans qui m'ont précédé , je 
me suis frayé , sans m'arréter à les com- 
battre , une route nouvelle , qui m'a con- 
duit , je le crois , à des découvertes, à des 
vérités inconnues. 

Je me suis principalement attaché au 



PREFACE. Vlj 

matériel des religions : il était tout clans 
les premières institutions religieuses. Pré- 
tendre y trouver du spirituel , des théories 
sublimes , ce serait étrangement s'abuser 5 
car l'homme des premières sociétés était 
métaphysicien comme l'est le sauvage d'au- 
jourd'hui, qui ne voit Sa divinité que dans 
un fétiche , dans un talisman : ce serait 
embrasser une opinion qui a beaucoup 
contribué à égarer les mythologues an- 
ciens et modernes. 

Cette opinion erronnée n'est pas la seule 
qui ait écartés ces savans du sentier de la 
vérité. 

Ils n'ont pas vu que des noms d'un 
même objet adoré , que du nom géné- 
rique Dieu y exprimés différemment dans 
les langues des diverses nations , étaient 
provenues plusieurs divinités particulières 

Ils n'ont vu dans l'ensemble des insti- 
tutions religieuses qu'une seule nature de 
religion. 



VIT) PREFACE, 

Dans leurs interprétations, ils se sont 
plus attachés aux fables mythologiques 
qu'aux pratiques du culte , à l'idole qu'à 
ses attributs , au personnage du rôle qu^à 
l'acteur. 

Enfin , et ce qui est une de leur^ plus 
graves erreurs , ils n'ont considéré que 
comme un symbole ce qui, dans l'origine, 
avait été la divinité elle-même. 

Pour éviter ces erreurs , il a fallu m'ë- 
loigner des routes battues ; et celle que je 
me suis ouverte n'est pas semée de fleurs. 
La plupart des monumens du culte qui 
ont servi à m'y guider ne sont point de ces 
chefs-d'œuvre qui flattent l'imagination et 
les yeux ; ils n'ont ni la magnificence , ni 
la grandeur imposante des temples de l'an- 
tiquité civilisée 5 on n'y trouve ni les formes 
élégantes et gracieuses de la Vénus de Mé- 
dicis, ni les beautés mâles et sublimes de 
l'Apollon Pythien ; à peine Fart en a-t-il 
approché : mais , je dois le dire , ils ins- 



PREFACE. IX 

truisentplus que ne le font les productions 
antiques des architectes et des statuaires , 
et répandent plus de lumières qu'elles sur 
l'origine et les motifs des premières insti- 
tutions humaines. 

Souvent ce ne sont que des rochers 
hruts , dressés , groupés , suspendus , en- 
tassés de diverses manières , dont le ciseau 
n'a presque jamais altéré la rusticité : s'ils 
ne charment point , ils étonnent quelque- 
fois par les forces extraordinaires que leur 
érection a du. nécessiter. Ces monumens 
grossiers et peu connus appartiennent à 
l'histoire. Le motif qui les fit ériger, leur 
description, doivent en remplir les pre- 
miers chapitres : ils sont les produits des 
premiers essais de l'art , des premières pen- 
sées de l'homme sur les institutions sociales. 

Aucun Français n'avait encore traité 
pleinement cette matière ; j'ai entrepris 
cette tâche j j'ai classé ces monumens d a- 



X PREFACE. 

près leurs formes diverses , et j'ai décou- 
vert , dans chacune de leurs classes , les 
prototypes de la plupart de nos monumens 
civils et religieux. 

Cette route ma conduit à la découverte 
et à l'origine de plusieurs divinités , et j'ai 
pu y voir clairement les élémens premiers 
de leur composition. Je crois sur-tout in- 
contestable l'origine que j'ai assignée à 
Mercure y à Venus et à leurs fables. Je 
crois avoir tout aussi solidement établi 
celle du culte des figures humaines , celle 
des fables mythologiques et des mystères 
de l'antiquité. 

Puisse ce travail n'être jugé que par la 
bonne foi ! puissent les esprits que toute 
nouveauté effarouche , se borner à n'at- 
taquer que l'ouvrage ! puisse la mine que 
j'ai ouverte être complètement exploitée 
par des mains plus habiles , plus savantes î 



DES CULTES 

QUI ONT PRÉCÉDÉ 



AMEÎVÉ l'idolâtrie. 



•^^^,^^sv>!^^>^^^^svxxx'v^^v<>^xx^A,XAX'V!Vvx^x^A?v,^^xx\x'v^sv'V^» 



CHAPITRE PREMIER. 



NOTIONS PRELIMINAIRES. 

Un navigateur habile quiadécouvertuneterre 
inconnue ne se borne pas à la décrire : il fait 
connaître, avant le gisement de la côte, son re- 
lèvement, le rapport des sondes , la direction 
des courans , enfin les détails de toutes les ma- 
nœuvres qui lui ont servi pour atlérir heureu- 
sement- Je crois devoir , à son exemple, avant 
d'ouvrir à mes lecteurs la carrière peu connue 
où je me suis engagé , leur dire quels moyens 
j'ai employés pour pénétrer, a travers l'obscu- 
rité des siècles ,j usqu'aux temps les plus reculés ; 



12 DES CULTES 

comment j'ai suppléé au silence de l'histoire ; 
quelles preuves m'ont appuyé , quels principes 
m'ont dirigé dans cette marche. 

Il est dans l'homme en société une affection 
souvent nuisible aux progrès de la raison , mais ' 
toujours conservatrice des usages antiques : 
cette affection estV habitude. L'histoire n'a point 
de témoignages plus antiques, de tradition plus 
certaine. L'habitude transmet, de génération en 
génération, toutes les pratiques originellement 
instituées , les conserve souvent intactes à tra- 
vers les ravages des siècles, et les met à l'abri 
des atteintes des institutions contraires ; elle 
résiste à la violence des gouvernemens les plus 
tyranniques , et ne cède enfin qu'à une persé- 
cution constante, énergique, et long-temps 
prolongée. 

L'habitude rapproche l'intervalle immense 
qui se trouve entre le passé et le présent. C'est 
par elle, par sa continuité, que les usages, les 
mœurs des siècles les plus reculés, des premières 
époques des sociétés , ont été fidèlement con- 
serves et transmis à des temps où la civilisation 
avancée a permis h l'histoire d'eu esquisser le 
tableau. 

Chez les peuples où les révolutions politiques 
n'ont point existé, ou n'ont point opposé -à 
rhal)i(u(le des obstacles assez puissans , les 



AîSTÉRIEÛRS A l'iDOLA-TRIU:. l3 

mœurs, les usages, les pratiques anciennes 
se sont continuées et maintenues jusqu'à nos 
jours. 

Ainsi l'histoire, en noustransmettant aujour- 
d'hui ce que l'habitude lui a transmis autrefois, 
fournirait des lumières suffisantes pour éclairer 
cette partie ténébreuse de l'antiquité, si , par 
ses nombreuses lacunes , elle ne laissait elle- 
même beaucoup à désirer. Mais ce qui peut 
suppléer h ce défaut de l'histoire , c'est l'obser- 
vation des mœurs, des usages et des pratiques 
des peuples existans, dont la civilisation est 
nulle ou n'est qu'ébauchée. Ils nous offrent 
l'image vivante des siècles les plus reculés. La 
comparaison qu'on peut faire des usages de la 
plus haute antiquité, qui n'existe plus que dans 
l'histoire de quelques peuples civilisés , avec 
les usages existans de quelques peuples sau- 
vages , explique les motifs des institutions , et 
offre de grandes ressources aux scrutateurs de 
l'antiquité. Ce rapprochement , cette compa- 
raison , m'ont quelquefois fourni d'heureux 
résultats ; car , et c'est une vérité bien digne 
de remarque, il existe entre les mœurs, les 
pratiques et même les opinions de certains 
peuples de l'antiquité , et celles d'un grand 
nombre de peuples qui sont aujourd'hui sau- 
vages ou demi-civilisés , quelles que soient les 



l4 DES CULTES 

dislances et les mers qui les séparent, une 
conformité si frappante qu'on ne peut se refu- 
ser à soupçonner qu'à une certaine époque, sans 
doute avant la catastrophe qui a bouleversé la 
surface du globe, les communications entre les 
diftérens peuples étaient plus faciles qu'elles ne 
le sont aujourd'hui; qu'ils ont pour la plupart 
reçu une loi, une religion, uniques. En effet, les 
mêmes opinions, les mêmes erreurs, les mêmes 
pratiques et les mêmes absurdités, se trouvent 
établies maintenant, comme dans les tempsles 
plus anciens, chez différens peuples , habitant 
des points de la terre les plus éloignés entr'eux. 
J'en rapporterai quelques exemples. Ainsi, j'ai 
dû tirer un grand parti des relations de voyages; 
elles m'ont fourni plusieurs objets de compa- 
raison : c'est souvent par elles que le présent 
m'a éclairé sur le passé. 

Il est des monumens grossiers , existant en- 
core dans toutes les parties de la terre , dont 
l'origine remonte aux premiers âges des sociétés, 
qui sont mentionnés et décrits par plusieurs 
écrivains de l'antiquité, et qui peuvent, si on 
les compare , si on saisit leur rapport , leur 
analogie , répandre de grandes lumières sur 
l'origine et les motifs des institutions primitives. 

Des recherches sur ces monumens curieux , 
trop dédaignés par les modernes ; leur division 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRTE. i5 

en différentes classes , leur destination , et les 
institutions civiles, religieuses, les divinités 
même qui en sont dérivées , feront la matière 
d'une partie de cet ouvrage. 

J'ai pu encore tirer quelques secours des fa- 
bles mythologiques : toutes, j'en suis certain, 
ne sont point allégoriques, comme on le pense 
généralement ; mais celles qui le sont ne ca- 
chent pas tellement la vérité qu'il soit impos- 
sible de la découvrir. Quelques anciens ont 
levé un coin du voile. Dlodore de Sicile a ré- 
vélé la fable desjuges des enfers, des jugemens 
que subissent les âmes des morts, et celle de 
l'Achéron. Ces données indiquent le secret du 
génie allégorique des anciens, etfont connaître 
le tissu de l'enveloppe mystique. 

Voilà les principaux moyens qui ont assuré 
ma marche ; voici les principes qui l'ont di- 
rigée : 

I". Ce qui est simple est plus ancien que ce 
qui est composé. C'est ce principe qui m'a servi à 
établir un ordre relatif de chronologie dans les 
diverses institutions religieuses dont j'ai à par- 
ler. Il est généralement reconnu ; il me suffit 
de l'exposer. 

2P. Dans les sociétés primitives , l'état moral 
de l'homme digérait peu de celui du sauvage 
actuel; ses opinions religieuses étaient des er- 



l6 DES CULTES 

reurs. Ce principe exige quelques dévelop^ 
pemeiis. 

Le degTé d'intelligence de l'homme qui vivait 
dans des temps très-reculés, etchez^lequel la ci- 
vilisation n'avait encore opéré aucun change- 
ment, devait élre leméme que le degré d'intel- 
ligencede l'homme qui vit aujourd'hui, et chez 
lequel la civilisation n'a point opéré de change- 
ment. Cette conformité est réelle, sur-^tout si les 
climats et les sols habités par le sauvage an- 
cien et par le sauvage moderne sont les mêmes. 
Ainsi les habilans des vastes contrées encore 
très-peu connues, de l'Afrique, ceuxdel'Amé- 
rique et de l'Asie septentrionales , etc. , nous 
offrent, dans leurs mœurs, dans leurs opinions 
religieuses, l'image fidèle des mœurs , des opi- 
nions des premières sociétés de la terre. C'est 
chez les sauvages modernes qu'il faut aller pui- 
ser la^^érité sur l'origine des sociétés primitives, 
et non dans ces traditions mensongères inven- 
tées long-temps après l'événement , par l'or- 
gueil national ou par l'intérêt de certaines 
castes (i). 

(i) Robeitson exprime la même opinion. Après avoir 
offert à ses lecteurs le tableau des mœurs et des usages 
de différens peuples de FAméiique, il ajoute : » Si nous 
» pouvions remonter à la source des itîées des autres na- 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 17 

Be tels hommes ne pouvaient avoir que des 
idées fausses, des opinions erronnées en matière 
de religion. L'idée de la Divinité, comme nous 
la concevons , ne pouvait les frapper. Est-il à 
espérer quelque chose de ces êtres qui pas- 
saient leur vie entière, tels qu'ils étaient sortis 
des mains de la nature, dans une continuelle en- 
fance ; dont toute l'intelligence se bornait à suivre 
l'impulsion de l'instinct animal ; qui , assaillis 
de besoins toujours renaissans , uniquement 
occupés à les satisfaire , n'avaient pour cela que 
des moyens uniformes et peu nombreux ? De 
tels hommes , que leur profonde ignorance 
n'élevait guère au dessus de la condition des 
brutes, pouvaient-ils apercevoir ce qui n'était 
point à la portée de leur vue ? pouvaient-ils 
connaître des vérités qui , pour être décou- 
vertes , demandent une longue suite d'obser- 
vations , des méditations , des combinaisons 

» lions jusqu'à ce premier état de société où l'histoire 
» commence à les offrir à nos regards , nous aperce- 
» vrions une ressemblance frappante entre leurs opi- 
» nions et leurs pratiques et celles dont nous venons de 
« parler ; nous nous convaincrions aisément que , dans 
» des circonstances semblables, l'esprit humain suit 
» par-tout à-peu-près la même route dans ses projets , 
» et arrive presqu'aux mêmes résultats. » {Hist. d'Amé- 
rique , tom. ?., p. 437) 

1. 2 



t8 bes cultes 

d'idées, tandis que leurs organes n'étaient nul- 
lement exercés à ces opérations subtiles de l'es- 
prit , et qu'ils manquaient des méthodes qui 
rendent ces opérations faciles ? Pouvaient-ils 
donc avoir des idées saines en métaphysique ? 
Et , quand même il eût existé dans ces temps 
de ténèbres quelques individus assez heureu- 
sement organisés, doués d'une intelligence as- 
sez transcendante pour concevoir subitement 
des vérités inconnues jusqu'alors, quels eussent 
été leurs moyens de les expliquer et de les 
transmettre à leurs contemporains , à leurs 
descendans ? 

Ces moyens, qui seuls ont retiré l'homme dé 
son état de sauvage, qui ont semé, pour ainsi 
dire , les idées , et les ont fait germer même 
dans les têtes qui n'avaient pu les concevoir ; 
ces moyens, dis-je , leur manquaient. Leur 
langue, pauvre et grossière, était dépourvue de 
mots propres à exprimer les opérations de l'es- 
prit, des idées abstraites (i). Ils ne posssédaient 

(i) Entr'autres preuves de l'état d'ignorance et de 
brutalité des peuples avant la civilisation résulte la 
pauvreté de leur langue. Même chez les modernes , les 
mots employés pour rendre des êtres métaphysiques : 
l'exercice de la pensée , les opérations de l'esprit , par 
exemple , n'exprimaient dans leur origine que des êtres 
physiques , des actions matérielles. 



ANTÉRIEURS A. l'iDOLATRIE. if) 

point l'art d'écrire : cause puissante de la pro- 
pagation des connaissances humaines, instru- 
ment indispensable à leur conservation, et dont 
l'imprimerie n'est qu'une extension heureuse. 
Ainsi, dépourvus des connaissances nécessaires 
à l'exercice de la pensée, dépourvus des moyens 
de les acquérir et de les propager, les hommes 
restèrent long -temps dans l'état d'enfance et 
de barbarie où la nature les avait placés. Les 
premières idées qu'ils conçurent de la Divinité 
durent être bornées et grossières comme leurs 
organes, et par conséquent durent être fausses : 
je me crois donc fondé à dire que, les ténèbres 
de l'ignorance ayant précédé les lumières de 
la raison , les premiers pas de l'homme vers la 
religion se dirigèrent dans la carrière de l'er- 
reur (i). 

(i) Les faibles mai-ques de religion que l'on observe 
chez la plupart des sociétés qu'on appelle axijoui'd'hui 
sauvages, consistent dans l'adoration du soleil, de la 
lune , ou dans celle des montagnes , des fleuves et de 
quelques animaux; leurs pratiques religieuses ressem- 
blent à de la magie gi'ossière ; et leurs prêtres ne sont 
que des espèces de devins ou sorciers. Tels ont été lès 
premiers élémens des religions de l'antiquité. Il est en- 
core aujourd'hui certains peuples qui n'ont pas même 
l'idée d'un culte. Entre plusieurs preuves que je pour- 
rais produire , je me borne à celle-ci : « On a découvert 



30 DES CULTES 

3". Les erreurs antiques , malgré les progrès 
des lumières , furent respectées. La civilisation , 
en croissant , ne fit que les élaborer, les em- 
bellir ou les cacher sous un voile allégorique. 

La vérité de ce principe est prouvée par le 

>■ en Amérique, dit Robertson, plusieurs tribus qui 
M n'ont aucune idée d'un être suprême , ni aucune pra- 
» tique de culte religieux. Indifférens au spectacle ma- 
H gnifique d'ordre et de beauté que le monde pi'ésente à 
>• leurs regards , ne songeant ni à réfléchir sur ce qu'ils 
» sont eux-mêmes , ni à rechercher quel est l'auteur de 
» leur existence , les hommes dans l'état sauvage con— 
» sument leurs jours , semblables aux animaux qui 
» vivent autour d'eux. Ils n'ont dans leur langue aucun 
» mot pour désigner la divinité , et les observateurs les 
» plus attentifs n'ont pu découvrir parmi eux aucune 
» institution , aucun usage, qui parussent supposer qu'ils 
» reconnussent l'autorité d'un dieu, et qu'ils s'occu- 
).) passent à mériter ses faveurs. » {Hist. de l'Amérique, 
tom. 2, p. 4^1 •) 

Un voyageur célèbre parle ainsi des Hottentots Na- 
maquois : « Pour ce qui est de la religion , du culte , des 
» prêtres, des temples , de l'idée d'une âme immortelle , 
» tout cela est nul pour eux : ils sont sur cet objet ce que 
» sont tous les autres sauvages leurs voisins , c'est-à-dire 
» qu'ils n'en ont pas la plus légère notion. » {Second 
Voyage en Afrique , par le Vaillant , tom. II, p. Sao.) 

Don Félix de Azara , qui a passé treize années consé- 
cutives parmi les nations sauvages de l'Amérique méri- 
dionale, dit qu'ils n'ont aucune idée de la divinité, et 
qu'ils vivent sans culte et sans lois. (Voyez Voyage dans 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 2 1 

fail; elle est prouvée par l'histoire des peuple* 
anciens et modernes. On la découvre en com- 
parant les mœurs qu'ils avaient avant leur civi- 
lisation , avec les mœurs qn'ils ont eues depuis; 
en comparant les usages, les pratiques, les 
opinions religieuses des peuples qui sont civi- 
lisés, avec les mœurs, les pratiques , les opi- 
uions religieuses des peuples qui ne le sont 
point, ou dont la civilisation n'est qu'ébauchée. 
S'il s'est trouvé quelques peuples , quelques 
sectes , ou même quelques individus qui aient 
rejeté ces erreurs primitives , le plus grand 
nombre des notions et] le plus grand nombre 
des individus dans une nation les a conservées. 
C'est le propre de l'homme sans instruction.de 

V Amérique méridionale, par Don Félix de Azàra, tom. ?., 
chap. X.) 

Dom Pernetti , après avoir décrit les vertus des Bra- 
siliens, ajoute : « La religion n'a cependant point de part 
>• aux idées des Brasiliens. Ils ne connaissent aucune di- 
» vinité , ils n'adorent rien , et leur langue n'a pas même 
» de terme qui exprime le nom ou l'idée d'un dieu. 
» Dans leurs fables , on ne trouve rien qui ait du vap- 
» port à leur origine ou à la création du monde... 11 ne 
» leur tom])e pas dans l'esprit que cette vie puisse être 
>■ succéeiée d'une autre. Ils n'ont point de terme pour 
» exprimer le paradis et l'enfer. » ( Kojage aux îles 
Malouines, en 1763, 1764, par Dom Pernetti, tom. i", 
chap. 6, p. 33o.) 



22 DES CULTES 

s'abandonner à la routine , de respecter les 
vieilles habitudes sans les raisonner, de croire 
sur parole, et déjuger du mérite d'une institu- 
tion d'après le jugement de ses prédécesseurs. 
Il aime mieux soumettre sa raison , souvent 
révoltée , à ce que ses institutions ont de plus 
absurde que se livrer à l'examen , parce 
que ce travail est toujours pénible pour celui 
qui ne s'y est point exercé. Les pères trans- 
mettent à leurs enfans des dispositions à leurs 
habitudes anciennes ; l'éducation et l'exemple 
développent ces dispositions ; l'usage les forti- 
fie. La soumission aux erreurs antiques devient 
un besoin ; et la crainte d'être persécuté par 
ceux qui ont intérêt à les maintenir en fait u^i 
devoir (i). 

(i) Par les premiers Immains le mensonge inventé 
S'accrut en vieillissant , tous les jours répété. 
La crainte fit les dieux, l'intérêt fit les prêtres ; 
Nos pères effrayés en ont cru leurs ancêtres , 
Qui , des mêmes frayeurs se laissant dominer , 
S'étaient pressés de croire au lieu d'examiner. 
Vous craignez , vous croyez ; et vos enfans timides 
Suçant , avec le lait , des préjugés stupides, 
Vont peut-être inspirer cette antique terreur 
A des enfans comme eux héritiers de l'erreur. 
Avec notre univers le mensonge commence. 

M.-J. Chémeu, t. II des OEuvrcs postlmmes , poëme 
sur In Naliirc des Choses. 



AMÉUIEURS A l'iDOLATRIE. 23 

Voilà pourquoi, au grand étonnement de la 
postérité, le plus matériel , le plus ancien , le 
plus absurde des cultes, \e fétichisme , existait 
chez les Égyptiens , les Grecs et les Romains, 
lors même que ces peuples étaient arrivés à un 
très-haut degré de civilisation ; et voilà pour- 
quoi quelques parties de ce culte déshonorent 
encore la plupart des religions modernes. 

Dans des temps de lumières _, on vit quel- 
ques hommes raisonnables de l'antiquité, frap- 
pés de la grossièreté et de l'insignifiance des 
anciens cultes, mais en même temps fortement 
attachés à la gloire de leurs aïeux, à leurs ins- 
titutions, et voulant respecter la croyance po- 
pulaire , se donner bien de la peine , mettre 
leur génie à la torture pour la justifier, pour 
prêter à ces vieilles et absurdes relations un 
sens favorable , et les mettre en rapport avec 
l'état des lumières de leur temps. Ils attri- 
buèrent , en conséquence, aux instituteurs des 
anciens cultes des projets sages auxquels ils 
n'avaient pas pensé , des vues vastes, une con- 
naissance profonde des secrètes opérations de 
la nature, qu'ils ne pouvaient avoir : c'était le 
génie qui commentait et cherchait à ennoblir 
les productions de l'ignorance. 

A combien d'explications forcées , insoute- 
nables , diverses et conlradictoires, ne se sont 



24 DES CULTES 

pas livrés plusieurs écrivains de l'autiquité ^ 
tels que Platon , Diodore de Sicile , Plutarque , 
Porphyre , Jamblique , Varron , à qui saint 
Augustin reproche souvent d'avoir voulu spi- 
ritualiser les divinités purement matérielles (i), 
et la foule des mythologues anciens et mo- 
dernes , pour donner un sens raisonnable aux 
fables, aux dogmes, aux pratiques des religions 
anciennes ; pour trouver des allégories fines , 
ingénieuses et savantes dans les productions 
simples et grossières de la barbarie et de l'igno- 
rance ! C'était chercher l'esprit dans la matière 
inerte. 

Les prêtres de l'antiquité ont, il est vrai, a 
une certaine époque , réduit en allégories les 
grandes opérations de la nature ; ont person- 
nifié le soleil , la lune, les planètes, les élé- 
mens , le ciel et la terre ; les ont fait naître , 
vivre et agir comme des hommes , et quel- 
quefois les ont fait mourir; mais ces allégories, 
souvent ridicules et monstrueuses , ne sont 
point le résultat de théories savantes , ni de 
découvertes bien étendues dans la science de 
la nature. Ce ne fut pas pour rendre leur culte 
et eux plus vénérables , comme on le pense 
ordlnairemenl , qu'ils cachèrent au A'ulgaire 

(0 De Ch'ilale Dci , lib. YII. 



A INTÉRIEURS A l'IDOLATRIE. 25 

quelques vérités sous un voile allégorique j 
mais ils y furent déterminés , dans l'origine , 
par l'exemple et par la nécessité , comme je 
l'établirai dans la suite de cet ouvrage. C'est ii 
ce double motif que l'on doit les fables mytho- 
logiques , dont l'invention est rarement heu- 
reuse, et dont le sens caché indique des con- 
naissances superficielles et souvent erronnées. 
Ainsi , les écrivains philosophes , par leurs 
interprétations complaisantes , ont donné de 
l'importance aux erreurs primitives, les ont 
embellies, sans les détruire; cependant ils ne 
sont pas ^ ainsi qu'on le pense vulgairement, 
les auteurs des fictions allégoriques, et ils n'ont 
point, sous le voile de ces fictions, caché leur 
système ; parce que, dans la chronologie des pro- 
ductions humaines, les fausses idées sont plus 
anciennes que les systèmes scientifiques, et les 
erreurs que la vérité. Un des plus habiles écri- 
vains de l'antiquité , Diodore de Sicile, déclare, 
en commençant son ouvrage, que les hommes 
écrivirent des fables avant d'écrire l'histoire. 

4". Les sjmboles ne sont point des objets 
pavement naturels , mais sont des ouvrages de 
Vart. 

S'il est quelques exceptions à opposer ici , 
elles n'emportent point la règle. Définissons ce 
qu'on entend par symbole : c'est ordinairement 



26 DES CULTES 

l'image d'un objet représentable , qui a des 
rapports évidens avec un autre objet qu'on ne 
peut représenter. Une image est un ouvrage 
de l'art: donc un symbole doit l'être. 

De plus : pour concevoir un symbole , on 
doit préalablement avoir la connaissance par- 
faite de l'objet qu'on veut symboliser, sans 
laquelle le symbole ne peut être exact. Cette 
connaissance suppose d'abord le besoin d'un 
symbole, ensuite une certaine instruction, l'art 
de combiner les idées, et d'apprécier les rap- 
ports qui existent entre des objets étrangers 
à eux-mêmes. Ce besoin , ces lumières , ces 
opérations de l'esprit, n'appartiennent point 
à des peuples qui sont encore sauvages. 

Ainsi, lorsque certains écrivains ont dit de 
quelques nations barbares que, si elles ado-r 
raient le soleil , la lune , les montagnes , les 
fleuves, etc., elles les considéraient comme 
des symboles, et non comme des divinités, ils 
ont proféré une erreur; ils ont prêté leurs 
idées, leurs connaissances à des hommes qui 
ne pouvaient les avoir. 

5°. Les dieux de V antiquité païenne sont des 
choses , et non des personnes. 

La preuve de cette vérité peu connue résulte 

• des principes que j'ai établis en traitant du 

fétichisme; elle en est une conséquence néccs- 



ANTERIEURS A l'tDOLATRIE. 27 

saire. L'homme sauvage et entièrement maté- 
riel, avant d'adorer son semblable, a dû porter 
son culte vers les phénomènes les plus frap- 
pans, vers les productions les plus utiles de la 
nature. Le culte des personnes, d'ailleurs borné 
à peu près aux temps et aux lieux où elles ont 
vécu, décèle des progrès avancés dans la civi- 
lisation , un gouvernement organisé , et par 
conséquent une époque postérieure au culte 
antique et matériel des premières sociétés. 

Terminons par quelques observations que 
m'ont suggérées mon travail. 

Je crois avoir découvert que la source prin- 
cipale des erreurs, des abus, des superstitions 
de tout genre dont furent entachées les reli- 
gions de l'antiquité, existe dans la croyance où 
ont été la plupart des peuples , que le signe , 
la figure ou le symbole avait la même vertu, 
la même puissance surnaturelle , les mômes 
facultés bienfaisantes ou préservatrices , que 
celles qu'on attribuait à l'objet divin , figuré ou 
symbolisé; que le signe valait autant que l'objet 
signifié. 

Si l'on détruisait celte croyance, on verrait 
toutes ses conséquences funestes disparaître 
avec elle , et la vérité remplacer l'erreur dans 
les religions. 

J'observerai encore que leschangemens dans 



28 DES CULTES 

les inslilulioiis religieuses, amenés par les pro- 
grès successifs de la civilisation, se sont opérés 
graduellement et d'une manière presqu'insen- 
sible ; que la nécessité presque toujours seule , 
dans les temps antiques, imprimait le mouve- 
ment ; que chaque pas , dans cette marche 
progressive , était l'eftet nécessaire du pas qui 
l'avait précédé. Une innovation reçue en appe- 
lait une autre à son secours. Une première 
erreur, une première vérité , étaient poussées 
vers un état de raffinement assorti au nouvel 
état de la civilisation croissante. Ainsi , les 
plantes vénéneuses et salutaires éprouvent un 
pareil développement par l'action de la chaleur 
croissante du soleil. 

Ce fut par un enchaînement de nécessités 
^que l'homme parcourut l'intervalle immense 
qui se trouve entre le point où il rendait des 
honneurs divins à la matière informe, à un 
talisman, à un préservatif ridicule, à un ani- 
mal, et celui où il conçut l'idée d'un Etre su- 
prême, créateur et régulateur de tout; entre le 
point où il adorait des objets grossiers, des 
troncs d'arbres, des pierres informes, et celui 
où il rendit un culte aux chefs-d'œuvre de l'art, 
représentant sa propre figure. 

Tout se tient, s'attire dans la marche des 
Institutions humaines ; et, si la violence des 



ANTÉRTEURS À LIDOLATRIE. 29 

conquérans, l'impéritie des chefs des nations, 
ne rendaient stagnante, ne faisaient quelquefois 
rétrograder la civilisation, on la verrait par- 
tout s'avancer sans interruption vers son per- 
fectionnement, et même, arrivée à un certain 
degré, s'y précipiter brusquement, combattre 
et anéantir les erreurs auparavant consacrées. 
Les progrès lents et insensibles appartiennent 
à une civilisation naissante, et les passages 
brusques à une civilisation très-avancée. 

Tels sont les moyens qui m'ont servi à con- 
fectionner cet ouvrage. Tels sont les principes 
qui en ont coordonné les diverses parties, et 
qui m'ont guidé dans la route ténébreuse et 
in fréquentée que j'ai parcourue. 



5o DES CULTES 



CHAPITRE II, 

Définition de l'i Idolâtrie , du FélichisTne , du Sabéisme 
et de Y Héroïsme . Epoques relatives et indéterminées 
de l'institution de ces trois derniers cultes. 

J'entends par idolâtrie un culte religieux 
rendu à des ouvrages de peinture ou de sculp- 
ture, représentant des figures humaines. Les 
causes qui ont amené ce culte, si étrange aux 
yeux de la raison, et avec lequel une longue 
habitude a pu seule familiariser les hommes, 
vont faire l'objet de mes recherches. 

Pour procéder méthodiquement à la décou- 
verte de ces causes, je dois dire d'abord quel 
a été le culte le plus ancien , quels furent les 
premiers objets adorés; puis je dirai quelle al- 
tération a fait subir au premier des cultes son 
amalgame avec ceux qui lui ont succédé. 

En considérant l'ensemble des dogmes, des 
pratiques, des monumens religieux de tous les 
peuples de la terre qui nous sont connus; en 
les comparant entr'eux , en rapprochant ce 
que, à cet égard, l'histoire nous apprend du 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. ^I 

passé, et ce que nous savons du présent, on 
démêle trois cultes fondamentaux et bien dis- 
tincts, qui se sont succédés, réunis, modifiés, 
sans cependant s'anéantir. L'esprit humain ne 
procède qu'en imitant , qu'en perfectionnant 
ses imitations. Les cultes, quoique défigurés 
par des combinaisons successives conservent 
toujours quelques traits du modèle primitif. 
Les vicissitudes que le temps, les climats di- 
vers, les progrès des lumières, et les révolu- 
tions politiques, leur ont fait subir n'ont pu 
effacer entièrement leurs caractères originels, 
ni les soustraire à l'œil attentif de l'observa- 
teur. 

Ces trois cultes sont le Fétichîsmej le Sa- 
béismey \ Héroïsme , ou le culte des héros. 

Le raisonnement, appuyé de faits, marque 
la place que l'origine de chacun d'eux doit oc- 
cuper dans l'ordre chronologique. 

Le Fétichisme est le plus ancien des cultes , 
parce qu'il est le plus simple et le plus gros- 
sier de tous; parce qu'il doit sa naissance à des 
peuples purement sauvages, et à des temps qui 
ont devancé chez eux les premiers progrès de 
la civilisation. L'analogie qui doit exister entre 
Féfat des peuples incivilisés de la plus haute 
antiquité , et celui des peuples modernes, 
qui ne le sont pas encore; l'analogie qui doit 



D2 DES CULTES 

exister entre le culte du sauvage du temp'r 
passé, et le culte du sauvage du temps présent ; 
enfin , ce principe incontesté qui établit l'anté- 
riorité des institutions simples et grossières sur 
celles qui sont combinées et perfectionnées, 
suffisent pour donner à mon assertion tous les 
caractères de la vérité. Ce culte se conserve 
encore chez les peuples les moins civilisés de 
la terre; il se conserve même chez des nations 
policées, mais embelli et amalgamé avec les 
autres cultes. 

Définissons le Fétichisme. 

Dans l'enfance des sociétés, tout ce qui opé- 
rait sur les sens une impression forte; tout ce 
qui produisait, à un degré éminent, le plaisir 
ou la douleur, l'admiration , l'étonnement, la 
peur; tout ce qui paraissait j^ropre à procurer 
le bien, à éloigner le mal: élémens, phéno- 
mènes de la nature, animaux, végétaux, subs- 
tances inanimées, devinrent d'abord autant 
d'objets chéris, craints, révérés; et puis, par 
l'effet d'une longue habitude, considérés comme 
remplis d'une force occulte, d'une vertu sur- 
naturelle, i Is reçurent un culte. Ainsi , le soleil, la 
lune, le tonnerre, les orages, des montagnes , 
des fleuves, des fontaines, la mer, des forêts, 
des arbres, des pierres, des armes, des ani- 
maux de diverses espèces, et une infinité de ba- 



^INTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 35 

galélles portatives, furent autant de divinités, 
que les modernes, d'après le culte plus res- 
treint qu'observent les liabltans de la Nigritie , 
ont nommées Fétiches (i). 

Je conserve cette dénomination, quoique je 
lui donne une signification plus étendue que 
celle qu'elle reçoit ordinairement. Mon sujet 
le nécessite; et l'exemple d'un savant distingué 
m'y autorise (2). 

Ainsi, toutes choses et même tous mots, 
parlés ou écrits , auxquels on attribue une 

(i) Les premiers objets adorés parles hommes, les pre- 
miers dieux, n'étaient que des amulettes, des préservatifs, 
auxquels on attribuait la faculté de produire le bien et 
d'éloigner le mal. « Chez toutes les nations ignorantes , 
» les premières pratiques qui présentent quelques res- 
» semblances avec des actes de religion, n'ont pour objet 
» que d'écarter des maux que l'homme peut souffrir ou 
» redouter. Les Manitous ou Ockis des naturels de 
» l'Amérique septentrionale étaient des espèces d'amu- 
» lettes ou de charmes auxquels ils attribuaient la vertu 
» de préserver de tout événement fâcheux ceux qui y 
» mettaient leiu- confiance. » (Robertson, Hist. de l'A- 
mérique, tom. 2 , p. 235.) 

(2) Je veux parler du président de Brosses , qui , dans 
son ouvrage intitulé du Culte des Dieux fétiches , a, le 
premier, fait apercevoir la généralité de ce culte, et sou 
influence sur les religions célèbres de l'antii^fuité, dont 
elles étaient en grande partie composées. 

I. 5 



54 DES CL LIES 

vertu merveilleuse, étrangère à leur essence et 
eontraire aux lois de la nature, doivent appar- 
tenir au Fétichisme. 

Ce culte si universel, et qui s'applique à 
tant d'objets divers, présente à l'esprit deux di- 
visions, dont l'une a précédé l'autre dans l'or- 
tlre chronologique : la première se compose 
des Fétiches îiaturels , et la seconde des Fé- 
tiches artificiels. 

Je donne l'antériorité au Fétichisme naturel, 
parce que les productions de la nature ont 
existé avant celles de l'art, qu'elles ont fixé 
l'attention^ excité l'admiration ou la reconnais- 
sance des hommes, et qu'elles ont reçu leurs 
hommages religieux, avant qu'ils s'avisassent 
d'adorer les ouvrages de leurs mains. 

Les objets qui composent le Fétichisme ar- 
tificiel soni , en grande partie , des extraits du 
Fétichisme naturel. J'établirai cette extraction ; 
j'entrerai dans de grands détails sur certains 
extraits du Fétichisme naturel f je prouverai 
qu'ils ont été les premiers matériaux employés 
à la composition de plusieurs institutions ci- 
viles et religieuses , et sur-tout à celle de l'ido- 
lâtrie. 

Le Sahéisme comprend non -seulement le 
culte du soleil et de la huio, mais encore celui 
des planrics, des coiistellalions cl du /odia- 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. l)j 

que. he Sabéisme érigea les astres en divinités, 
et la science astronomique en dogmes reli- 
gieux. 

On voit qu'il est une émanation , une exten- 
sion de la partie du Fétichisme naturel, qui 
consiste dans le culte du soleil et de la lune. Ce 
eulte, simple dans son origine, se perfection- 
nant par de longues observations , s'étendit 
. sur l'ensemble des corps lumineux qui, pen- 
dant l'obscurité , brillent dans l'immensité des 
cieux; et , par cette extension , une partie du 
Fétichisme composa une religion nouvelle : le 
Sabéisjne. 

Les révolutions des planètes et le retour des 
saisons calculés ; le temps mesuré et divisé en 
années , en mois , en jours , en grandes pé- 
riodes ; les étoiles fixes connues; les groupes 
d'étoiles que semble parcourir le soleil dans 
son cours annuel , désignés et dénommés ; le 
cercle rationel qui comprend dans le ciel ces 
divers groupes, et qu'on nomme Zodiaque, 
divisé en douze parties égales , correspondant 
aux douze mois qui composent l'année : telles 
lurent les principales connaissances qui for- 
mèrent les matériaux du Sabéisme. Les objets 
divinisés de la science astronomique ; une iii' 
fluence surnaturelle supposée aux astres ; tout 
fc (ju'une iniagliialiou exaltée peut ajouter de 



JÔ l)i:S Cl- LIES 

merveilleux aux merveilles des cieux , complé- 
tèrent l'édilice de cette religion. 

L'exposition de la nature de celte religion 
suffit pour faire sentir que son institution date 
d'une époque bien postérieure à l'origine du i^e- 
tichisme ; les longues observations qu'elle sup- 
pose, le degré de lumières qu'il a fallu atteindre 
pour la mettre en vigueur, ne permettent pas 
d'hésiter à placer l'établissement du Sabéisme 
iong-temps après celui du Fétichisme-. J'ai dit 
qu'une partie du premier culte avait donné nais- 
sance au second ( ce qui est une autre preuve 
de son antériorité) , et j'établirai dans la suite 
de cet ouvrage qu'il a fourni des noms aux 
divinités astronomiques; que les dieux planètes 
sur-tout ont reçu des dénomiiiations ([ui ap- 
partenaient auparavant aux d'yeux Jétiches. 

Les découvertes astronomiques, élémens du 
Sabéisme , et dont la sublimité assura le succès 
de ce culte , ne furent pas seulement l'effet de la 
curiosité; la nécessité, mère des sciences , y 
rut la plus grande part , et donna la première 
impulsion. 

L'agriculture commençait à fleurir : le besoin 
de connaître exactement , et de désigner l'é- 
poque du retour annuel des saisons, d'en pré- 
voir les effets divers , et de régler par cette 
connaissance les iravaux de la campagne, four- 



ANTERIEURS A l'ïDOLATRIE. Sy 

iiil àriiomme les premières notions delà science 
et de la religion astronomiques. Bientôt il lui 
fallut inventer et tracer des signes propres à 
indiquer les diverses époques de ces saisons , 
de ces travaux : de là les premiers caractères , 
et le premier calendrier, a Cette astronomie 
» vulgaire, dit un savant, naquit avec l'agri- 
» culture et pour l'agriculture. Dès le moment 
» qu'il y eut un agriculteur , il exista un ca- 
» lendrier et des astronomes » (i). 

C'est en effet une chose bien digne de re- 
marque , que la religion des peuples agricul- 
teurs participe beaucoup du Sabeisme , tandis 
que celle des peuples chasseurs ou guerriers 
est presqu'entièrement composée du Féti- 
chisme. 

Mais , si l'agriculture apprit la division du 
temps, détermina les époques fixes du retour 
des saisons ; si , en enseignant aux hommes à 
connaître les révolutions du soleil et de la lune , 
elle leur rendit facile la connaissance des révo- 
lutions des planètes; si, enfin, elle levir ouvrit 
la carrière de la science astronomique , la na- 
vigation les y poussa fort avant. Les nouveaux 
besoins de cet art produisirent de nouvelles dé- 

(i) Court de Gebeliu , AlU-^orics orientales ^ His- 
toire de Merciirç , p. loo. 



(T^r'-^ r-» ^--^ ^-m. 



38 DES CULTES 

couvertes : les constellations fuient observées , 
classées et dénommées. Les navigateurs conti- 
nuèrent ce que les agriculteurs avaient com- 
mencé; et, si les Chinois, les Indiens, les Chal- 
déens , les Ethiopiens ou les Egyptiens, in- 
ventèrent l'astronomie, c'est aux Phéniciens, 
grands navigateurs , qu'il faut en attribuer les 
progrès. 

Le Sabéisme s'établit chez plusieurs nations 
de la terre ; et ces nations sont celles que 
l'histoire distingue comme les plus ancienne- 
ment civilisées. Il formait la partie principale 
de la religion des Egyptiens, des Chaldéens, 
des Phéniciens, des Perses , des Grecs, etc. j il 
dominait et domine encore dans celles de l'hide 
et de la Chine. Il est peu de nations qui ne 
conservent aujourd'hui , dans Fépoque de leurs 
fêtes religieuses, dans la forme de leurs céré- 
monies , des traces du culte des astres. 

Cette religion, née au sein An Fétichisme , en 
s'amalgamant avec lui , en contracta les habi- 
tudes et les vices, se les appropria, et agrandit 
par-là le champ de la superstition. Cet amal- 
game impur, lorsque la raison eut fait des 
progrès parmi les hommes , révolta quelques 
penseurs audacieux , fit naître des schismes , 
l'intolérance et le fanatisme. 

Il est présumable que le Sahcismc donna 



AMERIELRS A L IDOLATRIE. 39 

îiaissance au sacerdoce. Des devins, fourbes et 
grossiers , suffisaient au Fétichisme ; mais le 
culte des astres exigeait des savans , des col- 
lèges d'astronomes. 

h'héroïsme, que je nomme ainsi, quoique ce 
mot ait une autre acception dans notre langue , 
est le culte rendu aux héros , appelés aussi 
demi-dieux i celui rendu aux hommes divinisés 
après ou même avant leur mort. En ce dernier 
cas , il doit être nommé androlatrie. 

Ce culte, il faut le croire, pour l'honneur de 
l'humanité , fut d'abord l'erreur de la recon- 
naissance y mais il devint ensuite le crime de la 
flatterie. On commença par déifier , dans les 
chefs des nations, leurs exploits, leurs vertus , 
et bientôt on fie déifia que leur puissance. Ce 
culte attacha fortement le sacerdoce à la politi- 
que; il intéressa également l'orgueil des pré très et 
celui des souverains : car il est aussi glorieux de 
pouvoir créer un dieu que de l'être. Fondé sur la 
vanité des individus les plus puissans des socié- 
tés, le culte des héros se répandit dans presque 
tous les lieux oii se trouvaient des prêtres et 
des rois. 

Ce troisième genre de culte , en s'atlachant 
aux deux précédens, ajouta à leurs abus ses 
abus particuliers , chargea les religions d'une 
foule de divinités subalternes , obscurcit l'his- 



4o DES CULTES 

loiie des institutions premières , y introduisit 
des règles , des formes , des cérémonies nou- 
velles. L'autel emprunta du trône sa pompe et sa 
magnificence. On renditàla divinité desliorama- 
ges; on implora sa justice, sa faveur, sa protec- 
tion _, de la même manière qu'on rendait hom- 
mage aux souverains , qu'on implorait leur 
justice et leur protection. En élevant les rois 
au rang des dieux, on ravala les dieux au rang 
des hommes , et l'on supposa la divinité enta- 
chée de toutes leurs faihlesses , dç toutes leurs 
passions , de tous leurs vices. 

C'est ce culte qui amena directement ridolà-" 
trie ; c'est encore lui qui donna lieu aux fables, 
aux légendes de la Mj'thologie : mélange in- 
cohérent de certains accidens deia nature avec 
les habitudes , les besoins et les passions de 
l'espèce humaine ; allégories presque toujours, 
dépourvues de justesse et mal soutenues; com- 
positions monstrueuses, où le goût, la raison , 
la morale , également blessés, attestent l'état 
de barbarie et l'immoralité des temps où elles, 
furent imaginées; fables scandaleuses , où la 
plupart des dieux , modelés sur des tyrans , sont 
présentés tellement livrés à leurs passions , à 
tous les excès qui en dérivent, que, si ces pré-? 
tendus habifans des cieux eussent porté leurs 
déréglemeus dariS uu État policé, ils auraient, 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. /j I 

h bon droit, subi les peines dcslinées aux plus 
infiUîies scélérats. 

Ce culte porta à la morale , à la civilisation , 
des atteintes funestes et innombrables; mais il 
produisit quelques institutions utiles. Le vaste 
champ de l'erreur n'est pas toujours hérissé de 
ronces. 

Le peuple bientôt imita ses rois, et voulut 
participer au moins en espérance à la divinité. 
Si chaque individu ne fut pas dieu pendant sa 
vie, il voulut l'être après sa mort. On honora 
les morts en général comme des divinités 
connues sous le nom de Mânes ; on offrit 
des sacrifices, des libations; on leur adressa 
des prières. La nature et l'amour-propre sanc- 
tionnèrent cette institution respectable , à la- 
quelle , il ne faut pas en douter , on doit le 
dogme consolateur de l'immortalité de l'âme ; 
car ce dogme est la conséquence nécessaire du 
culte des morts. 

C'est aussi à ce culte qu'on doit la naissance 
e t les progrès des arts d'imitation , et sur-tout 
de l'art du statuaire. 

A ces trois cultes principaux je pourrais join- 
dre le Philosophisme. Je donne ce nom à cette 
multitude de systèmes métaphysiques qui firent 
naître les progrès des lumières et l'absurdité 
des cultes antiques. Systèmes qui, pour la plu- 



42 DES CULTES 

part, établissaient une divinité unique et supé- 
rieure à toutes les autres. Les philosophes qui 
les fondèrent , divisés en plusieurs sectes , re- 
jetèrent, combattirent, ou même adoptèrent 
quelques parties des trois genres de culte que 
je viens de caractériser. Cette portion de l'his- 
toire de l'origine des religions n'est point de 
mon sujet. Je dois me renfermer dans les objets 
du Fétichisme et du Sabéisme ^ qui , combinés 
avec le culte des héros ou des morts, ont amené 
l'idolâtrie. 



A^TÊRIEURS \ l/lDOLATRlF.. ', "^ 



'VVVVVVVVVWWW-WVWVXWWVXWXVV.XWWVXWVXXXWXV 



CHAPITRE III. 



Des principaux objets du Félichiarnc nnliircl ; du culte 
des luonlaîïiies. 



Les principaux objets du Féùc/iisnie uaiurel 
sont : le soleil, la lune, les montagnes , les 
forêts, les eaux en général. On pourrait y 
joindre plusieurs animaux utiles ou redou- 
tables à riiomme, et autres productions de la 
jiature; mais ces derniers objets, étrangers à 
mon sujet, ont ressenti les eflcts de Fidolâtrie, 
sans avoir contribué à l'amener. 

Je ne m'arrêterai point sur les preuves du 
culte des deux astres les plus apparens du ciel ; 
ces preuves sont inscrites dans les monumens, 
dans les annales de presque tous les peuples 
de la terre. Il serait superflu de s'appesantir 
sur ce qui n'est point contesté, sur ce qui est 
généralement reconnu. Ainsi, par-tout où le 
soleil répandit sa chaleur régénératrice, sa hi- 
înière réjouissante; par-tout où la lune suppléa 
a son absence, et diminua les horreurs des té- 



44 r)ES CULTES 

nèbres de la nuit, l'un et l'autre eurent an- 
ciennement et ont encore, en plusieurs pays, 
des adorateurs. 

Le culte des montagnes , quoique moins 
universellement établi, occupe une place consi- 
dérable dans l'histoire des religions primitives. 
11 était en grande vénération chez les peuples 
dont l'horizon se trouvait borné par les masses 
éminentes de ces montagnes. Souvent leurs 
cimes, cachées par des nuages, semblaient at- 
teindre aux cieux ; de leurs flancs naissaient 
des fontaines, des rivières précieuses à la vie, 
ou des torrens qui portaieni la dévastation. 
Leurs sommités se couronnaient de nuées ora-. 
geuses d'où parlaient les éclairs et la foudre. 

Objets de reconnaissance et de terreur, de 
crainte et d'espérance, les montagnes, tour-à- 
tour funestes et bienfaisantes , opposaient 
encore aux ennemis du voisinage une barrière 
immense et diificile à franchir ; des hommes 
grossiers et sauvages pouvaient-ils ne pas v^oir 
en elles une puissance surnaturelle, une divi- 
nité? Les montagnes furent des dieux qui re- 
çurent les hommages de presque tous les peu- 
ples de la terre. 

Maxime de Tyr dit que les premiers mortels 
regardèrent les montagnes comme les symboles 
(k' l^ divinité; que ceux qui vinrent après se 



ANTliRlKUr.S A l'idolâtrie. /p 

persuadèrent qu'il n'y avait point de mon- 
tagne qui ne fût le séjour de quelques dieux. 
Maxime de Tyr attribue aux premiers mortels 
les opinions de son siècle. Les symboles résul- 
tent d'une combinaison d'idées, d'une connais- 
sance de l'objet symbolyséj et les premiers 
mortels étaient incapables de combinaisons, et 
dépourvus de cette connaissance. 

Le même auteur ci le à cet égard un fait 
positif, qu'il explique à sa manière. Il dit que 
les liabitans de la Cappadoce donnent à une 
montagne le nom de Dieu; qu'ils jurent par 
elle, et qu'ils la regardent comme le sj'mhohi 
de la divinité qu'ils adorent. Ce n'est point ici 
l'opinion de Maxime de Tyr que j'invoque , 
mais seulement les faits qu'il rapporte , et qui 
témoignent l'antiquité et l'exislence prolongée 
du culte des montagnes. 

Ce culte, enfant de l'ignorance, soutenu par 
la force de l'habitude , arriva jusqu'aux siècles 
des lumières , et se maintint parmi le plus 
civilisé des peuples anciens. 

Dans les beaux temps de la Grèce , les mon- 
tagnes y recevaient un culte. Les monts Cas- 
sius et Olfinpe , le mont Ida de l'île de Crète , 
VAtabyris de l'île de Rhodes, étaient le séjour 
ordinaire du plus puissant des dieux. Aussi les 



/fi DES CCLTKS 

Grecs conservèrent-ils à Jupiter des attributs 
qui décèlent son origine et son affinité avec les 
montagnes. L'aigle qui accompagne ce dieu , 
par-tout où il est figuré , est un oiseau qui ha- 
bite ordinairement sur leur cime; et la forme 
ridicule de la foudre dont on arme ses mains 
rappelle les éclairs et le tonnerre qui semblent 
le plus souvent partir des montagnes. 

Le mont Ida de l'Asie-Mineure , les monts 
Dindjmey P essiiiunte , Bérécjnthe , étaient dé- 
diés à Cjbèle, mère des dieux. Il faut y joindre 
le mont Cjbèle ku-méme, qui lui était égale- 
ment dédié, ou plutôt qui était la déesse elle- 
même ; car ce mot Cjbèle exprime à-la-fois 
une montagne et la déesse de ce nom : ce qui 
prouve ridenlllé qui existe entre l'une et l'autre. 
Salunic , père de Jupiter, est le nom d'une 
montagne qui s'élevait dans le voisinage d'Athè- 
nes. Saiiinie était aussi, suivant Justin et Fes- 
lus , le nom de la montagne sur laquelle les 
Romains bâtirent depuis le Capitole. Ainsi Sa- 
iiirne n'était qu'une montagne avant que les 
Romains l'eussent confondu avec le Chronos 
des Gre(;s, dieu du temps. Les allégoristes don- 
nèrent dans la suite une femme à ce dieu : elle 
<e nonwwvài Rhéa ; et cette Rhéa , si célébrée 
])ru- les poètes, était une montagne située près 



ANTÉIUELIIS A l'iDOLATRIK. 4-7 

lie Lampsaque. 11 convenait aux deux époux 
d'être de nature semblable. 

V Atlas j les monts ^Argée y i^Anazarhe ; le 
Brathjs y le Chemis , YHippus, le Gaurus , le 
Liban et X Anti-Liban , le Panium, le Pelo- 
ria , le RJiodope , le Sipjle , le Taurus , le 
Viarus y ainsi qu'une infinité d'autres dont la 
nomenclature serait fatigante et superflue à 
établir, étaient, dans l'opinion des anciens, des 
montagnes divines. 

Les Gètes adoraient une montagne oii rési- 
dait leur souverain pontife. C'était le sanctuaire 
le plus renommé du pa}s : aussi l'appelai t-on 
la Montaigne sainte. 

Les Tliraces, leurs voisins, avaient aussi leur 
Montagne sainte , qui fut prise par Philippe , 
roi de Macédoine. Le célèbre mont Atlios était 
également qualifié de Montagne sainte. Les 
Gaulois adoraient des montagnes. Sur la cime 
des Alpes était un sanctuaire révéré. La, sur le 
Mont-Jou, du temps des Pvomains, fut bâti un 
temple à Jupiter-Penin^ qui a été remplacé par 
Vhospice du Grand Saint-Bernard , dont la mon- 
tagne a depuis reçu le nom. M. de Saussure y 
a découvert une inscription sur une plaque de 
bronze commençant par ces mots : « Jovi Pœ- 
i) nino à Jupitev-Penin,oyx au Dieu montagjie; >• 
car il ne faut pas oublier c[upjon signifie le nouï 



}8 DES CULTES 

générique Dieu , et que Jupiter exprime Dieu 
le père (i). 

Les Gaulois vénéraient le mont Saint-Go- 
iJiard comme une de leurs divinités. Les Pyré- 
nées avaient plusieurs montagnes sacrées, dont 
le culte a tourné au profit du christianisme : 
Ici est, sur la montagne voisine de Héas y le 
Caillou de ÏArajé, célèbre par des fables reli- 
gieuses et un culte superstitieux. Une inscrip- 
tion trouvée près de Bagnères de Ludion, une 
autre àBeaudean, près de Bagnères en Bigorre, 
offrent des vœux faits aux montagnes , et at- 
testent l'existence d'un culte dans la chaîne des 
Pyrénées (2). Les Italiens adoraient de même 
le mont Soracte (5). 

(1) T'orage de Saussure au mont Saiiit-Dernarcl , 
tom. 4 5 p- 227. 

Il paraît , d'après M. Murilh , chanoine régiilier de 
l'hospice du mont Saint-Bernard , que le culte du dieu 
Jou ou Jupiter-Penin , ainsi que ses prêtres , existait 
encore au 11° siècle, à l'époque où l'hospice fut établi 
jiar saint Bernard. P'ojez l'ouvrage intitulé le Mont- 
jou , p. 4o. 

(2) Nouveaux mélanges de Fflistoire de France, par le 
président cVOrbessan, tom. II, p. 35. Ces deux inscrip- 
tions sont gravées sur des autels votifs ; elles commen- 
cent par ce mot : Montibus. 

(3) Summedeûyn, saneli custos Soraclis Jpollo , 
Qunn pn'wi colinnts. 

yiKr..,//7;.xi,7-. 785. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 4g 

C'était de préférence sur les montagnes, et 
notamment sur celles qui servaient de limites 
aux différentes nations , qu'on sacrifiait aux 
dieux, qu'on leur portait des offrandes, qu'on 
leur adressait des prières , qu'on élevait des 
autels et des temples. Tacite remarque , à ce 
sujet, que, les montagnes étant voisines du ciel, 
on pensait que les dieux étaient plus à la portée 
d'entendre les prières des mortels. 

C'est sur des montagnes que les dieux re- 
çoivent la naissance , qu'ils sont élevés, qu'ils 
se manifestent aux hommes. Les montagnes 
figurent souvent avec distinction dans les fables 
mythologiques. C'est dans leurs cavités pro- 
fondes que les oracles sont rendus; c'est là que 
les vapeurs enivrantes qui s'en exhalaient, por- 
tant le trouble dans le cerveau des prétendus 
interprètes de la divinité, en faisaient jaillir ces 
expressions délirantes que la crédulité recueil- 
lait religieusement comme des paroles divines. 

Les montagnes, suivant la plupart des my- 
thologistes, étaient non des sjmboles , mais des 
divinités filles de la Terre ; quelques autres , 
pour s'accommoder aux idées de leur temps , 
disent qu'elles étaient pénétrées d'un génie di- 
vin : génie que les uns ont appelé Njmphes , et 
que les Grecs désignaient sous le nom iVOréadcs. 
Cette diversité d'opinions montre l'incertitude 

I. 4 



5o T)KS CLl/lKS 

des anciens sur la nalurc de la divinité des 
montagnes; et cette incertitude concourt, avec 
le raisonnement et les faits historiques, à prou- 
ver que ces masses majestueuses n'étaient point 
des symboles, mais que les anciens les regar- 
daient comme des divinités même. 

L'existence de ce culte, attestée par un grand 
nombre d'écrivains, l'est encore par les monu- 
mens numismatiques, oii se trouve souvent la 
figure des montagnes sacrées; elle l'est de plus 
par la continuité de ce culte , qui , chez plu- 
sieurs nations , a , depuis les siècles les plus 
reculés , subsisté jusqu'à nos jours. 

Ce culte s'est sur-tout conservé chez les peu- 
ples qui n'ont point abandonné leur antique 
religion. Les Lapons, il y a environ un siècle, 
avant que le christianisme fut introduit parmi 
eux , adoraient encore plusieurs montagnes et 
rochers, qu'ils regardaient comme sacrés. « Ces 
» endroits, dit un voyageur moderne, étaient 
« connus sous le nom général de Passe-warlk ^ 
» qui signifie lieu saint; ils étaient tous destinés 
» aux sacrifices et au culte religieux. .. . Deux 
» de ces montaones sont encore connues au- 
» jourd'hui sous le nom de grandes et petites 
» Fiiine-kirke , que leur donnèrent les habi- 
y. la us de la Norwège. ... La vénération que 
)) les Lapons eurent pour ces montagnes n'a 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 5i 

i) point cessé. Quelques-uns d'eux les visitent 
» tous les aiis, revêtus de leurs plus beaux lia- 
» bits; et , quoiqu'ils n'y fassent point de sacri- 
» fices , ils portent tant de respect aux os des 
» premières offrandes qu'ils les y laissent sans 
)) oser y toucher. Ils n'osent y dresser leurs 
» tentes ni chasser j ils les traversent avec res- 
» pect; et, si une femme est du voyage, main- 
>; tenant encore, elle tourne la tête de côté, et 
>i se couvre le visage avec ses mains (i). » 

Les Indous et les Thibétains adorent encore 
la montagne de Choumoularie , qui est le point 
le plus élevé du Thibet. Les Indous y viennent 
en pèlerinage, dit un voyageur moderne, pour 
en adorer le sommet couvert de neige. Les 
mêmes adorent aussi une montagne appelée 
Pir-pen y celle de Soumounang , située sur les 
frontières du Boulan et du Thibet, et celle de 
Mouttura ou Matliura, sur laquelle ils préten- 
dent que le dieu Clirisna ou Christen est des- 
cendu (2). Les habitans de l'île de Ceylan ado- 
rent une montagne appelée Outérali (3). 

Chez les Tatares plusieurs montagnes reçoi- 

(i) Vojage au Cap-Nord, par Joseph Acerhi, t. IIl^ 
p. 260 ^\. suivantes. 

(2) Relation de V ambassade anglaise au Thibet, par. 
Samuel Tiivner, t. I, p. 22?, 2C)5, Soj. 

(3) Voyage au Japon, par Thunberg , t. IV, p. 221 . 



52 DES CULTES 

yent un culte : telles sont celles nommées 
Chang-pechajig ; celle que les Russes appellent 
Karaoal nàia-gora ou montagne de la garde, 
parce qu'elle est située sur les frontières de cet 
Empire et des Kirguisj la montagne dite Ou- 
tenni-in, et une autre appelée Sokonda, située 
sur les frontières de la Mongolie et de la Chine, 
pour laquelle les Toungouses ont la plus grande 
vénération. Pallas, qui me fournit ces notions 
sur le culte existant des Tatares, m'apprend 
aussi que les Kalmouks adorent une montagne 
appelée Moo-Bogdo ; et, en parlant des Ostiaks, 
il nous dit que ces peuples rendent un culte à 
certaines montagnes que leurs devins ont dé- 
claré sacrées (i). 

Les sectateurs de Confucius, en Chine, por- 
taient autrefois leurs offrandes à la divinité sur 
une grande pierre , ou sur un monceau de 
pierres , érigé au sommet d'une haute mon- 
tagne (2). 

En Afrique et dans la Nigritie, les habitans, 
entra utres objets du fétichisme, adorent, sui- 
vant Loyer, quelques grosses montagnes. 

En Amérique, on a vu les Apalaches de la 

(i) Voyages de Pallas, t. II, p. 5; t. V, p. i5i; t. VI, 
p. 229,410; t. YII, p. 421. 

(2) Voyage en Chine, par John Banow, t. 2, p. 276. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 55 

Floride adorer une grande montagne appelée 
Olaimi (i). 

Les Péruviens adoraient des montagnes , et 
notamment cette haute chaîne qui s'étend de- 
puis le Pérou jusqu'au détroit de Magellan, et 
que les Espagnols appellent Apalachites (2). 

De plus longs détails ne prouveraient pas 
mieux l'existence ancienne et moderne, et l'é- 
tendue , sur la surface de la terre, du culte des 
montagnes : un des plus anciens qui aient 
existé parmi les hommes (3). 

(i) Histoire des Antilles , parRochefort. 

(2) Histoire du Pérou, par Tlnca Gaixilasso, liv. i, 
chap. g, 10, et liv. 2, chap. 4- 

(3) La nomenclature des montagnes qui reçoivent en- 
core aujourd'hui un culte serait immense , et formerait 
des volumes. 



54 DES CULTES 

CHAPITRE IV. 

Du culte des forêts et des arbres. 

Des forêts immenses couvraient ancienne- 
ment une grande partie de la terre. Leur pro- 
fondeur impénétrable ou inconnue, l'ombre 
mystérieuse que produisaient ces assemblages 
d'arbres antiques, pénétraient les premiers mor- 
tels d'admiration, de respect et d'horreur. « Si 
» vous rencontrez, dit Sénèque, un bois formé 
n d'arbres élevés, que le temps a marqués d'une 
» empreinte vénérable, la hauteur de ce bois, 
» son ombre, le silence qui y règne, vous per- 
)) suadent qu'un dieu y fait son séjour. » 

Mais les sentimens d'admiration et de terreur 
qu'imprime la vue d'une forêt antique et de 
ces réunions de végétaux majestueux n'agirent 
pas seuls sur l'imagination des hommes, et ne 
purent sufiire pour en faire des divinités. Les 
ressources variées et sans cesse renaissantes que 
les bois présentèrent aux premiers hommes 
lurent des motifs plus déterminans pour leur 
rendre un ciillr, î^es forêts oflVniciU un ;ihri 



AjntÉrieurs a l'idolâtrie. 55 

contre les frimats et les rayons brûlans du soleil. 
Agitées par les vents, et s'échaufFant entre elles, 
les branches de leurs arbres furent, dit-on, la 
première cause du feu matériel, si utile à la so- 
ciété, et en devinrent elles-mêmes l'aliment. 
Les animaux ailés ou quadrupèdes auxquels la 
sombre épaisseur des bois servait d'asile, et 
sur-tout les fruits de leurs arbres, furent long- 
temps la seule nourriture des hommes : le hêtre 
fournissait la faîne le ehêne;le gland; et d'autres 
arbres, par leurs fruits sauvages, contribuaient 
aussi à leur subsistance, 

La nécessité, sentie par les premières socié- 
tés, de conserver ces arbres nourriciers leur 
fit un devoir de les protéger contre l'impré- 
voyance de quelques individus, qui, peut-être, 
semblables à ces naturels de l'Amérique , cou- 
paient l'arbre pour en avoir le fruit. Le respect 
pour ces précieux végétaux fut alors sévère- 
ment recommandé; et une loi de police, long- 
temps maintenue, devint, comme cela est ar- 
rivé souvent, une institution religieuse. 

(( Les arbres furent les premiers temples des 
« divinités, dit Pline; et, suivant un culte an- 
)) tique, les habitans des campagnes consacrent 
)) encore aux dieux l'arbre le plus remarquable 
» de leur canton. » Il ajoute que chaque espèce 
d'arbres osl roiisacrro à nue divinité spéciale: 



56 DES CULTES 

le chêne, nommé esculus (c'est-à-dire qui 
nourrit, du mot latin esca ) , à Jupiter; le lau- 
rier à Apollon; l'olivier à Minerve; le myrthe 
à Vénus; le peuplier à Hercule (i). 

Aussi les sanctuaires les plus vénérés de l'an- 
tiquité étaient-ils le plus souvent au milieu des 
bois. Les Scythes, les Gaulois, qui habitaient 
des pays ombragés par de vastes forêts , s'y as- 
semblaient pour célébrer leur culte. Un espace 
vide, entouré d'arbres touflPus, formait ce lieu 
sacré, au centre duquel était, comme objet 
d'adoration, un arbre remarquable par sa beauté 
et sa hauteur : ils y appendaient les dépouilles 
de leurs ennemis, des objets consacrés et rela- 
tifs à leurs mœurs guerrières. Une hache, une 
épée , un bouclier exposés sur l'arbre-dieu , de- 
venaient, avec le temps, des objets divins. 

Maidme de Tyr et Agathias s'accordent à dire 
que les Celtes avaient un grand chêne pour 
divinité. 

« Les Germains', dit Tacite , auraient cru dé- 
» grader la majesté des dieux célestes en les 
» emprisonnant entre des murailles, et en les 
» représentant sous une figure humaine. Ils 
» n'avaient point d'autres temples que des bois 
» et des forêts consacrés à leurs divinités, qu'ils 

(0 V\\n.,Hist. /^rt^, lib. XII, cap. i. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 5j 

» adoraient en esprit, sans oser porter les yeux 
» sur les retraites profondes où elles faisaient 
)) leur séjour (i). 

» L'arbre consacré et même les arbres voi- 
» sins étaient arrosés du sang des hommes et 
)) des animaux qu'ils avaient immolés (2). » 

Ils attachaient à ces arbres sacrés la tête et la 
main droite des victimes humaines. 

Les arbres de ces forêts divines étaient reli- 
gieusement respectés chez les Romains : on re- 
gardait comme un sacrilège d'en arracher la 
moindre branche. C'est ce qu'exprime Ovide 
dans ses Métamorphoses : 

nie etiam céréale nemus violasse securi 
Dicitiir, et Lucos ferro violasse vetustos (3). 

Lucain, parlant d'une forêt sacrée des Gaules, 
dit qu'elle n'avait jamais été taillée; que, César 
en ayant fait couper les arbres, les Gaulois en 
frémirent ; et que le soldat , effrayé par la ma- 
jesté du lieu, n'y porta la hache qu'en trem- 
blant (4). 

Cependant il était permis de couper des ar- 

(i) Tacite, Germ., cap. g. 

(2) Histoire des Celtes, par Pelloutier,liv. 4? cliap. i ! • 

(3) 0\ià.,Métam.,\ïh. 8. 

(4) Pharsale,\\h. 3, 



58 DES CULTES 

bres et des bois sacrés ; mais il fallait préalable- 
ment faire un sacrifice, et réciter une prière à 
la divinité forestière. Pline et Caton enseignent 
la conduite qu'on devait tenir dans cette aJQPaire 
délicate; ce dernier donne même la formule de 
la prière; et ses expressions prouvent que les 
arbres et les bois sacrés étaient traités en divi- 
nités. Elle commence ainsi : Si deus , si dea 
es , etc. (i). 

Le nom que les Celtes et les Gaulois don- 
naient à ces sanctuaires forestiers était syno- 
nyme de temple : ils les appelaient Neinet ou 
Nemetis. Plusieurs autres peuples employaient, 
pour exprimer un lieu consacré , une dénomi- 
nation pareille. Les Galates, originaires des 
Gaules, nommaient leurs sanctuaires Drjnemet. 
Les Tatares Czérémisses, qui habitent aux en- 
virons du Volga, appellent un lieu célèbre de 
dévotion, Nemda. Les Irlandais ont conservé 
le mot Neintha dans la même acception (2). 
C'est le poète Fortunat qui nous a appris que 
Nemet ou Nemetis signifiait temple en langue 
celtique. Cette dénomination s'était conservée 

(2) Plin. , lib. XVII, cap. 28. Cato , de re rusticâ ,, 
cap. 189, p. 53. 

(2) F'orez le Diciiounaire de la Laiif^uc Celtique , dt 
)$nllct , aux mots AV77/ et ^cinctif^. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLAïRIE. Sq 

ilans les Gaules jusqu'au huitième siècle. Le 
concile de Leptine, en prohibant les cérémonies 
célébrées dans l'intérieur des bois , les nomme 
Niniidœ (i). 

Les mots Numefiy qui signifie divinité; Nc- 
nius , forêt; Némée ^ forêt consacrée parle pre- 
mier des travaux d'Hercule , oii il parvint à 
tuer un lion qui dévastait les pays voisins; Né- 
mésis y déesse qui inspirait l'horreur et l'effroi; 
Némestrinus , dieu qui présidait aux forêts; 
NémeteSy surnom de Jupiter, etc., dérivent delà 
même source, et établissent l'affinité qui existe 
entre les divinités, les temples et les forêts. 

Les Pélasges, anciens habitans de la Grèce, 
qui, comme les Germains et les Celtes, n'a- 
vaient ni temples, ni idoles; qui ne donnaient 
aucun surnom à leur divinité; qui ne la quali- 
fiaient que d'un nom générique, équivalent à 
dieu; qui étaient livrés nu. Jëiicliisme ^ et qui 
n'avaient pas encore embrassé le sabéisine, on 
la religion astronomique, qu'ils reçurent ensuite 
des Egyptiens; les Pélasges, dis-je, nous offrent 
un exemple célèbre du culte des arbres. lis 
adoraient ceux de la forêt de Dodone, dont les 
chênes elles hêtres fournissaient en abondance 

(i) Dans le concile de Leptine, de fan 7 \'\, ou lit : Ha 
sncris s)l\-iinin> , q\t<K Yi/n/ifas miunl. 



C)0 DES CULTES 

le gland et la faîne, nourriture des premiers 
hommes. Les arbres de cette forêt étaient leurs 
divinités : ils rendaient des oracles; et celui de 
Dodone fut le plus ancien, le plus accrédité, et 
long-temps le seul de la Grèce. Les Pélasges, 
forcés d'abandonner cette forêt sacrée aux co- 
lonies égyptiennes victorieuses, transportèrent 
leur oracle dans une forêt de l'Epire, qu'ils 
nommèrent aussi Dodone. Cependant l'antique 
Dodone de Thessalie continua d'être sacrée 
pour les Grecs, de rendre des oracles, et de 
faire des prodiges attestés sur-tout par le poète 
Eschyle, dans sa tragédie de Prométhée (i). 

Les Grecs y endoctrinés par les Egyptiens , 
donnèrent à leurs antiques divinités les noms 
que ces étrangers donnaient h leurs dieux. Le 
nom générique de dieu était , chez les Egyp- 
tiens, Tliot ou Titeuth. Les Grecs en firent'leur 
Theos , leur Zens ou Dseus, dont les Latins 
ont fait ensuite Deus , et qu'ils ont traduit par le 
nom RpipeWiiûf Jupiter. Ainsi, par suite de l'in- 
troduction de la religion égyptienne en Grèce, 
il y eut en Thessalie un dieu Phegos ou Jupiter 
P/iegos, c'est-à-dire un dieu hêtre , auquel les 
Grecs consacrèrent un temple sous ce nom. 

(i) Mémoire du président de Brosses, sur l'oracle de 
Dodone ; Mém. de l'Acad. des Inscrip.^ t. XXXV. 



AîsTÉRlEURS A. l'IDOLATIUE. (h 

Une divinité qui n'était qu'un arbre ou plu- 
sieurs arbres fut, par l'eflct des progrès de la 
civilisation , transformée en une statue de fi- 
gure humaine , placée au milieu d'un édifice 
appelé temple. 

Les chênes et les hêtres de la forêt de Dodonc 
n'étaient pas les seuls arbres adorés par les 
Grecs. Pausanias parle d'un arbre situé sur le 
mont Cithéron, que les Corinthiens, par l'ordre 
d'un oracle , adorèrent comme Bacchus lui- 
même. Il ajoute qu'ensuite ces peuples firent , 
du bois de cet arbre, deux statues de Bacchus, 
qui étaient encore honorées de son temps dans 
les places publiques de Corinthe (i). 

Le même écrivain cite plusieurs autres arbres 
remarquables par leur vieillesse , et révérés 
comme objets de culte : tels étaient le chêne de 
Dodone , la liane qui croissait dans le temple de 
Junon , à Samos ; l'olivier de la citadelle d'A- 
thènes, et l'arbre de Ménélas qu'on voyait dans 
la ville de Caphies , en Arcadie (2). 

Le culte des bois se conserva en Grèce dans 
les temps même où ce pays atteignitle plus haut 
degré de civilisation. Presque tous les temples 
étaient accompagnés d an bois sacré. Ceux de 

(i) Pausanias, Coriiilh., liv. 2, cliap. 2. 
(2) Pausanias, Arcad., liv. 8, cliap. 2.3. 



Ga DES CULTES 

Claros, ile de la mer Egée , celui d'Epidaure, 
avaient rang parmi les plus renommés ; on les 
respectait comme des sanctuaires : c'était un 
crime d'en arracher la moindre branche, h Tel 
» était l'excès de la superstition des Athéniens, 
n dit Elien , que , s'il arrivait à quelqu'un de 
« couper le plus petit arbre dans un bois con- 
» sacré , ils le condamnaient à la mort (i). » 

Cette superstition était commune aux Grecs, 
aux Celtes et aux Germains. 

Il parait que la fable de Dapluié , nymphe 
métamorphosée en laurier, lorsqu'ellefuyait les 
poursuites d'Apollon , fut une allégorie dont le 
sens caché annonce la répugnance du peuple à 
adopter le culte d'Apollon, dieu-soleil, ou bien 
la religion du Sabélsme, apportée dans la Grèce 
par les colonies égyptiennes. La nymphe, ou 
l'arbre laurier divinisé, qui résiste avec succès 
à ce dieu étranger, indique la difficulté qu'on 
eut à amalgamer le culte antique des arbres Fé- 
tiches avec c( lui des astres. Il est certain que 
près d'Antioche était un bois de lauriers , très- 
révéré des habiîans de cette ville , et au cenire 
duquel ils élevèrent , dans la suite, un temple 
consacré à Diane et à Apollon. L'amalgame 
élait alors opéré. 

(î) Elien , Hisloiies diverses , liv. 5, cliap. 17. 



a^htérieurs a l'fdolatbie. 65 

Celte fable allégorique me porle à croire que, 
pour obtenir la vérité de la plupart des méta- 
morphoses d'Ovide , il faut prendre l'inverse 
du fait qu'il raconte; c'est-à-dire que, lorqu'ou 
y voit une personne métamorphosée en chose, 
c'est qu'il est arrivé le contraire; et que la chose, 
par le génie allégorique, a été métamorphosée 
en personne , comme la fable de DapJuié en 
est un exemple; car le nom de cette prétendue 
nymphe signifie laurier. Cette règle est aussi 
applicable à la fable intéressante et morale de 
Philémon et Baucis. D'un tilleuil et d'un chêne 
adorés et placés en Phrygie près d'un temple 
de Jupiter-Hospitalier, les poètes firent deux per- 
sonnes, deux époux métamorphosés en arbres. 

Les Romains avaient leur cormier saci^é placé 
au bas du Mont Palatin : ils l'entourèrent de mu- 
railles; et, si quelqu'un croyait s'apercevoir que 
le verd de ses feuilles était altéré et que sa vé- 
gétation souffrait, alors il répandait l'alarme 
dans la ville, et chacun, comme à un incen- 
die , courait y apporter de l'eau pour l'arroser. 
Planté, dit-on , lors de la fondation de Rome , 
cet arbre existait encore et périt du temps de 
César (i). 

Dans le voisinage de Rome , chez les Lau- 

(i) Plutarqne , Roiiniliis , chap. 26. 



64 DES CULTES 

rentiiis, on adorait un olhner sauvage. Virgile 
le qualifie àe faune des Laurentins. Lesnaùton- 
niers, dit-il , échappés à la tempête , venaient 
appendre à ses branches les vétemens qu'ils 
avaient pendant le danger. Voués à cette divi- 
nité arbre, les Troyens , sans le connaître , 
l'abattirent : ce sacrilège faillit leur être fu- 
neste (i). 

Ces peuples, lorsque les arts eurent fait chez 
eux des progrès , et dénaturé les institutions 
simples de l'antiquité , conservèrent toujours 
leur vénération pour les bois. Leurs temples, 
comme ceux des Grecs , étaient toujours ac- 
compagnés d'un bocage appelé Lucus ; et c'é- 
tait , comme chez les Grecs , un sacrilège que 
d'y porter la moindre atteinte. (( Nous avons 
» encore , dit Pline , la même vénération pour 
)) ces bois sacrés que pour les statues des 
» dieux , faites d'or et d'ivoire (2). » Malgré 
les changemens opérés dans leur religion an- 
tique , ds continuèrent de regarder certaines 
forêts et certains arbres , sinon comme des 
dieux, au moins comme des organes de la di- 
vinité y ou comme pénétrés d'un génie divin. 
C'était dans les forêts qu'habitaient Diane, ses 

(i) Encid., \'ih. XII, vers. 766. 

(?,) Pliii., ///.v/. ual., Vih. XIÏ, cap. i. 



A^> TERTEURS V 1. IDOLATRIE. (jj 

rSymplios; lesFaraios, les Sylvalns, les Drya- 
des , les Ilamadryades , et autres divinités su- 
balternes , qui , dans l'origine , étaient elles- 
mêmes des arbres. 

Les Orientaux , dès la plus haute antiquité , 
rendirent un culte aux forets, et aux arbres en 
particulier. Le chêne, ou plutôt le térébinthe do 
Mainhréy fut long-temps chez les Hébreux un 
objet de vénération , et même de superstition : 
il existait , dit-on , du temps d'Abraham ; et 
quelques voyageurs modernes assurent en avoir 
vu encore les nombreux rejetons. 

L'acacia était le principal objet du culte de 
la tribu de Coresli. Kaled , par ordre de Maho- 
met, fît couper l'arbre jusqu'à la racine, et 
tuer la prêtresse de cette divinité. 

Le culte des arbres et des forêts s'est con- 
servé long-temps en Europe, sur-tout chez 
les habitans des campagnes, dont l'ignorance 
rend plus tenace leur attachement aux vieilles 
pratiques. 

Au sixième siècle, Agalhias reproche aux 
Allemands , sujets des Francs, d'adorer les ri- 
vières, les montagnes et les arbres (i). Au sep- 
tième siècle, saint Eloy, évêque de Noyon, et 
saint Grégoire, pape, font le même reproche 

(i) Lib. i,p. i8. 
1. 5 



aux Français (i). Deux capitulnires de Cliarlc- 
magjie, l'un de l'an 789 et Taulre de 794» 
prohibent le culte des pierres , des fontaines 
et des arbres; ordonnent aux prêtres de faire 
détruire les arbres et les bois consacres , et 
traitent de fous ceux qui viennent y faire brûler 
des chandelles, et y pratiquer quelques autres 
rcrcmonies. Les conciles d'Agde, d'Auxerre , 
de Nantes, etc., renouvellent les mêmes dé- 
fenses, et attestent ainsi la continuation de ce 
culte. Ce dernier concile porte que la multi- 
tude gardait un tel respect à ces arbres consa- 
crés au démon qu'elle n'osait en couper au- 
cune branche, en arracher le moindre rejeton, 
ni même toucher à leurs racines (2). Enfin, au 
treizième siècle , les Saxons n'étaient pas en- 
core désabusés à cet égard : ils adoraient, dit 
llelmoldus , des fontaines et des forêts (5). 

On ne se bornait pas à faire brûler des chan- 
delles devant ces arbres ; on y appendait des 
ofiVandes ; on leur adressait des prières pour 
en obtenir :1a santé des maîtres, des enfans, 
des serviteurs , pour la conservation des mai- 

(1) iTlta sancli Eligii. Spicilegiuin Acherii , t. Il, 
p. 97. — Gicgor.,lib. 2, p. 278. 

(?) CnpiluL, t. 11, p. 269; id. p. 255, art. 63. 
(3) Chroîiic. Saxon- lïclmoldii, cap. 10, p, io6. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLAïRIE. 67 

sons et la prospérité des récoltes. Ces arbres 
adorés ne portaient point le nom particulier 
d'une divinité ; mais , comme la plupart des fé- 
tiches de la plus haute antiquité, ils recevaient 
une dénomination générique : on les appelait 
sacrivi , mot que l'on croit signifier arbres sa- 
crés (1)4 

Ce culte , un des plus antiques monumens 
du Fétichisme et de la religion des premières 
sociétés , subsiste encore dans plusieurs parties 
du monde* Les Siamois adorent un arbre con- 
sacré à iS'o7/^77^o7^rtco.'fo/7^y ils l'appellent, en langue 
bali , Prasi inaha Pout : ce qui , suivant La- 
louhère , signifie ï arbre du grand Pout ; mais 
en langue vulgaire il est nommé Ton-po. Les 
Siamois croient faire une œuvre méritoire et 
sainte en se pendant à ses branches (2). 

Dans l'ile de Ceylan , on adore un arbre con- 
sacré à Boudh ou Boudha , appelé Bogahah 

(i) Glossaire de Ducange , au mot arbores sacrivi. 

(2) Relation de l'ambassade anglaise dans le roj'au- 
me d'Ava, etc., par le major Sjines, t. III. — Des Ruines 
de Mavalipouran , par TVilliams Chambers , p. 260. 
Laloubère pense que Pout est le même que Mercure, et 
il observe qu'en langue bali c est le nom que l'on donne ù 
la planète de .Mercure et au jour de la semaine appelé 
mercredi. C'est , au surplus , un des noms de Sommonc" 
codom . 



GS DES Cl :j/ri:s 

ou arbre de Boiidh , divinité qui est la niénic 
que le Pout des Siamois. 

Les habitans des Manilles adorent de vieux 
arbres; ils croient , dit Gemellf-Carrerj , que 
la fièvre les attaquerait s'ils en coupaient la 
moindre brandie (i). 

Pallas nous apprend que les Ostiaks adorent 
des arbres qui ont été déclarés sacrés par leurs 
devins (2). 

Chardin a vu à Chiras, en Perse, un vieil 
arbre pour lequel les habitans ont une dévo- 
tion particulière. Ils appendent à ses branches 
des chapelets, des amulettes, des morceaux 
d'habillemens. Les malades y font brûler de 
l'encens, et y attachent de petites bougies allu- 
mées, afin de recouvrer la santé. Cette pratique 
est conforme à celle des Gaulois et des Ger- 
mains dont j'ai parlé. Le même auteur ajoute: 
(( Il y a par-tout, en Perse, de ces vieux arbres 
» révérés superstitieusement parle peuple , qui 
» les appelle Dract-Fasel , c'est-à-dire , des 
)) arbres par excellence. On les voit tout lardés 
» de clous pour y attacher des habillemens, 
» par vœu , ou d'autres enseignes. Les dévols, 

(i) Collection de T^ojagcs aulour du Monde, t. Il, 
p. 334. 

(2) Voyage de Pallm: , t. V, p. i5i. 



AMEUTEILS \ L IDOLATRIE. fx) 

); et particulièreinent les gens consacrés à la 
» vie religieuse , aiment à se reposer dessous , cl 
n à y passer la nuit(i). n 

Pockoke, retournant de Suez au Caire, vit 
à Derb - el- Ilammer un de ces arbres sacrés 
couvert des haillons dont les pèlerins de la 
IMecque lui font hommage (2). 

L'usage d'appendre aux arbres sacrés des 
vclcmcns en manière d'ex volo est fort ancien, 
puisque Yirgllc , comme je l'ai remarqué, en 
cite un exemple qui remonte à l'époque où les 
Trovens abordèrent en Italie : les nautonniers 
attachaient de pareils vœux aux branches de 
l'olivier sacré des Laurenlins. 

Pline dit, d'après Théophraste , qu'il y eut 
long-temps dans la place publique de IMégare 
un olivier sauvage auquel les guerriers sus- 
pendaient leurs armes; que ces armes, parla 
suite des temps, furent enveloppées par l'é- 
corce de cet arbre dont la destinée de la ville 
dépendait; et que l'oracle avertit les habitans 
qu'elle serait ruinée lorsque l'olivier enfante- 
rait des armes. Pline nous assure que l'oracle 
fut accompli (5 j. 

(0 T^oyage de Chardin, t. IX, p. i8'.'.. 

(?.) Voyage de Richard Pockoke, en Orient, t. 1, 

p. 48... 

rS) inin.,lib. XVI, cap. 3<). 



yO DES CULTES 

Suivant le même écrivain, il existait à Rome 
un arbre de la plus haute antiquité, il était 
surnommé le Chevelu , parce que les Vestales, 
lors de leur consécration , y suspendaient leur 
chevelures (i). 

En France même , non loin d'Angers , il 
existe un chêne, nommé Lapalud, remarquable 
par l'espèce de vénération dont il est encore 
aujourd'hui l'objet. Cet arbre, que les habitans 
regardent comme aussi vieux que la ville, est 
tout couvert de clous jusqu'à la hauteur de dix 
pieds environ. Il est d'usage, depuis un temps 
immémorial, que chaque ouvrier charpentier, 
charron, menuisier, maçon, etc., passant près 
de ce chêne, y fiche un clou. 

Loyer a trouvé dans la Nigritie , le même 
culte conservé. Les arbres y font partie des 
nombreux fétiches qu'on y adore, u Si quel- 
)) qu'un, dit-il, était assez impie pour les cou- 
» per ou les défigurer, il serait certainement 
» puni de mort (2). » 

L'arbre appelé JVansej est sacré chez les 
Gallas , habitans de l'Afrique : c'est à l'abri de 
ses rameaux que les Rois de ce peuple sont 
couronnés. « Il es,t adoré , dit le voyageur 

(i) Plin.,lib. XYI,cap. 44. 

{">) Vojage d'Jssiiil, par Loyer- 



ANTERIEURS A LIDOLATRIE. 71 

» Bruce , comme une divinité par leurs diffé- 
» rentes tribus (i). » 

La relation du voyage dans la Basse el 
Ilaute-Égypte, par M, VivantDenon^ nousoli're 
de ce culte un exemple plus récent encore. 
« A Chendaougéh y un sapeur français avait 
n coupé une branche sèche d'un tronc pourri 
» pour faire bouillir la soupe ; celte action 
» causa beaucoup de tumulte de la part des 
» habitans : ils pensaient que de tels arbres 
» recelaient un bon ou mauvais génie, et qu'on 
» n'en peut rien détacher sans profanation . . . 
» Le culte en est mystérieux et secret, mais on 
» les révère publiquement (2). » 

On voit que le culte des forets et des arbres 
s'est soutenu depuis les temps les plus reculés 
jusqu'à nos jours; qu'il était et qu'il est encore 
établi chez des peuples séparés par de grandes 
distances, et qu'il offre aujourd'hui, comme il 
offrait anciennement, les mêmes motifs el les 
mêmes pratiques. 

(i) T'^oj-a§e aux Sources du Nil , par Bruce. 
(2) l'ojage daiis la liasse et Haule-Egjpte . par 
M. Deuan, t, I, p. 229, 23o. 



DES Cl LTES 



VVX'VAXVVV'VNSVVXVXVVX'VV'VVV'VVX'VVXXVX'VVVXXX'VVV'VVV'VVVVV 



CMAPITRE Y. 



Bu culte des eaux, des fleuves, des rivières, des lacs, des 
fontaines, de la mer. 

Yoici une autre partie du Fétichisme na- 
turel qui n'a été ni moins générale , ni moins 
révérée que les précédentes. Le culte des fleu- 
ves, des rivières, des lacs, des fontaines, de la 
mer, se répandit chez la plupart des nations de 
la terre. Par - tout où les fleuves portaient 
labondanceoula dévastation, ils furent adorés 
comme des divinités bienfaisantes ou redou- 
tables ; XEuphrate , V Indus ^ le Gange , et sur- 
tout le Nil, que les Égyptiens plaçaient au 
rang de leurs principales divinités , et auquel 
ils donnaient le titre de Dieu saint ^ reçurent 
des hommages divins , qu'une longue succes- 
sion de siècles n'a point diminués (i). 

Les Musagctes adoraient le Tandis et les 

( I ) Dans le Mercure Triuiégiste , le Nil est qualilié de 
saint. On trouve , sur une ancienne médaille du cabinet 

de Moiosini, relie léj^eiide : Dca sanctn ]\i7o. 



A:\Ti:iuEi;ns a l idolâtrie. y5 

Palus-Méotidcs ; les Phrygiens de lu ville de 
Celène, le Méandre ei\e Marsias ; les liabluins 
de la vallée de Tempe, le Pénée; les Troyens, 
le Scamcmdre ; les Smyrnéens, le Mêlés ; les 
Amazones, le Thermo don ; les Arcadiens, le 
Ladon; les Romains, le Tibre; les Germains, 
le Rhin; les Scythes, le Danube y etc. 

U Inachiis , qu'Hésiode nomme le favori du 
ciel; YEurotas y auquel les Lacédémoniens^ 
par une loi expresse , rendirent les honneurs 
^wms'jY Alphée , surnommé le favori de Jupiter; 
\eCliticmney fleuve de l'Umbrie, qui rendait 
des oracles, et dont Pline le jeune a célébré la 
source sacrée; YEridan, dans les eaux duquel 
Phaéton fut précipité, et que Virgile nomme le 
Roi des Fleuves ; Y Illissus, surnommé le diinUy 
où les prêtres de Cérès plongeaient ceux qui se 
faisaient initier aux petits mystères d'Eleusis : 
tous ces fleuves et rivières^ ainsi qu'une infinité 
d'autres, formaient, chez les anciens, autant de 
divinités auxquelles les Grecsdonnaientle nom 
générique de Potamides (i). 

Les lacs eurent aussi leur culte, dont la di- 
vinité générique était nommée Limnade ou 
TAmnée. Les difïerens lacs appelés Achérusie , 

(0 Voyez Elicn , Histoire diverses , liv. ?., chap. 33, 
th's Statues des Jlein'es. 



74 I>ES CULTES 

situés en Egypte et en Grèce; le lac de Yy^i'erne 
Cil Italie, jouaient un rôle distingué dans les 
Tables mythologiques, et recevaient les hon- 
neurs divins. Ce culte existait chez, les Gaulois. 
Les habilans de Toulouse avaient un lac sacré, 
auquel ils portaient des offrandes, en jetant 
dans ses eaux l'or et l'argent qu'ils avaient pris 
sur leurs ennemis. 

Strabon parle d'un autre lac que la supers- 
tition des habitans des Gaules avait également 
rendu célèbre. Il était nommé le lac des deux 
Corbeaux ; et les peuples s'y livraient à plu- 
sieurs pratiques de dévotion. Grégoire de 
Tours fait mention d'un lac, situé dans le Gé- 
vaudan, que les habitans du pays honoraient 
comme une divinité. Ils venaient, chaque an-" 
née , célébrer une fcte qui durait trois jours ^ 
et, pour offrandes, ils jetaient dans ses eaux 
des pièces de toile, d'étoffes, des toisons- de 
troupeaux, du fromage, de la cire, etc.. Cette 
dévotion fut, dit-on, abolie au sixième siècle. 

La mer eut un culte très-répandu.. La di-^ 
vinité qui y présidait portait dans divers, pays 
des noms différens. Cette diversité de noms 
procura à la mer un grand nombre de dieux, 
dont les principaux sont: Océan j Poutus , 
Nérc , Poséidon^ Neptune ^ etc. Une dénomi- 
nation féminine, Tétlijs , fit imaginer en cer- 



ANTERIEURS A l'IDOLATRTE. yS 

tains lieux une divinité femelle, qui fut la sœur 
et l'épouse de Poséidon ou. de Neptiuie. Ailleurs, 
le nom &' Amphitrite donna naissance à une 
autre déesse qui passa pour la fille de VOcéan 
et de Tétliys y ou bien pour la sœur de Téifijs, 
l'amante et la femme de Neptune. De ces ma- 
riages naquirent un grand nombre de filles, 
appelées Océanides , qu'Hésiode et ApoUodore 
font monter jusqu'à trois mille. Ce nombre est 
augmenté par celui des Néréides et des Tri-m 
tons y autres divinités marines de la même 
famille. 

Le culte rendu à la mer est attesté par plu- 
sieurs faits historiques. Jason lui sacrifia sur 
le rivage , avant de s'embarquer avec les Argo- 
nautes. Mithridate lui sacrifia, en faisant plonger 
dans ses eaux des cbarriots attelés de quatre 
chevaux. On lui faisait aussi des libations : c'est 
ce que pratiquèrent Alexandre -le -Grand , 
Alcibiade , Nicius et Lamachus, généraux de la 
flotte athénienne. 

Les Égyptiens regardaient la mer comme 
une divinité malfaisante , comme le principe 
du mal , comme Typhon lui-même. Aussi l'a- 
vaient-ils en horreur (i). 

(i) Tj'phon, Génie des ténèbres et du mal; c'est î>j 
diable des chrétiens. 



yf) DES CULTES 

Il reste encore dans plasieurs parties de la 
lerre des traces de cet ancien culte. Les Indieiis 
ibnt aujourd'hui des sacrifices à la mer. On 
porte en cérémonie sur le rivage un vase for- 
iiié avec de la paille et recouvert d'un voile. 
Après plusieurs pratiques religieuses, on jette 
le vase dans l'eau. Dans une autre circons- 
frince, les Indiens jettent des cocos. Quelques 
peuples qui habitent la côte occidentale de 
4'Ali"ique regardent la mer comme un Fétiche. 
V^QJàn du royaume de Saka, sur la côte d'ivoire, 
Jettent pompeusement dans ses eaux de vieux 
haillons, des cornes de bouc remplies de poi- 
vre, et des pierres de plusieurs sortes. Les 
habitans du cap Corse, sur la côte de Guinée, 
immolent une chèvre sur un rocher qui s'a- 
vance dans la mer. Le sacrificateur mange une 
partie de la victime ; le reste est jeté dans 
l'Océan. 

Le but de ces olFrandcs était , chez les an- 
ciens, comme ill'est encore chez les modernes, 
de calmer les flots de cet élément terrible, et 
«le se le rendre favorable. 

Il est possible que l'usage, si fréquent chez 
l!\s anciens, de jeter des présens et des offrandes 
<!ans la mer pour se la rendre propice , soit 
Vorigine de la cérémonie civile pratiquée par 
h' (l()pf> de Vciii.se, (jiii jetait un îinii(^;iii d'or 



ASTERIE Lj ils A L IDOLA'i J\IE. yy 

tians la mer, comme un lémoignago de; son 
alliance aycc elle. 11 épousait civilement cei. 
élément indocile, pour donner au peuple l'as- 
surance apparente de la bonne întelligencc 
qui devait régner entre le gouvernement vé- 
nitien et cette épouse capricieuse. Ainsi , une 
cérémonie, religieuse dans son principe, se 
serait perpétuée en se transformant en céré- 
monie politique. 

On rendait un culte semblable aux rivière? 
et aux fontaines. 

Les Pbr} giens, de la ville de Célœne, ren- 
daient, comme je l'ai dit, un culte aux deux 
rivières du Méandre et du Marsias. On leur 
oflVaitdes sacrifices séparément ou en commun; 
mais, dans le premier cas, on nemanquaitpoini 
de désigner par son nom le Dieu fleuve auquel 
s'adressait la cérémonie. On jetait dans le lac, 
source commune de ces deux rivières, les 
cuisses des victimes ; et l'on croyait que l'of- 
frande arrivait miraculeusement à celui des 
deux fleuves auquel elle était destinée, et que 
jamais l'un n'envabissait les dons consacrés à 
l'autre. 

Les fontaines eurent aussi leur culte : elles 
furent des divinités appelées Njmphes , Naïa- 
des j Crénèes, Fcgées. Elles étaient très-révé- 
rées cboz les Grecs et 1er, îlonjjiiiis, (pii se fui- 



jS DES CULTES 

saient même un scrupule de troubler leurs 
eaux en s'y baignant. Les Romains avaient con-* 
sacré une fête appelée Fontbiale , en l'honneur 
des divinités fontaines. Pendant celte fête, cé- 
lébrée le i5 d'octobre, on couronnait , dit 
Varron , les puits avec des guirlandes, et l'on 
jetait des couronnes de fleurs dansles fontaines. 

a Nous adorons, dit Sénèque , les sources 
)) des grandes fleuves, et nous plaçons des au^ 
» tels à l'endroit où les eaux sortent brusque- 
» ment des souterrains. Nous adorons aussi les 
» fontaines d'eaux chaudes , et les lacs distin- 
>j gués par leur profondeur immense, n 

Les fontaines adoréeâ sont en trop grand 
nombre pour les détailler ici. On attribuait gé- 
néralement Il leurs eaux des vertus merveilleu- 
ses : plusieurs rendaient des oracles, inspiraient 
ceux qui s'abreuvaient de leurs eaux. Les fon-^ 
taines thermales , qui avaient aussi leur culte , 
pouvant soulager ou guérir plusieurs maladies, 
méritaient mieux le respect des peuples , et 
avaient plus de droit à la divinisation que la 
plupartde celles qui étaient dépourvues de cette 
faculté. 

Les Gaulois et les Germains adoraient des 
fontaines; et, malgré les efforts du christia- 
nisme, ce culte s'est long-temps maintenu chez 
eux. J'ai cité, en parlant du culte des forêts^ 



Ajntérieuus a l'idolâtrie. 79 

les capitulaircs, leslois civiles et religieuses qiii 
proscrivaient radoration des fontaines au hui- 
tième siècle : suivant le chroniqueur Helmol- 
dus, cette superstition antique était en vigueur 
chez les Saxons au treizième siècle. On trouve 
encore en France des fontaines qui conservent 
les noms de quelques divinités du paganisme , 
et notamment celui de Diane. 

Le culte des eaux subsiste aujourd'hui , en 
toutou eu partie, chez plusieurs nations de la 
(erre. Quelle que soit la différence des religions 
qu'elles professent, quelles que soient les opi- 
nions qui les divisent , elles s'accordent plus 
ou moins sur ce point du Fétichisme naturel. 

Les prêtres du christianisme , ne pouvant 
triompher des vieilles habitudes des peuples , 
les laissèrent subsister, en changeant le nom de 
l'objet du culte , en substituant des saints aux 
dieux du paganisme j c'est pourquoi plusieurs 
fontaines antiques, et sur-tout lesfontaines ther- 
males et minérales, portent encore aujourd'hui 
des noms de saints. Quelques-uns , à la faveur 
de ces noms sacrés, opèrent encore , dit- on , 
des guérisons miraculeuses :1a fontaine des An- 
del}s, dont le culte se célèbre le jour deSainte- 
Clotide, en est un exemple. 

La Grèce moderne, malgré les siècles, les 
cvènemens politiques et les religions diverses, 



8() DES <:iLTES 

causes ele iaiil de ré\oiul!ons glorieuses cl fu- 
nestes , conserve encore ce culte antique. Ces 
révolutions qui ,de Fétat de barbarie , ont éle- 
vé cette nation au plus haut degré de gloire, et 
l'ont replongée dans la servitude et l'abjection; 
qui ont fait édifier et renverser tant de villes , 
tant de monumens magnifiques et durables , 
n'ontpu cependant porter que de faibles attein- 
tes aux habitudes héréditaires de ses habiîans , 
au culte le plus ancien du inonde . : le Féti- 
cldsme naiurel, qu'ils professent encore , et qui 
s'est maintenu presque intact après de si nom- 
breuses vicissitudes. Ils rendent un culte aux 
forêts, aux fontaines. Voici le tableau des restes 
vénérables de ce culte primitif, tracé par un 
voyageur moderne. 

« 11 faut voir les fctcs religieuses qu'ils célè- 
i) bren t à la campagne : elles rappellent les dé- 
» votions des anciens pour une fontaine sacrée, 
» pour une antique forél, objets de vénération 
n et de culte. Or, toujours dans ces lieux déserts, 
» dans ces bois respectés , vous trouverez une 
)) fontaine célèbre pour les guérisons et les mi- 
» racles qui s'y opèrent. La découverte d'une 
» source abondante, ou de ces eaux minérales 
» propres pour tant de maladies , a donné lieu 
» à cette dévotion. Ainsi les Grecs oût encore 
» dansleurK monlagues, des cavernes, des fo- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRTE. 8i 

» rets , des eaux consacrés parla dévotion ; ils 

» y vont en foule , dans certains jours de l'an- 

» née , et boivent de ces eaux : c'est une fcte 

» publique. Ils attachent ensuite près de la 

» même fontaine ou de sa source des mor- 

» ceaux de linge ou d'étoffe , en signe de la 

)) guérison qu'ils ont obtenue (i). » 

Le culte des lacs était en vigueur chez les La- 
pons au dix-septième siècle. Leur usage était 
d'y jeter le foie et d'y faire couler le sang des 
victimes qu'ils immolaient sur leurs bords (2). 
Ce culte existe encore en plusieurs lieux. Les 
Kalmouks vonten dévotion sur la grande mon- 
tagne de BogdOf près des bords du Volga, jet- 
tent dans une espèce de lac en forme degoufïVe 
quelques pièces d'argent, quelques effets, et 
y récitent des prières (5). 

Quant aux cultes des fleuves et des rivières , 
il n'a point cessé dans certaines parties du 
monde. Le Nil reçoit encore, même des chré- 
tiens coptes, un hommage religieux. Le 24 
septembre, jour de la fête de Sainte-Croix, 

(i) Nouveaux J^oj âges dans l'Archipel, le Continent 
de la Grèce, etc., t. II, p. 5^5. 

(?,) Vojage au Cap-Nord, par Joseph Acerhi, t. III, 
p< 259. 

(3) Koj-age de Pallas, t. VÎI, p. 4^^> ^î^i. 

I. 6 



8-2 DES CL'LTES 

temps auquel ce fleuve commence à décroî- 
tre, les prêtres coptes font une cérémonie 
qui est un reste de l'ancien culte. Après avoir 
célébré la messe et rendu grâces à Dieu des 
heureux effets du débordement , ils jettent 
dans les eaux du Nil une croix de bois (i). 

Le voyageur Bruce, parvenu aux sources 
de ce fleuve, y a trouvé son culte conservé 
dans son intégrité première. Il a logé chez 
celui qui remplissait les fonctions de prêtre 
du Dieu Nil. Les habitans appelés A^ows , 
honorent ce fleuve des titres pompeux de 
Dieu éternel, de Lumière du Monde , d'OEil 
de la Teire , de Dieu de paix , de Saus^eur, 
de Père de V Univers. Bruce a aussi entendu 
le prêtre qualifier, dans ses prières, le Nil 
de Dieu très-puissant et de Sauveur du Monde. 
Ce serait commettre un sacrilège que de se 
baigner dans les eaux de sa source (2). 

Chez les peuples de l'hide et du Thibet, le 
Gange est encore une divinité très-vénérée. 
Plusieurs dévots indiens se noient dans ce 

(i) Mémoire sur le culte des divinités des eaux, par 
l'abbé Fonteuu. Méw. de l'Acad. des Inscrip. , t. XII, 
p. 3i. 

(9.) Voyogc aux sources du Nil , par Jasucs Biuce 
tom^ YI. 



ANTERIEURS A l'iDOLAïRIE. 83 

fleuve, afin d'arriver au séjour des bienheu- 
reux. Les habitans qui en sont trop éloignés 
pour jouir facilement du bienfait imaginaire de 
ses eaux les font à grands frais, transporter 
fort loin, u J'ai vu, dit Samuel Turner, des 
» hommes gravir sur les montagnes du Bou- 
» tan, traverser une partie du Thibet, empor- 
» tant sur leurs épaules des vases remplis d'eau 
w du Gange (i). n 

Ce fleuve n'est pas le seul dans l'Inde qui 
reçoive les honneurs divins ; les habitans 
comptent sept fleuves ou rivières qui ont cette 
prérogative, et qu'ils nomment du nom col- 
lectif de SiUnudy ou les sept rivières. Ces ri- 
vières sont : le Gange , la Jumnali, la Goda- 
verj , la Sersootj, la Nerbuddah, \e Sind ou 
( Indus ) , et la Couverj (2). 

On voit, par ces exemples , que le culte des 
eaux en général a été aussi universel, aussi 
répandu, et s'est tout autant conservé que les 
cultes des montagnes et des forêts. 

Tels sont les principaux objets du Féti- 
chisme naturel; tels sont ceux qui ont le plus 
particulièrement fourni matière à l'idolâtrie. 

(i) Relation de l'ambassade anglaise au Thibet et 
au Boutan, pai* Samuel Turner, t. I, p. 81. 

(2) Manuscrits de Kirkpatrick, Description géogra- 
phique de l'Jndostau, par le major Rennell, t. II, p. 364- 



Sf PKS CLLTKS 

v^^.vv%.v^^v^sv^^^vv^.^^^^^^<^^^v^^,^^x^^^,v^^^^^^^^,'vvv^^? 

CHAPITRE M. 

Du Fétichisme artificiel. 



Tous moiiumens érigés, façonnés par la 
main des hommes; toutes choses fabriquées 
par eux, et qui sont devenues l'objet d'un 
culte, ou auxquelles on a attribué des vertus 
merveilleuses et surnaturelles, quels que soient 
leur forme, leur substance et leur volume, 
doivent être rangés dans la classe du F'éti- 
chisnie artificiel. Le nombre de cette espèce de 
FéticJies est infini; leur variété n'est pas moin- 
dre : ils étaient ou sont le produit du caprice 
des hommes. Les peuples anciens et modernes^ 
barbares ou civilisés, en faisaient et en font 
usage. Il est peu de religions sur la terre qui 
n'aient aujourd'hui leurs Fétiches sous dlIFé- 
renles formes et dénominations. Les nègres de 
l'Afrique, les naturels de l'Amérique, ceux 
qui habitent les contrées et les îles situées au 
nord-ouest de l'Asie, ainsi que plusieurs autre 



Antérieurs a l'idolâtrie. So 

insulaires, ne sont pas les seuls sur la terre qui 
lovèrent et adorent des Fétiches fabriqués par 
leurs mains. 

L'origine des Fétiches artijlciels est, ainsi 
que je l'ai déjà annoncé, postérieure à celle des 
Fétiches naturels , comme la matière mise en 
<x?uvre est postérieure à la matière native et 
brute ; comme l'art est postérieur à la nature , 
et la civilisation à la barbarie. 

Dans leur origine , les Fétiches artificiels 
furent les images, les copies, àes Fétiches natu- 
rels. L'homme, dans l'état de nature, n'invente 
point, il imite ; ce n'est que pas à pas, et par 
l'effet d'une longue série d'imitations, progres- 
sivement perfectionnées, qu'il est arrivé à des 
résultats qui ont reçu le caractère de l'inven- 
tion. 

Ainsi , dans le premier âge des sociétés , 
riiomme, pour rapprocher de lui l'objet adoré, 
en fit une image , une représentation grossière ; 
et, persuadé que cette image participait aux 
vertus de son original, il crut qu'en la rendant 
présente à toutes ses actions elle influerait sur 
elles, amènerait les succès, et détournerait les 
malheurs de la vie. 

On représenta donc le soleil par un cercle, 
la lune, par un croissant, tracés, façonnés ou 
dét.ichés de la matière. On représenta les mon- 



S6 DES CULTES 

tagnessacrées par des amoncellemens de pierres 
qui en avaient la figure. 

Les extraits des grands objets du Fétichisme 
naturel durent sembler encore plus salutaires 
et plus précieux que des images. On remplit 
des vases d'eau puisée dans les fleuves divins; 
des forêts saintes , on tira des branches , des 
morceaux de bois, des souches ; on enleva aux 
montagnes adorées des pierres , des fragmens 
de rochers. Tous ces objets extraits furent sa- 
crés comme les fleuves , les montagnes , les 
forêts d'où ils provenaient, et regardés comme 
autant de portions de la divinité. 

Ne pouvant rien extraire des astres, des pla- 
nètes, etc., on se contenta de leurs images ou 
de leurs symboles ; et on attribua à ces figures 
la même vertu, la même puissance, et souvent 
on leur accorda les mêmes honneurs qu'aux 
objets qu'elles représentaient. 

Ces représentations , ces extractions faites 
pour rapprocher la divinité de l'homme , et 
pour se la rendre favorable ^ furent les pre- 
miers Fétiches artificiels. On les nomma dans 
la suite, ainsi que plusieurs autres productions 
de cette espèce, signes y sjinholcs ; elles furent 
les premiers élémens de l'idolâtrie. 
' Je vais m'occuper successivement de chacun 
des Fétiches artijlciels , et des images , signes , 



ANTÉRIEURS A L IDOLATRIE. 87 

symboles OU extraits, qui durent leur origine 
aux quatre principaux objets du Fétichisme 
naturel, dont j'ai parlé dans les chapitres pré- 
cédens. 



88 DES CULTES 



>^svv>^,^^wv>svJ^^^,^s^sv>i^^/X^^,'\^A,v^A.x^^,>sv^.^;^^^^^v^^v^^ 



CHAPITRE VII. 



Des Fétiches artificiels , des astres ; de l'origine du Zo-" 
diaque , de ses signes et de ceux des planètes. 



DÈS que l'agriculture eut fait quelques pro- 
grès , on sentit le besoin de fixer les époques 
des difFérens travaux de la campagne, et, par 
conséquent, de diviser le temps. La révolution 
du soleil donna la mesure de l'année ; et les 
douze phases de la lune fournirent celle des 
mois (i). Pour distinguer et faire connaître 
chacun des douze mois lunaires, on leur donna 
des noms; et ces noms furent ceux de quelques 
divinités fétiches ^ les seules adorées avant que 
la science astronomique eût fait des progrès , 
avant que le Sahéisme , qui en dérive , fût 
établi. 

Ainsi le premier mois de l'année lunaire re- 

(i) Fecit lunam in tempora ', Dieu Ut la lune pour 
marquer le temps. Psaumes de David, psal. io3, v. 19. 



A^tÉmeuhs a l'idolâtrie. 89 

çiit, chez les Égv(3tlens, le nom de Thoih (i), 
Fcticfic qui , comme je le prouverai clans ]a 
suite, n'était qu'une pierre de borne, qu'une 
colonne limitante j mais cette pierre fut une des 
plus anciennes et des principales div inités de 
l'Egypte. 

Le second mois eut nom Paopitiy mot qui 
signifie serpent. Ce reptile fut un des dieux 
Fétiches des Égyptiens. Il était autrefois, et il 
est encore adoré par les Ethiopiens, leurs voi- 
sins, et leurs anciens instituteurs en matière de 
culte (2). 

Le troisième mois était appelé Atliir, nom 
d'une autre divinité fétiche , dont on a depuis 
fait la déesse Kénus , qui n'était, comme je le 
prouverai , qu'une pierre brute , adorée chez 
des peuples voisins de l'Egypte. 

Enfin on retrouve dans Phaménoth , le sep- 
tième mois , le nom de la lune ; et à!M\?,Pacho?iy 
neuvième mois, celui du soleil : deux astres 
Fétiches adorés long-temps avant l'institution 

(i) On jugera de l'antique importance Je Tlioth, lors- 
qu'on saura , comme je l'établirai dans la suite , que c'est 
de ce mot c£u'est dérivé le nom génériqlie Dieu. 

(2) "\'oyez, sur les scv^tns fétiches de la Nigritie et de 
l'Ethiopie, ce que dit le président de Brosses , dans son 
ouvrage intitulé du Culte des dieux fétiches, p. 28, 254 
cl suivantes ; et Lucien , de V Astrologie. 



CjO BES CULTES» 

du Sahchme. L'iiiî( iprélalion que ks savans 
ont donnée aux noms des autres mois ég^p- 
tiejîs, quoiqu'incertaine , prouve assez qu'ils 
n'ont aucun rapport au cuite des astres en gé- 
néral, et qu'ils sont étrangers au Sabéisme. 

Le Fétichisme était le seul culte en vigueur ; 
le 'Sabéisme n'existait pas. La science astrono- 
mique se bornait à l'observation du cours an- 
nuel du soleil et des phases de la lune , lorsqu'on 
s'aperçut que ses douze phases ne remplissaient 
point complètement l'étendue de la révolution 
solaire ; que celte dernière révolution , plus 
longue que celle de la lune , laissait un déjicit 
de temps qui, augmentant chaque année, de- 
venait de plus en plus sensible. Les mêmes mois 
ne coincidaient plus, comme dans l'origine, 
avec les mêmes saisons : il en résultait un dé- 
sordre cpii nécessita la réforme. 

Ilfallutdonc changer de principe, et prendre 
pour base de la mesure du temps , non plus les 
phases de la lune, mais la durée du cours an- 
nuel du soleil. 

Cette entreprise ouvrit la carrière de la 
science astronomique, et donna naissance h la 
religion du Sabéisme. Ses cfïels amenèrent un 
tioavel ordre de choses, mais ne changèrent 
point les formes anciennes, auxquelles le peu- 
ple élnil habiliié. îj'année avait élé divisée en 



ANTERIEURS A LIDOLM'RIE. 91 

douze mois par les douze phases de la lune ; 
on conserva cette division ; et le nombre douze j, 
si célèbre dans les religions de l'antiquité , fut 
consacré par ce nouveau système. De plus, cha- 
cune de ces divisions conserva son ancienne 
dénomination. 

Pour parvenir à mesurer le temps d'une ma- 
nière plus exacte, on imagina de fabriquer un 
cercle, ou une surface longitudinale destinée h 
représenter le cours apparent du soleil dans 
une année. On le divisa en douze parties égales, 
qui marquèrent les douze mois ; chacune d'elles 
fut ensuite subdivisée en trente parties , mar- 
quant les jours de chaque mois. En corrigeant 
l'année lunaire, on s'était approché de la vérité, 
mais on ne l'avait pas atteinte ; il fallait ac- 
croître l'année de plus de neuf jours, et on n'y 
en ajouta que cinq : ce qui faisait trois cent 
soixante jours. Ce fut là l'origine de ce nombre 
commode, que les géomètres emploient encore 
dans la division du cercle. 

Le cercle, ou la surface ainsi divisée, reçut 
le nom de zodiaque. 

On supposa, dans le ciel, une pareille divi- 
sion, un pareil zodiaque. Des groupes d'étoiles, 
qui se rencontraient sur la route du soleil dans 
sa révolution annuelle, furent observés, et ser- 
virent à marquer douze divisions célestes, qui 



QQ DES CLLTiiS 

fOiTespondaleiit i\ux divisions du zodiaque ar- 
tificiel, aux douze mois. 

Cela ne suiïisait pas encore; il fallut, pour 
se reconnaître, indiquer chacune des divisions 
du zodiaque artificiel et cliacunc des divisions 
supposées du zodiaque céleste par un signe et 
par une dénomination. 

Comme le principal o]>jct du nouveau sys- 
tème annuel et de la fabrication du zodiaque 
était de désigner le retour des saisons, de fixer 
l'époque des divers travaux de la campagne; et 
comme aussi les groupes d'étoiles qui se trou- 
vaient fortuitement sur la route du soleil ne 
présentaient aucune image relative à l'agricul- 
ture, aucune forme déterminée qui pût les ca- 
ractériser eux-mêmes aussi exactement qu'un 
cercle représente le soleil , et un croissant la 
lune, on fut forcé de recourir, peut-être pour 
la première fois, à des symboles, c'est-à-dire; 
à des figures d'objets représentables qui avaient 
une analogie parfaite , des rapports évidens , 
avec d'autres objets qu'on ne pouvait repré- 
senter. Cette nouveauté, il faut l'avouer, n'ap- 
partient pas à un état de barbarie ; elle annonce 
(jurlques progrès dans l'exercice de îa pensée. 

On tracn donc, dans clujcune des douze di- 
A isions du zodiaque artificiel, douze signes qui 
représentaient des ol)jels familiers, et qui in- 



ANTERIEÏRS A t/iOOLATRIE. q'Î 

diqualciil, par leur analogie, les principauK 
phénomènes du cours annuel du soleil , ainsi 
que les époques des divers travaux de l'agri- 
culture. Les noms de ces douze signes du zo- 
diaque artificiel furent appliqués aux groupes 
d'étoiles qui leur correspondaient dans les douze 
divisions supposées du zodiaque céleste. Il en 
résulta, ce qui est fort extraordinaire, que le 
signe donna son noin à l'objet signifié. 

Ainsi le zodiaque artificiel correspondit en- 
tièrement au zodiaque céleste. 

Dans l'exposition que je viens de faire de 
l'origine du zodiaque, on voit que les efléls 
m'ont fait pressentir les causes; mais les motifs 
que je suppose à celte origine sont simples , 
nécessaires, et conformes à la marche ordinaire 
de l'esprit humain. 

Passons aux signes du zodiaque. 

Le zodiaque artifuMei fut le premier des ca- 
lendriers ou almanaclis ; et les signes qui le 
composèrent formèrent les premiers caractères 
de l'écriture. 

îl est possible que , dans l'origine du zo- 
diaque, les douze divisions nefussent pas toutes 
remplies par des signes ; que celles dont les 
mois n'offraient rien d'utile à indiquer restas- 
sent vides, ne fussent remplies que par des 
signes vagues, ou fussent abandonnées à l'ar- 



94 I^^^ CULTES 

biliaire des diverses nations, qui y placèrent 
des symboles à leur convenance; mais les signes 
des divisions principales qui indiquaient les 
travaux les plus précieux à l'agriculture et les 
époques les plus intéressantes de l'année, telles 
que celles des semailles, des moissons, des ven- 
danses, ou celles des deux solstices et des deux 
cquinoxes, furent généralement adoptés , et se 
sont conservés jusqu'à nos jours; car les savans 
qui ont traité ces matières s'accordent à regar- 
der les signes actuels du zodiaque comme les 
mêmes, à peu près, que ceux qui furent ima- 
ginés lors de sa première institution. 

Avant d'entrer dans de plus grands détails 
sur ces signes, je dois dire qu'une des époques 
les plus intéressantes de l'année, l'équinoxe du 
printemps, ne se trouvait point dans l'origine 
du zodiaque au même signe que celui où il se 
trouve aujourd'hui. Ce changement est l'eflVt 
de la précession des équinojces. 

Depuis plus de deux siècles, le soleil arrive à 
l'équinoxe du printemps dans le signe des Pois- 
sons. Avant cette époque , et pendant deux mille 
cent cinquante-un ans, cet équinoxe fut dans 
le sianc du Bélier. Avant de pénétrer dans ce 
dernier, le soleil avait, pendant le même nom- 
bre d'années, marqué l'équiiioxc du printemps 
dans le signe du Taureau ; enfin , avant d'enla- 



A.KTERTliL'I\S A L iDUl.\Tl\n:. (jj 

merle signe du Taureau , réquinoxepriutaniei- 
arrivait dans le signe des Gémeaux. 

C'est lorsque cet équinoxe était sous ce der- 
nier signe, c'est-à-dire, plus de six mille cinq 
cents ans avant le commencement du dix-hui- 
tième siècle, qu'il faut placer la première ins- 
titution du zodiaque, l'origine des almanachs 
et de la religion du Sabéisine. 

Le signe que je viens d'indiquer représentait 
deux lignes égales,parallèleset verticales, unies 
par deux autres lignes horizontales, ou deux 
enfans jumeaux en regard et s'unissant avec 
leurs bras. Il est dlfllcile d'imaginer un signe 
symbolique qui exprime mieux l'état du ciel et 
l'équinoxe du printemps, que le signe des Gé- 
meaujc. La durée du jour est alors égale à celle 
de la nuit; cette égalité est ici symbolisée par 
deux enfans d'un même âge, d'une même taille, 
et nés d'une même mère. Leur enfance signifie 
celle de l'année , qui ne fait alors que commen- 
cer à développer les germes de la terre (i). 

L'analogie complète (jul se trouve entre le 
signe et l'objet signifié est frappanlo : elle nous 

(i) Deux poutres verticales et parallèles , réunies vers 
leurs extrémités par deux autres qui étaient horizontales, 
figuraient anciennement, à Sparte, Castor etPoUiix; c'est 
une copie exacte du sijjne des Oéineanx. 



96 DES CLLTES 

éclaire sur l'époque où le zodiaque a été com- 
posé pour la première fois. Le signe du Tau- 
reau qui l'avoisine, et qui lui a succédé dans la 
prérogalive de recevoir le soleil à l'équinoxe 
du printemps, me confirme dans l'opinion que, 
lors de la première institution du zodiaque, on 
a indiqué l'équinoxe du printemps par les Gé- 
meaux, et non par le Taureau, dont la figure 
ne peut être le symbole de l'égalité des jours et 
des nuils. 

Ainsi, je pense que la division du zodiaque 
marquée par les Gémeaux est le point inva- 
riable d'oi\ l'on doit partir pour expliquer 
tout le système zodiacal, ainsi que les cliange- 
mens évidens qu'il a snbis. 

Cette base posée, élevons sur elle l'édifice 
du zodiaque tel qu'il était dans son origine, et 
indiquons quelle place occupaient les princi- 
paux signes , avant que le mouvement progres- 
sif de la précession des équinoxes eût dérangé 
l'ordre primitif. 

L'équinoxe du printemps était, comme je 
l'ai dit, marqué par les Gémeaux. 

Le solslicc d'été, époque où le soleil est dans 
sa plus ém.inente exaltation, où les jours sont 
les plus grands de l'année, où la nature et la 
A'égétation ont acquis toute leur force, était 
marqué par un Lion, symbole très-convenable. 



I 



ANTÉRIEURS A L IDOLATRIE. 97 

L'époque des moissons se trouvait signifiée 
dans la division voisine du Lion par des épis de 
blé, et, dans la suite, par une femme portant 
un enfant, et tenant d'une main un ou plusieurs 
épis. 

L'équinoxe de l'automne avait pour signe 
une Balance. Il n'est point de symbole, après 
celui des Gémeaux , qui exprime plus lieureu- 
sement l'égalité des jours et des nuits de cette 
saison; et l'espèce d'équilibre qui se trouve 
alors entre la lumière et l'obscurité ne peut 
être mieux caractérisée que par une balance. 

Le solstice d'hiver était marqué par un vase, 
d'oii s'écoule de l'eau, appelé le P'erseau. C'est 
le symbole des pluies d'hiver; et cette saison , 
comme on le sait, dans les pays orientaux, d'où 
nous vient le zodiaque, se distingue des autres 
par de longues pluies. 

L'époque où, après les pluies d'hiver, les 
moutons peuvent être conduits dans les pâtu- 
rages était marquée par un Bélier. 

La division qui suit celle du Bélier était ca- 
ractérisée par le Taureau. Ce signe indiquait le 
temps du labourage, avertissait les habitans 
des campagnes qu'ils devaient, avant l'équinoxe 
du printemps, atteler les bœufs à la charrue, 
ouvrir le sein de la terre pour lui confier les s^ 
menées. En effet, c'est dans le mois qui précède 

^- 7 



98 DES CULTKS 

le printemps que l'on faisait autrefois, et que, 
dans plusieurs pays, on fait encore les se- 
mailles (i). 

Tels étaient, dans l'origine du zodiaque , les 
principaux signes qui indiquaient les époques 
les plus intéressantes du cours annuel du soleil 
et des travaux de l'agriculture. 

Telle était la situation respective de ces signes, 
lorsque le mouvement progressif des équinoxes, 
dérangeant l'ordre établi dans le zodiaque ar- 
tificiel, le rendit inutile, en nécessita la réforme, 
donna lieu à des changemens. Voici les causes 
et les effets de cette révolution imprévue. 

Le soled , après s'être trouvé pendant plu- 
sieurs siècles dans le signe des Gémeaux y à l'é- 
quinoxe du printemps, arriva au même équi- 
noxe dans la division zodiacale marquée par le 
signe du Taureau ^ et parcourut entièrement 
cette division dans l'espace de 2i5i ans. 

Pendant qu'il séjournait dansée dernier signe, 
on dut remarquer, pour la première fois, que 

(1) C'estle premier précepte que , dans ses Géorgiques, 
Virgile donne aux agriculteurs. 

f^ere nouo , gelidus canis chrn montibtis hiimor 
TAquitiir , et zephiro putris se gleba resolfit , 

#Dspresso incipiat jam iùm mihi taurus aratro 
Iiigcnierc , c( sulco altiilus sphndescere vomer, 

( Georg. , lib. i , v. 43. ) 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 99 

plusieurs autres signes du zodiaque ne coïnci- 
daient plus avec les saisons et les travaux des 
champs qu'ils devaient indiquer, et que le sym- 
bole n'était plus applicable à l'objet symbolisé. 
Un tel désordre ne pouvait subsister sans rendre 
le cercle zodiacal inutile, et ses indications 
fausses. En effet, le Lion ne se trouvait plus au 
solstice d'été; les Epis ne marquaient plus l'é- 
poque des moissons; ni la Balance , l'équinoxe 
d'automne ; ni le Verseau , le solstice d'hiver. 
Il aurait fallu^ pour remédier complètement 
à ce désordre , déplacer tous les signes symbo- 
liques, et, les faisant rétrograder d'une division, 
suivre la marche de la précession. Ce change- 
ment eût été praticable pour le zodiaque arti- 
ficielf mais ne le fut point pour le zodiaque cé- 
leste. Il aurait fallu changer la dénomination 



s^ 
?sœ 



des^nstellations comprises dans les différentes 
divisions de la zone céleste du zodiaque; il au- 
rait fallu changer notamment celle du groupe 
d'étoiles qui formait dans le ciel la constellation 
des Gémeaux , et qui était, depuis plusieurs 
siècles, consacré par la religion, comme signe 
de l'époque la plus intéressante de l'année, 
comme le symbole du soleil régénérateur de la 
nature : groupe d'étoiles qui constituait la divi- 
nité antique, adorée sous les noms de Dios cures 
ou de Casior et PoUux ; QO\\?,Vc\\i\ùon précieuse, 



lOO DES CULTES 

sur-tout aux navigateurs, auxquels ces élolles 
servaient de guide. Le culte des Gémeaux ^ des 
Dioscures ou de Castor et Pollux, qui formait 
la partie essentielle des fameux mystères de Sa- 
motrace, était trop fortement établi, avait jeté 
des racines trop profondes dans l'opinion pu- 
blique, pour être facilement détruit; et les 
éloiles qui composent cette constellation ou ce 
signe céleste étaient trop connues du peuple, 
avaient trop souvent fixé ses regards religieux, 
pour qu'on parvînt a. changer leur nom, et par 
ce changement à anéantir le culte et la divinité. 
On ne pouvait non plus, sans heurter de front 
toutes les idées reçues, sans renverser les prin- 
cipes religieux consacrés par l'habitude, trans- 
porter le nom de la constellation des Gémeaux y 
des Dioscures y des dieux Castor et Polliicc, à 
la constellation voisine, appelée le Taureau.\^e 
succès d'une telle entreprise était devenu im- 
possible; on ne le tenta point. Ainsi, quoique 
la constellation des Gémeauoc n'indiquât plus 
l'équinoxe du printemps, on lui conserva, dans 
le zodiaque céleste et artificiel, sa figure et son 
nom. Ce nom et cette figure symbolique , par 
respect pour la religion, ne furent plus appli- 
qués à l'objet symbolisé; celui du Taureau , qui 
ne peut cire le symbole de l'égalité des jours et 
d< s luiits, le remplaça dans l'équinoxe du prin- 
temps. 



ANTERIEURS A LIDOLATRIE. lOI 

SI le culte s'opposa au déplacement du signe 
des Gémeaux y il n'en fut pas de même des 
autres signes. Les conslcllaùons, qu'ils caraclé- 
ris lient, n'étaient pas encore un objet d'adora- 
lion, et tenaient plus à la science qu'à la reli- 
gion astronomique. On put, sans contrarier les 
idées religieuses, les déplacer et les faire coïn- 
cider avec les principales révolutions célestes 
dont chacun de ces signes était le symbole. 
Ainsi, à l'exception des GéineauXy qui n'étaient 
plus à l'équinoxe du printemps, du TaureaiL 
qui s'y trouvait, et peut-rètre du Bélier qui l'ii- 
voisinait, tous les autres signes éprouvèrent un 
déplacement qui les fit passer de la division zo- 
diacale quMs OGCujDaient à la division voisine. 
Le Lio7i se retrouva en conséquence au solsùce 
d'été, le f^erseau au solstice d'hiver; les Epis 
furent replacés à l'époque des moissons; et la 
Balance occupa de nouveau la place marquée 
par l'équinoxe de l'automne. 

Ce changement opéré sur les zodiaques ar- 
tificiels dut faire disparaître un signe entre les 
Gémeaux et le Lion, entre l'ensemble des 
signes qu'on rendit mobiles et les signes qui 
restèrent immobiles : ce signe soustrait est in- 
connu. Ce changement dut, par la même rai- 
son, laisser un vide entre le Verseau et le Bé- 
lier ; ce vide fut rempli sans doute par le sign<^ 



102 DES CULTES 

des Poissons y symbole des eaux ou de la pêcher 
qui semble n'èlre placé que comme un supplé- 
ment au signe du Verseau qui l'avoisine, et 
qui caractérise aussi les eaux ou la pèche. 
C'est en effet au mois où répond ce signe que, 
suivant Elien , les Egyptiens faisaient leur 
grande pèche. 

11 suffit de jeter les yeux sur une figure du 
zodiaque pour concevoir l'idée de ces déplace- 
mens. 

Les trois signes qui sont restés immobiles 
au milieu de ces changemens^ les Gémeaux , 
le Taureau, \q Bélier, et qui ont successivement 
marqué l'équinoxe du printemps, ont reçu un 
culte distingué. On les a tous trois qualifiés de 
Dieux Sauveurs et Régénérateurs ; on a vu en 
eux le soleil printanier, qui répand par-tout la 
lumière et la vie, triomphe des ténèbres, res- 
suscite et féconde la nature. Le culte du Tau- 
reau , qui marquait l'équinoxe du printemps, 
lorsque le Sabéisme et la science astronomique 
faisaient les plus grands progrès, fut presque 
xmiversel. On poussa la dévotion pour ce signe 
jusqu'à l'adorer lui-même, jusqu'à adorer l'ani- 
mal qui était son image vivante. On sait que les 
taureaux ylpis , Miie^ns ou Bacis , reçurent 
dans diÛcî'enles villes de l'Egypte les honneurs 
divins, cl ([(ir cet .'înimnl, qui a fourni matière 



AINTERIEURS A. L IDOLATRIE. I05 

à plusieurs fables mythologiques, est encore 
révéré chez, les Indiens , dont la religion a pour 
hase le Sabéisme. 

Les autres signes figurent aussi dans la my- 
thologie ; et quelques-uns ont été érigés en di- 
vinités. L'homme aux pieds de bouc, portant la 
chèvre et les chevreaux, fut l'origine du dieu 
Paji; le signe des Epis fut celle de Cérès , et la 
Balance celle de Thémis. 

L'équinoxe du printemps, après s'être trouvé 
pendant 2i5i ansdans le ZW^re^i^^ abandonna 
ce signe pour passer dans celui du Bélier. Ce 
passage eut lieu environ quatre cents ans avant 
notre ère vulgaire. Le culte des astres était 
alors arrivé h son terme ; ses combinaisons 
étaient épuisées; celte religion était fixée. D'ail- 
leurs, les progrès des connaissances humaines, 
de nombreuses sectes philosophiques répan- 
dues en Asie , et l'attachement du peuple à ses 
anciens dogmes, s'opposaient à ce que le culte 
du Bélier reçût une consistance pareille h celle 
qu'avait acquise le culte du Taureau. Cepen- 
dant il fut adoré à Sais, dans la Haute-Egypte, 
et, en Perse, sous la figure d'un agneau, comme 
Dicn Sauveur et Régénérateur, titre sous le- 
quel avaient élé adorés le Taureau et les Gé- 
meaux. 

f^i'arrivéede ['('{{uiiioxe (Ui pnnlernps dansle 



104 I>ES CULTES 

signe du Bélier n'apporta en conséquence dans 
le zodiaque artificiel pas plus de changement 
que n'en a apporté son arrivée récente dans le 
signe des Poissons. 

C'est ainsi que les signes symboliques du zo- 
diaque , qui , dans l'origine , ne servaient qu'à 
indiquer les points principaux du cours annuel 
du soleil, ainsi que les époques des travaux de la 
campagne , et ne servaient qu'à remplir le but 
de nos calendriers ou almanaclis, devinrent, 
par la suite des temps , par le respect despeur- 
ples pour cette institution antique et néces- 
saire , des objets divins ,des divinités plus ou 
moins révérées (i). 

Les constellations comprises dans la ceinture 
zodiacale ne fixèrent pas seules l'attention des 
hommes ; et leurs signes, ainsi que ceux du 
soleil et de la lune, ne devinrent pas les seuls 
Fétiches artificiels des astres consacrés par le 
culte. L'habitude d'observer le ciel fit aperce- 
voir la mobilité de quelques planètes, et bientôt 

(i) Les calendriers rustiques des anciens , l'almanach 
de bois dont MM. tancelot et Court de Gcbelin ont donné 
la description; les almanaclis mécaniques dont se servent 
les Turcs ; les bâtons runiques , et notre almanach du 
berger, se rapprochent, par leur simplicité, du motif 
et de la simplicité du zodiaque dans son institution pri- 
mitive. 



ANTÉRIEURS A j/lDOLATRlK. i<)5 

reconnailre leur révolution. Il n'est p:is pro- 
bable que les cinq planètes furent toutes dé- 
couvertes en même temps. Celles dontlesmou- 
vemens sont plus perceptibles , et que nous 
nommons P^énus , Mercure, Mars , durent être 
observées les premières. La simplicité de leurs 
signes, les rapports qui se trouvent entre leurs 
formes , concourent encore à prouver qu'elles 
furent découvertes à des époques voisines. 

L'éloignement du soleil, et la lenteur de la 
marche des autres planètes, appelées Jupiter cl 
Saturne, par conséquent la difïiculté d'observer 
et de calculer leurs mouvemcns, jointe à la 
forme compliquée de leurs signes, me persua- 
dent qu'elles ont été découvertes long-temps 
après les trois premières. 

Ces planètes ayant, comme le soleil, un cours 
réglé, furent , ainsi que cet astre, considérées 
comme divinités. 11 fallut leur donner des noms. 
Chaque nation de l'Orient, à cause de la diver- 
sité des langues , exprimait le mot générique 
Dieu par un nom différent; on choisit les noms 
des Fétiches les plus célèbres parmi ces nations, 
et onles appliqua aux nouvelles divinités : ainsi 
ces planètes reçurent les dénominations des 
Fétiches déjà adorés. De quelle autre qualifi- 
cation eût-on pu honorer ces divinités célestes, 
si ce n'est de celles que portaient des divinités 



loG DES CULTES 

existantes sur la terre , et qui élaieiil seules ca- 
pables d'inspirer un sentiment religieux? 

Il fallut aussi leur donner des signes , afin 
(le les indiquer surle calendrier. Ces signes ne 
pouvaient être symboliques : car aucun objet 
sur la terre n'avait assez de rapport et d'ana- 
logie avec ces corps célestes mobiles, pour être 
figuré à leur place , pour les représenter. Les 
planètes, d'ailleurs, ne marquaient aucun phé- 
nomène intéressant pour les hommes ; leurs 
mouvemens n'indiquaient ni le retour des sai- 
sons , ni les épocjues des travaux des champs ; 
ainsi , ni les saisons ni les travaux des champs 
ne fournissaient de s^-mboles convenables. Pour 
iigurer les trois planètes qui furent les pre- 
mières connues , Mercure , T émis , Mars , 
on employa le cercle, auquel on ajouta , pour 
les distinguer entre elles, l'image des divinités 
Féticlies dont elles portèrent les noms. Elles 
furent figurées par un cercle , comme l'était 
le soleil , à cause des rapports qu'elles ont 
avec cet astre, qui, comme elles, a un cours 
réglé j mais le cercle qui les représentait était 
moins grand que celui du soleil , parce que ces 
planètes paraissaient moins grandes que cet 
istrc. 

Pourùislinguerle signe de la planète de Mer- 
turc, oujijonln h soucercle le ("araclère TaUy qui 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 107 

est une croix ou un T. C'est l'image du Thoili , 
qui consistait en une colonne de bois ou de 
pierre près de la cime de laquelle était une tra- 
verse, qui portait ordinairement des inscrip- 
tions relatives au culte , à la politique , à la 
morale et aux sciences. Je prouverai ailleurs 
que le Thoth j ou la colonne cruciforme , était 
la même divinité Fétiche que YHermès des 
Grecs, le Mercure des Gaulois Cisalpins et 
des Celtes (i). 

On avait donné au signe de Vénus une forme 
pareille à celle que je viens de décrire : il fallut 
(!onc ajouter au cercle de Mercure un caractère 
qui l'empéchàt d'être confondu avec le signe de 
Vénus. On y ajouta deux formes d'ailes, em- 
blème de la vélocité de sa révolution autour 
du soleil; car, comme on le sait ;, Mercure est 
de toutes les planètes celle dont la révolution 
est le plus promptement terminée. Ces ailes , 
lorsque dans la suite on eut personnifié Mer- 
cure, furent appliquées à sa tête, à ses talons, 
à son caducée. 

Je ne crois pas , comme le pensent quelques 
savans, que ce soit le caducée de Mercure qui 

I \ Les Egyptiens noiuiuèieut Thoili la planète 
que les Grecs appelaient Jlcn/irs , et les l«itins J/c;- 
ciire. 



lOb DES CULTES 

ait fourni les ailes au signe de celte planèle ; 
mais il est plus satisfaisant de croire que c'est le 
signe de la planète qui a transmis ses ailes au 
caducée de ce dieu ; parce que ce signe est 
bien antérieur aux figures humaines données 
à Mercure , et au caducée qu'on lui fait tenir à 
la main ; parce que ce qui est simple est plus 
ancien que ce qui est composé, 

La planète de Vénus fut également repré- 
sentée par un cercle, auquel est réunie la mar- 
que distinctive du Tau. Ce signe ne diffère de 
celui de Mercure que parce qu'il est privé 
d'ailes ; mais pourquoi cette planète porte- 
t-elle comme Mercure le caractère du Tau ou 
de la croix? 

Pour résoudre cette question , il faut que je 
pose en principe ce qui n'est pas encore prouvé , 
mais ce qui le sera dans la suite. Tlioiliy qui 
avait pour image le caractère 71z«, n'était qu'une 
pierre brute dressée, une de ces colonnes cruci- 
formes etlimitantes si célèbres dans l'antiquité, 
qui , ainsi qu'il a été dit , portait ordinairement 
des inscriptions , et futadorée en Egypte comme 
\\\\ dieu fétiche. 

Vénus était égalenu'nt, dans son origine , 
une pierre brute comme le ThotJi. Cette pierre 
élait honorée chez plusieurs peuples voisins de 
rKgypfe par des cérémonies fort étranges , 



ANTERIEURS A l/l DOLATRTE. lOf) 

rt dont je parlerai dans la suite (i). On voit 
maintenant pourquoi deux divinités semblables 
dans leur origine, deux fétiches pareils par la 
matière et par la forme , et dont les noms fu- 
rent appliqués à ces deux planètes, fournirent 
aux signes de ces mêmes planètes un caractère 
commun , le Tnu qui désigne le Thoth , et qui , 
dans la plupart des alphabets orientaux , est 
représenté par une croix. On sait , au surplus , 
que le signe Tmc ou de la croix faisait partie 
(les cérémonies du culte de Vénus (2I, 

(i) Voyez ci-après , chapitre XXI. 

(2) Je ne puis m'empêche r, ici , de rapporter les intei*- 
prétations de quelques savans , qui différent de la mienne 
sur le signe de Vénus. Les uns y ont vu une clef allégo- 
rique qui ouvrait la nature au printemps , comme si cette 
planète ne paraissait ou ne se faisait distinguer que dans 
cette saison de l'année. Il faudrait dire aussi que le signe 
de Mercure représente une clef, puisqu'il est presque 
semblable à celui de Vénus, et que le signe de Mars re- 
présente une partie de clef , puisque , comme les deux 
autres signes , il a la forme d'un anneau ou d'un cercle. 

Court de Gebelin voit , dans le signe de Vénus , le 
Miroir de celte déesse. Comment accox'der l'opinion de 
ce savant sur la haute antiquité des signes des planètes, 
avec l'époque bien moins antique de l'invention des mi- 
roirs , invention qui annonce des progrès dans les arts de 
luxe ? Il faudrait que les miroirs fussent plus anciens que 
les signes des planètes, pour que cette opinion eût quel- 



IIO DES CULTES 

Voilà donc deux divinités féticlies , deux 
pierres adorées, chacune dans difFérens pays, 
et portant en conséquence une dénomination 
différente , qui ont fourni leur nom et les 
caractères qui leur sont propres, à deux des 
planètes les plus anciennement connues , à 
celles que nous nommons Mercure et Vénus. 
Voyonsmaintenantquelle fut l'origine du signe 
de la planète que nous nommons Mars. 

Cette planète, connue peu de temps sans 
doute après les deux premières, est comme 
elles figurée par un cercle ou anneau, auquel 
est joint un caractère distinctif représentant la 
pointe d'un dard ou d'une lance. 

Chez les peuples guerriers , une lance , une 
épée était un dieu fétiche, ordinairement ap- 

que fondement; car le modèle existe avant la copie. Ce 
qui doit fixer l'opinion à l'égard de ce signe , et démon- 
trer l'errevir de ceux qui y voient un miroir , c'est que la 
plupart des monumens égyptiens nous représentent des 
figures humaines qui portent une image de ce signe , et 
qui passent, pour le tenir, quatre doigts de la main dans 
le cercle évidé, ou l'anneau, qui en fait partie : or, si ce 
cercle ou cet anneau servait de cadre à une surface polie, 
à un miroir, la main ne passerait pas à travers , comme 
on le voit dans les figures antiques, et notamment dans 
la belle figure d'Isis qui est au Muséinn des Antiques du 
Louvre. 



JINTHRIKURS A L lUOLA TRTK. l l l 

pendu à une colonne consacrée, ou aux bran- 
ches d'un arbre adoré. Celle arme vou:'e à 
la divinité devenait, avec le temps, un objet 
d'adoration. Un fait fera sentir comment une 
épée a pu devenir un dieu : c'est Plutarque 
qui nous le fournit. César , pendant ses ex- 
ploits dans les Gaules, avait perdu son épée 
en combattant contre les iVrvernes ; ceux-ci 
s'en emparèrent, et, fiers d'une pareille con- 
quête , l'appendirent dans leur sanctuaire. 
Quelque temps après. César passant dans ces 
lieux ;, y aperçut son épée; il ne put s'em- 
pêcher d'en rire. Ceux qui l'accompagnaient 
lui conseillèrent de la reprendre, il s'y refusa, 
en disant, qu'il ne pouvait y toucher, puis- 
qu'elle était consacrée (i). 

Les Scythes , les Celtes et les Romains , el 
plusieurs autres peuples belliqueux, rendaient 
à une lance, à une épée, les honneurs divins. 
Les Scythes plantaient au milieu de leur sanc- 
tuaire une vieille épée que chaque peuple con- 
servait religieusement. Ils faisaient coulerdessus 
le sang des victimes, et sur-tout celui des pri- 
sonniers qu'ils avaient faits à la guerre, u Les 
» nations scythes, suivant Hérodote, élèvent 
» dans les lieux destinés a leurs assemblées 

,^1) Plutarque, Jle de César. 



112 DES CLLTES 

» une pile de bols menu , au haut de laquelle 
» elles plantent un vieux cimeterre, qui leur 
» tient lieu de simulacre de Mars. Elles of- 
» frent tous les ans à ce cimeterre des sacri- 
» fices de chevaux et d'autres animaux, et lui 
» immolent un grand nombre de victimes; 
» elles lui sacrifient aussi le centième de tous 
» les prisonniers qu'elles font sur les enne- 
» mis(i). » Les Gètes, les Goths, les Alains, 
les Sarmates, rendaient un culte à une épée; 
et ce culte s'est conservé long-temps parmi 
eux. Du temps d'Ammien Marcellin , c'est-à- 
dire sous l'empire de Valens, les Alains ado- 
raient encore une épée. u Ces peuples , dit 
» cet historien, qui ï^'ont aucune espèce de 
» temple pour leur culte, plantent en terre, 
» avec des cérémonies barbares, une épée nue, 
)) qu'ils adorent avec beaucoup de vénération , 
» comme étant le dieu Mars (2). » 

Les Romains adoraient une lance; et c'était 
là leur Mars y comme le témoigne Varron. 
En effet, le mot Quirinus , qui était aussi le 
surnom de ce dieu , dérivait de curis y qui, chez 
les anciens Sabins, signifiait une lance. 

Justin ne laisse aucun doute sur l'usage antl- 

(t) Hérodote, Melpomene, liv. 4» sect. 62. 
(2) Amm. Maixellinus , lib. 3i, cap. 2. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. Ii5 

que d'adorer une lance comme la divinité 
même. « Dans les premiers temps, dit-il, les 
M hommes adoraient des lances comme on 
» adore les dieux immortels; et c'est en mé- 
)) moire de ce cuUe que les satues des dieux 
)) sont encore armées de lances » (i). 

Ainsi, lorsque les sabéistes eurent découvert 
la planète que nous appelons Mars _, et qu'ils 
voulurent la diviniser, ils empruntèrent le nom 
et la figure des fétiches adorés chez plusieurs 
peuples comme divinités de la guerre, et ils 
caractérisèrent le signe de cette planète par 
la pointe d'une lance, ainsi qu'elle est encore 
représentée. 

Il serait déraisonnable de donner à la for- 
mation du signe de 3Iars une explication con- 
traire à celle que je présente. Il faudrait sup- 
poser que la figure du fer de la lance qui ca- 
ractérise ce signe, est ce qui a donné l'idée 
d'adorer des épées, des lances, à des peuples 
barbares, qui certainement , à l'origine très- 
reculée de ce cidte, n'avaient nulle connais- 
sance de la planète de Mars , et encore moins 
de son signe. Les peuples guerriers adoraient 

(2) Jtb angine rerinn, pvo diis immortalibus veteres 
hastas coluere. ^ ciijus religionis oh memoriam adhuc 
d.'nrtim simulacris hastœ adduntur. (Justin, lib. ^3, 
cap. 3.) 

I. 8 



Il4 DES Cl LTES 

une arme offensive, non parce que le signe 
de cette planète portait le fer d'une lance, mais 
parce que Tépée ou la lance , dans les mains 
des braves, procurait la victoire : objet le plus 
cher de leur ambition. Ils adoraient certaines 
épées, parce que dans l'origine elles avaient 
servi à quelques héros célèbres par des exploits 
glorieux , ou par des conquêtes éclatantes. On 
les conserva comme des reliques précieuses qui 
participaient de la vertu guerrière de ceux 
qui les avaient portées avec succès. Ils crurent 
qu'elles contenaient quelque force secrète et 
divine; aussi Attila, roi des Huns, ayant re- 
couvré par hasard une vieille épée consacrée , 
se persuada qu'elle lui assurait l'empire de 
de l'univers , et la victoire dans toutes les 
guerres qu'il entreprendrait (i). 

Ces peuples barbares ne voyaient point dans 
cet objet d'adoration un être fort supérieur à 
la nature, un être tout-puissant, et maître 
souverain des évènemens de la guerre ; leurs 
idées étaient trop bornées, trop grossières pour 
concevoir une essence purement spirituelle et 
dégagée de la matière. Mars n'était donc point 
pour eux un dieu dans l'acceplion étendue 
que nons donnons à ce mot ; mais ils voyaient 

(i) Jonuu)d('S, /jV.v/. Gtuli.j c:i|). 35, p. G6i , G(»2. 



àNTERTEURS a L IDOLATRIE. Ii5 

dans lepée ou la lance sacrée qu'ils appe- 
laient Mars un talisman, un fétiche, qui pou- 
vait contribuer au succès de leurs guerres, à la 
gloire de leurs nations. 

Le nom de cette divinité terrible paraît 
même, dans son origine, n'avoir signifié qu'une 
arme offensive : d'oii sont dérives les mots ma- 
rassau , martel, marteau, braquemar , etc., 
espèce d'armes autrefois fort en usage; ainsi 
que les mots meurtre , martyr, etc., qui sont les 
eiFets de ces mêmes armes (i). Fer et Mars 
étaient, chez les Grecs, exprimes par le même 
mot: Ares signifiait cette divinité, et le métal 
dont on fait les armes. 

Telle fut la cause des dénominations et des 
signes des trois planètes les plus faciles à re- 
connaître et les plus anciennement connues. 
Je passe aux deux autres , dont l'observation , 
plus difficile à cause de leur éloignement et de 
la lenteur de leur marche, a dû être beaucoup 
plus tardive. 

La planète la moins éloignée du soleil aorès 
Mars est celle que nous nommons Jupiter. 

(i) « Mars, appelé par les Latins Mai'ors , par les 
» Gaulois Mawrth, par les Bretons Meurth, dut sa clé- 
» nomination au celto-scytliique Mawrther, un nieiu — 
" trier. » ( Origines gauloises, par Latour-d'Auvergne , 
p. i66.) 



Il6 DF.S CULTES 

Sa découverte dut faire une forte sensation 
parmi les astronomes. Le grand éloignement 
de cette planète, relativement aux précédentes j 
la grandeur de son orbite , l'importance et la 
nouveauté de cette acquisition, dans un temps 
où le sabéisme devait être dans sa plus grande 
vigueur, lui firent donner une dénomination 
digne de la haute idée que les prêtres astrono- 
mes se formèrent de cette nouvelle divinité. 

Les Egyptiens lui appliquèrent le nom du 
soleil, qui, à ce qu'il paraît, était, dans les 
premiers temps appelé O: cri d'admiration, 
exclamation adoratrice , dont le caractère gra- 
phique est l'image même du soleil. Ils formè- 
rent de cette voyelle la syllabe 07i , qui fut le 
nom connu et particulier qu'ils donnaient au 
soleil. O/z, om ^ chon , furent même, chez les 
Grecs, des syllabes qui exprimaient seules, ou 
servaient à composer les noms des dieux-so- 
leils; Hercule, Bac chus , Apollon (^i). Pi\ns\ la 

(i) Quelques savans trouvent des rapports entre On , 
soleil des Egyptiens, et le O'm des Indiens, qui est in 
mot mystérieux qu'ils n'osent prononcer. Onam est Je 
nom d'une fcte qu'ils célèbrent avec pompe en l'hon- 
neur du soleil. 0-mi-to ou Amidas est le souverain 
dieu des Japonais , qui paraît avoir été le soleil. Cbtz les 
Grecs, les syllabes o, on, chon, avaient des rapports avec 
leurs dieux-soleils. Oaxes, Oaxas, étaient fds du soleil 



ANTÉPJEURS A l'iDOLATRIE. l l 7 

planète que nous nommons Jupiter fut ap- 
pelée par les Egyptiens : nom auquel on 
adjoignit dans la suite, pour la distinguer du 
soleil^ la qualification de Siris , qui, suivant 
quelques savans, signifie astre, et même soleil; 
et^ suivant d'autres, puissant, maître , sei- 

ApoWon. Ogoa ou Osogo formait le surnom de Jupiter, 
à Mylasa, ville de Carie. Omadius , Omasius , OmesLe , 
étaient des surnoms du dieu-soleil Bacchus , et Chon 
chez les Egyptiens, celui du soleil Hercule. Choès, Cho" 
las, étaient les noms de deux fêtes célébrées en l'hon- 
neur de Bacchus. Les mots Baal , Beel, Bel, Belin , 
Abel , etc. , qui signifient maîtres , seigneurs , domina- 
teurs , dans presque toutes les langues orientales , et qui 
étaient appliqués à la divinité, ont servi, comme l'assu- 
rent Selden et autres savans, à composer le nom Apollon; 
il n'a fallu qu'ajouter la syllabe o ou on pour compléter 
ce nom du soleil. On \o\\.i.^ Apollon %\^\AQ.\e. seigneur 
O, le seigneur soleil; ce nom ne diffère de celui d^O-Siris 
que par la qualification qui termine ce dernier. O, dans 
l'un et l'autre mot, signifie soleil ; et Siris est une qua- 
lification égyptienne qui exprime maître, seigneur. Dans 
la langue copte , le mot qui répond au Dominus des La- 
tins, au Kurios des Grecs , s'exprime encore par Sios ou 
Sois. {Réflexions générales sur le rapport des langues 
égj-ptiejme, phénicienne et grecque, par l'abbé Barthé- 
lémy; Mém. de VAcad. des Inscrip., t. 32, p. 232.) 

Les Phéniciens avaient une divinité appelée Osoiis , 
dont le nom décomposé forme O-Soiis, ou le seigneur O, 
et serait le même que OS iris. 



Il8 DES CULTES 

gneur, etc. 0-Suis fat le nom de cette planète; 
et ce nom exprimait aussi la divinité suprême 
du soleil. 

En amalgamant le mot ilioth , nom géné- 
rique de dieu chez les Egyptiens, avec , 
nom du soleil chez le même peuple , les Grecs 
en composèrentleur the-os et \e\iY ze-us qu'ils 
prononçaient dzeous : c'est ce dernier nom 
qu'ils donnèrent à la planète de Jupiter. Les 
Romains firent de ce mot leur iou et leur deiiSj, 
leur iou-pater j deiis-paler ou dispiter , enfin 
Jupiter y c'est-à-dire, dieu le père ; et cette dé- 
nomination latine paraît être une traduction de 
YO-Siris des Egyptiens (i). 

Les Grecs et les Romains, chez qui le ton- 
nerre était révéré comme une divinité terrible? 
lui attribuèrent l'image de la foudre, s'il est 
vrai que le signe de Jupiter soit cette image , 
comme on le dit. Il est certain que Jupiter y qui 
avait été dans l'origine un dieu-soleil , et qui 
cessa de l'être parce que dans la suite on in- 
troduisit chez ces peuples d'autres divinités de 
cet astre, ne fut plus que le dieu de l'air, de 
l'atmosphère; le génie qui présidait dans le 

(i) ?)'(> on a j'ai l sans doute on, iou, joii j et S iris n 
l'tc Irailuit par le mot latin patcr , pèic : qualificatiou 
donnée à ])resqnc tous les difnx. 



A>"rÊlUEURS A L IDOLATRIE. i ig 

ciel. En conséquence, lorsque l'idolâtrie fut en 
vigueur, on le représenta toujours armé de la 
foudre; et il est présumable que le signe sous 
lequel la planète qui porte son nom est indi- 
quée offre l'image, quoique imparfaite , de cet 
accident rapide de la nature. 

Si Osiris avait chez les Egyptiens le double 
emploi de figurer le soleil et la planète que 
nous appelions Jupiter, le Zens des Grecs et 
\e Jupiter des Romains, avaient également le 
double emploi de dieu suprême du ciel et de 
l'atmosphère, et de génie de la planète qui 
portait leur nom. On voit que les Egyptiens, 
les Grecs et les Fiomains se sont accordés à 
donner chacun la même dénomination à deux 
objets divinisés; et cette conformité vient à 
l'appui des rapports étymologiques que j'ai éta- 
blis entre les noms de ces objets. 

Quant à la confusion qui résulte du même 
nom donné à deux objets difïérens, la mytho- 
logie en offre plusieurs exemples qui attestent 
la pauvreté des langues primitives. 

Saturne est la planète la plus éloignée du 
soleil que les anciens aient connue. Elle reçut 
différensnoms chez difierens peuples del'Orient. 
Je ne m'y arrêterai point. Je dirai seulement 
que les Grecs la nommaient Chronos , qui 
signifie le Temps, peut-être à cause du long 



I20 DES CULTES 

espace de temps que met cette planète h par- 
courir son orbite. Les Romains la nommèrent 
Saturne. Ce nom semble étranger à la langue 
latine, et ne signifie point le temps , comme 
Chronos chez les Grecs. Plusieurs savans pen- 
sent qu'il dérive du mot sator , qui sème, qui 
plante, ou d'autres mots de la même famille, 
qui ont en latin une signification pareille : alors 
i^ls ont vu dans Saturne l'emblème de l'agricul-- 
îure. D'autresle font venir du mot sator, qui a 
une signification différente , et qui exprime 
père, créateur y ceîuiqui e7igendre.S'i ^e ni arrêle 
à cette explication, et si je joins au mot sat le 
nom d'UranuSj divinité qui a tant de rapport 
avec Saturne, et dont il est le fils suivant la 
Fable, je forme Saturanus ou Satwmus (ï).F^n 
décomposant les diverses parties de ce mot ^ 
je trouve que sat signifie père ou maître , et 
qu'z^r^ our, dans presque toutes les langues 
de l'Europe et de l'Asie, signifie bordure y 
entourage. Wre^Ve anus ou annus , qui exprime 
cercle y anneau; Saturne pourrait donc être 
traduit par le père de la bordure du cercle. 

(i) La formation de ce nom est plus sensible chez les 
Indiens. Court de Gebelin dit : On trouve également 
dans la mytliologie des Indiens un roi nommé Satoura" 
nouno. {allégories orientales^ p. qo.) 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 121 

Uramis élait la partie apparente du ciel que 
torde ou termine l'horizon, ou bien ce cercle 
visuel où le ciel semble toucher la terre, et 
où la terre semble être la bordure qui encadre 
le ciel. Quel objet doit mériter,' aux extrémités 
de l'horizon, le titre de ])he , de -maître, de 
dominateur qu'exprime le mot sat, sator , si ce 
n'est les montagnes qui le dominent, et qui, 
par leur hauteur, semblent atteindre les cieux, 
où les vents , les orages et autres accidens de 
l'atmosphère, prennent naissance? Saturne se- 
rait donc une divinité montagne. Les hautes 
montagnes dont la cime se perd dans les nues, 
et que les anciens croyaient être attenantes au 
ciel , ont fait imaginer aux poètes que Saturne 
était fils diUraiius ou du ciel. Si leurs cimes 
s'élevaient dans les cieux, leurs bases repo- 
saient sur la terre ; aussi les poètes ont-ils 
donné à Saturne la terre pour mère. 

Le culte de Saturne fut porté en Italie par 
les Phéniciens. Ce pays, semé de hautes mon- 
tagnes , fut très-convenable à cette divinité; 
aussi les fables portent que ce dieu y régna 
long-temps : ce qui signifie que son culte fut 
de longue durée. Elleslui donnent pour épouse 
Rhéa, qui est une montagne de la Troade» 
Enfin, ce qui contribue à fortifier cette opi- 



122 DES CULTES 

iiion , que je n'émets cependant que comme 
une conjecture, c'est que quelques montagnes 
ont conservé long-temps le nom de Saturne. 
Il en est une qui s'élève dans la plaine d'Athè- 
nes , et qui portait ce nom. Suivant Justin , 
FestiLS et quelques autres écrivains , la mon- 
tagne sur laquelle fut bâti le Capitole portait 
aussi le nom de Saturne. 

Le règne de Saturne et de Rhéa fut , disent 
les poètes, le règne de l'innocence et de l'âge 
d'or, parce que de tout temps l'homme a vanté 
le passé aux dépens du présent, et a confondu 
toujours la simplicité, la grossièreté des mœurs, 
avec leur pureté. 

Ainsi le nom de la divinité des montagnes en 
Italie aurait été appliqué à la planète que nous 
nommons Saturne ; et ce n'est pas , comme 
nous l'avons vu, le premier exemple de l'appli- 
cation du nom des fétiches naturels ou artifi- 
ciels aux autres divinités. 

Quant au signe de cette planète , ceux qui 
voient dans Saturne un dieu de l'agriculture 
disent qu'il est l'image d'une faux, instrument 
des cultivateurs. Ceux qui y voient le Chronos 
<les Grecs , disent que ce signe est aussi une 
faux , la faux du temps , emblème de la des- 
«ruclion. D'autres nomment l'instrument qui 



ANTERIEIT.S A L IDOLATRIE. 123 

caractérise Saturne une harpe. La harpe est 
une espèce d'arme plate^ courte et recourbée: 
on en voit l'image dans un bas-relief qui repré- 
sente le trône de Saturne ; et cette vue sufiit 
pour prouver que la harpe est très-différente 
de îa faux. D'ailleurs, les monumens antiques 
qui représentent Saturne avec ce dernier ins- 
trument sont très-rares, ou peut-être il n'eu 
existe pas (2). 

La harpe de Saturne est une arme offensive ; 
les fables mythologiques le prouvent. C'est 
avec la harpe que Jupiter combat Typhon j 
c'est avec cette arme tranchante que Mercure 
coupe la tête à Argus; c'est cet? e arme que Mer- 
cure donne à Persée pour couper la tète à Mé- 
duse. Cette harpe , qui a évidemment donné 
naissance au signe de Saturne , n'était peut- 
être qu'un instrument destiné aux sacrifices , 
qu'une espèce de glaive ou de hache qui servait 
à égorger les victimes immolées à Saturne sur 
les montagnes. L'usage sacré auquel on l'em- 
ployait là rendit sacrée -, aussi fîgure-t-elle 
avec distinction dans les fables et dans les mo- 
numens mythologiques. 

(0 Voyez les Monumens antiques et inédils de Mil- 
lin, t. I , p. 218. 



124 I^ES CULTES 

Cette arme divinisée sera devenue l'emblème 
du dieu et aura servi de modèle au sisne de 
sa planète (i). 

Je taxe moi-même de conjectures l'origine 
que j'attribue aux signes des planètes; mais 
celle qu'on leur a prêtée jusqu'à présent me 
paraît tout aussi conjecturale , et moins conve- 
nable à la condition des hommes , à l'état des 
lumières des temps reculés où on les a mis en 
usage. Quoi qu'il en soit de la justesse de ces 
explications , toujours est-11 certain que les 
signes de Jupiter et de Saturne appartiennent 
à une époque difterente de celle où les signes 
de Mercure y de Vénus et de Mars, ont été in- 
ventés ; que les planètes de Jupiter et de Sa- 
turne y parleur éloignement et la lenteur de 
leur marche , ont dû être observées plus tard ; 
et leurs signes, par conséquent, inventés long- 
temps après ceux des autres planètes avec les- 
quelles ils n'ont d'ailleurs aucun rapport de 
configuration. 

Les signes du zodiaque étaient devenus de- 
puis long-temps des objets de culte, et même 
des divinités, dont quelques-unes tinrent le pre- 

(i) La liarpé paraît avoir été cIr-z les anciens Grecs 
ce qu'est, cliez les sauvages de l'Américjue , le casse-têtç 

ci\i tomnhuuh. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. in5 

mier rang dans la mythologie. Les signes des 
planètes, dont les dénominations et les formes 
étaient empruntées des anciennes divinités fé- 
tiches, obtinrent, sous ce dernier rapport, et 
comme faisant partie du calendrier , les hom- 
mages religieux des mortels. On leur attribua 
mie vertu occulte , surnaturelle , et une in- 
fluence sur les élémens , les végétaux et les 
animaux , pareille à l'influence vraie ou chi- 
mérique qu'on accordait aux astres même qu'ils 
représentaient. On imagina des rapports se- 
crets entre les douze signes du zodiîjque et 
ceux des planètes et des autres constella- 
tions ; et ces rapports donnèrent matière à 
plusieurs fables mythologiques. Les dénomi- 
nations de tous ces signes, fournies par le ha- 
sard ou la nécessité , servirent à caractériser 
l'influence des astres qu'ils représentaient, et 
l'influence des signes même. Ces dénomina- 
tions furent le fondement de cette science re- 
ligieuse si célèbre chez les anciens , et si mé- 
prisée aujourd'hui , qu'on appelle astrologie ^ 
magie. Elle fut en vigueur chez les Egyptiens , 
chez les Chaldéens , chez les Perses et les 
Thessaliens, et se répandit avec le sahéismc, 
dont elle était l'abus , chez presque tous 1rs 
peuples de la (erre. Pnr elle, on lisait dans 



126 DES CULTES 

l'avenir , on éludait les lois du destin, on les 
dictait ; on interrompait l'ordre de la nature , 
on le dirigeait à son gré; on forçait les élé- 
mens, les dieux même, par une certaine dis- 
position donnée à ces signes , à se soumettre 
à la volonté de celui qui les disposait conve- 
nablement. Les lames caractérisées, les an- 
neaux de Tlirace , les anneaux constellés , les 
talismans, les amulettes chargées des signes du 
zodiaque , de ceux des planètes et des autres 
constellations , étaient les principaux moyens 
de cette science vaine et ridicule, et sont au- 
jourd'hui les tristes monnmens des erreurs des 
hommes et de leur crédulité facile (i). 

Ainsi , ces signes devinrent de véritables fé- 

(i) On a vu des savans s'occuper sérieusement de cette 
science. Ticlw-Brahé employa beaucoup de temps et de 
recherches pour composer son Calendarium naturale 
magicum , qu'il publia en iSga, sous le nom de Gros- 
chedel ah Aicha. C'est une grande estampe, aujourd'hui 
fort rare , de plus de trois pieds de haut , chargée d'une 
multitude de figures et de signes astrologiques. L'art des 
prédictions, la manie de connaître et de deviner l'avenir, 
de se prémunir d'amulettes et de talismans constellés 
pour détouiner le malheur et fixer la fortune, étaient 
alors le délire de toutes les têtes , et siu-tout des têtes 
couronnées. L'Etoile nous apprend que sous Charles IX 
il y avait jusqu'à trente mille astrologues à Paris. 



A.MTÉI11EL'I\S A LIDULATIUE. 127 

tiches , les fétiches artificiels des astres; ainsi , 
le sabéismey enlé sur le fétichisme ^ produisit 
des fruits qui décelaient leur double origine', 
produisit des fétiches artificiels, qui , par leur 
forme , appartenaient au sabéisme, et, par 
l'espèce de puissance occulte qu'on leur attri- 
buait , à l'ancien Fétichisme. 



128 DES CULTES 

CHAPITRE VIII. 

Des Fétiches artificiels extraits des montagnes adorées. 
Des frontières, de leur largeur, de leur dénomi- 
nation. 

Les hommes , à une certaine époque , tirè- 
rent des montagnes sacrées des parties de ro- 
chers qu'ils transportèrent et placèrent ailleurs. 
Ils étaient persuadés que ces parties détachées 
conservaient le caractère sacré et l'influence 
des montagnes divines dont elles étaient ex- 
traites. Je dirai bientôt quel fut le motif de ces 
extractions , quel fut l'emploi de ces parties 
extraites , quelles furent leurs formes. On 
verra qu'elles devinrent une des principales 
sources de l'idolâtrie , une des matières les 
plus abondantes que les allégoristes aient 
mises en œuvre pour composer leurs fables 
et créer des divinités. Le sujet est simple ; je 
le traiterai dans tous ses détails ; j'atteindrai 
je par une route nouvelle jusqu'à la vérité , et 
déchirerai tout entier le voile allégorique qui 
l'a jusqu'à présent cachée à tous les yeux. 

La roule que je me suis tracée pour parvenir 



ANTERIEURS A l'iDOLAïRIE. 129 

à ce but a été difficultueuse ; je dois l'aplanir 
à mon lecteur , guider ses premiers pas , et 
l'environner ensuite de toutes les lumières qui 
m'ont dirigé au milieu des ténèbres. Je le con" 
duirai d'abord sur les frontières des nations. 
Elles furentle théâtre des premières institutions 
civiles et religieuses ; c'est là que le culte a 
pris naissance. Cette assertion paraît étrange : 
je vais en prouver la vérité. 

Examinons d'abord ce qu^étaient les fron- 
tières dans leur origine. 

Dans l'état primitif des sociétés, les nations 
établies sur le sol qui les avait vu naître , 
qu'elles avaient choisi , ou que le hasard leur 
avait offert , laissaient entre elles un vaste in- 
tervalle de terrain inculte qui rendait les com- 
munications rares, difficiles, et leur servait en 
quelque sorte de rempart réciproque contre 
les atteintes de leur propre barbarie et de leur 
haine mutuelle. 

Il en était à peu près de même des hordes 
qui composaient chaque nation. Des fleuves, 
des rivières , des forêts impénétrables , des 
chaînes de montagnes,étaienl ordinairement les 
limites naturelles qui divisaient les peuplades , 
et formaient les frontières des peuples (i). 

(i) Les Grecs exprimaient les montagnes par un mot 

I- 9 



l5o DES CULTES 

Nous avons un exemple de l'élat des nations 
anciennes avant leur civilisation dans l'état des 
nations modernes qui ne sont pas civilisées. 
Les sauvages de l'Amérique (i), les hordes de 
l'intérieur de l'Afrique, de plusieurs nations de 
l'Asie, offrent les mêmes dispositions. Souvent 
de vastes déserts les séparent les unes des autres; 
des forêts, sur-tout de larges rivières et des 
chaînes de montagnes , sont des bornes natu- 
relles qui laissent entre leurs territoires réci- 
proques un intervalle très-considérable. 

La grande largeur des frontières de quelques 
nations antiques, et même de certaines nations 
modernes , est attestée par l'histoire. Les Ger- 

semblable, qui signifiait /e/772e, borne, conjïn. O"fo?avec 
un esprit doux, veut dire montagne; O'po? avec un esprit 
rude , borne , terme , limite ; duquel est dérivé O'pj^œ, ter- 
miner , finir, et notre mot îiorizon. Ce que les Grecs ex- 
primaient par le mot horizon , les Romains pouvaient 
l'exprimer par celui de terme, limite , frontières . Cicéron 
est en cela l'autorité dont je m'appuie ; il dit : A Grœ- 
cislO'fi^otns jiomifiantur j à noô/j finientes rectissime 
nominari possunt. (De divinatione, lib. II, cap. XLIV.) 
(i) Don Félix de Azara, parlant des nations sauvages 
de l'Amérique méridionale , dit « qu'elles sont presque 
» toujours séparées par un désert quelquefois très-con- 
» sidérable. » {J^ojage dans V Amérique méridionale y 
par don Félix de Azara, tom. 2, chap. X, p. 5.) 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. t3i 

mains, dont la civilisation, à peine ébauchée 
du temps de César, n'avait point encore altéré 
leurs coutumes primitives , a se font , dit ce 
M conquérant historien, un très-grand honneur 
» de voir leur pays borné par de vastes dé- 
» serts; cest pour eux une marque de courage, 
M et un témoignage de la terreur qu'ils ins- 
» pirent aux nations limitrophes, que de les 
a tenir ainsi fort éloignées d'eux. D'ailleurs, 
» ces larges frontières les mettent en sûreté et 
>) à l'abri d'une incursion subite (i). » César dit 
aussi que les Suèves avaient une frontière in- 
culte, inhabitée, large d'environ six cent mille 
pas, cent quatre-vingt-neuf lieues communes(2). 

Pomponius Mêla fait , sur ces peuples , la 
même observation : a Ce n'est point , dit-il , 
» pour accroître leur jouissance , leur domi- 
» nation , qu'ils font la guerre à leurs voisins , 
» mais c'est pour s'entourer de vastes terrains 
» incultes. » 

Les Romains observaient le même usage, et 
laissaient souvent entre eux et leurs voisins un 
espace de plusieurs milles qui restait sans cul- 
ture (3). 

Ilérodien , parlant des divers moyens de dé- 

(i) César, Comment., guerre des Gaules, liv. 6. 

(2) Id. lib. 4. 

(3) Voyez les notes de Montanus et de Brantius, sur 



162 DES CULTES 

fenses qu'avaient les Romains, dit qu'Augusk* 
prit à sa solde des étrangers, qu'il fit camper 
sur les frontières pour contenir les barbares. 
D'autre part, ajoute-t-il, la largeur des fleuves, 
leur profondeur, la hauteur des montagnes et 
les vastes solitudes qui bordaient l'empire, lui 
servaient de retranchement (i). 

Goesius daus son ouvrage intitulé : Varii 
auctores de limitibus, etFrontin dans son traité 
De LimitibuSy ont prouvé que les Romains 
s'occupaient beaucoup des frontières. 

Mais le motif que l'on prête à ces peuples 
n'était pas la seule cause de cette coutume : ils 
suivaient une ancienne habitude dérivée de 
l'état originel des territoires des nations, et la 
suivaient avec d'autant plus d'exactitude qu'ils 
y trouvaient leur utilité. 

Cet usage existe encore aujourd'hui. Chardin 
nous apprend que la Perse est presque entiè- 
rement entourée de frontières si larges qu'on 
met trois ou quatre jours à les franchir. « Cet 
w espace est, dit-il, inhabité, quoique le ter- 
M roir en soit le meilleur du monde en plu- 
I) sieurs endroits. Il ajoute que les Persans 

le passage cité des Commentaires de César, liv. 6. {Edi- 
tio Varionan , p. 241-) 

( \ ) Ilisloire d'Hérodieii, traduction de Mongault j Ju- 
lien, p- 93. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. l55 

» regardent comme une marque de vraie gran- 
» deur de laisser ainsi des pays abandonnes 
» entre de grands empires : ce qui empêche 
» les contestations pour les limites , et forme 
» comme un mur de séparation (i). » 

L'Ukraine était une large frontière de la Po- 
logne, qui fut habitée assez récemment par les 
Cosaques. Tels sont les nombreux steps de 
TAsie, 

La rive occidentale du Boristhène offrait un 
vaste désert qui servait de frontière entre les^ 
possessions de la Russie et les états de l'empire 
Ottoman. Cette frontière déserte avait près de 
cent lieues de largeur. Les Russes y établirent 
des habitans de la Servie, fugitifs, et attachés à 
la religion grecque. 11 s'y établit aussi des Va- 
laques et des Moldaves. Ce pays, où les Russes, 
contre la foi des traités, firent élever plusieurs 
forteresses , se nomma alors la Nouvelle Ser- 
vie (2). 

Les Français ont reconnu la nécessité de 
laisser une bande de terrain inculte entre les 
différens territoires de nos colonies d'Amérique 
ou d'Afrique. Les portions de terre concédées 

(1) J^ojage de Chardin, Description de la Perse, 

t. IV, p. 4. 

(2) Histoire de la Pologne, par Rulhière, t. 1, p. 349 
et suivantes. 



l34 DES CULTES 

sont séparées entre elles par une lisière de douze 
pieds de largeur, qu'on nomme balisage^ et qui 
sert ordinairement de chemin. 

D'après ces faits , on sent que , par le mot 
frontières , on ne doit pas entendre , sur-tout 
chez les anciens, une simple ligne de démar- 
cation , mais une ceinture de terrain inculte 
plus ou moins large. 

Ce terrain inculte qui entourait et bornait les 
territoires était nommé, chez les Grecs, ere- 
mos, dont ils ont fait le mot hermes , les Latins 
. eremus y et les Français herme : mot qui était 
encore employé il y a deux siècles pour expri- 
mer un terrain sans culture. 

Les Romains employaient plus particuliè- 
rement, pour exprimer une frontière, le mot 
terminus y terme, que l'on croit dérivé du mot 
hermès. 11 paraît que le mol forum , qui, comme 
foris ei foras y signifiait originairement ce qui 
est en dehors , ce qui est liors du territoire _, a 
signifié la même chose , et que c'est des mots 
forum terrœ que nous est venu notre mot fron- 
tières. Dans nos anciennes chartes , ce terrain 
inculte qui bornait les territoires est nommé 
terminus antiquu s y terminus incretus , et quel- 
quefois termolandes (i). 

(i) Voyez pour ces difîérens mots le Glossaire de Du- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRÎE. i55 

Les peuples du Nord , les Germains , les 
Gaulois , les Celtibères , les Etrusques , etc. , 
rendaient le mot frontières par ceux de mark ^ 
land mark , merk ou marge , qu'on a latinisé 
par celui de marca^ marchia, merca y margo. 
Ce dernier mot avait passé chez les Romains. 
Pline nomme les frontières d'un empire, mar- 
gines Imperii. 

Cette expression s'est conservée dans les no- 
menclatures géographiques. On y trouve le 
Fin - Mark , le Danemarck , les Marches de 
Brandebourg y les Kieilles Marches , le comté 
de la Mark y les Marches du Poitou , celles de 
INormandie, du Maine, les Marches Toulou- 
saines y la province de la Marche, qui sépare 
le Limousin de l'Auvergne et dû Berry; les 

cange, dans son Supplément , et le Dictionnaire de la 
Langue celtique , par Bullet. 

(i) Le Morvan, qui sépare la Bourgogne du Nivernais, 
était une marche déserte encore du temps des premiers 
rois francs. Dans la vie de saint Eptadius , composée 
par un des contemporains , on lit que ce saint , pour se 
soustraire à l'épiscopat dont on voulait le charger , se 
retira dans le désert du Morvan, et vécut dans les mon- 
tagnes et dans la solitude de ce désert. Se proripuit ad 
déserta Morvenni et ad montanam soliliidinejîi pro- 
peravit... Ettandiu insolitiidinem deseriiremansit, etc. 
{Recueil des Jlist. de France, t. III, p. 38i.) 



l56 DES CULTES 

Marches à' Espagne , la Marche à'Aiicône^ la 
Marche Trévisane , etc. Ces lieux, et une infi- 
nité de cantons, villages ou villes, qui portent 
les noms de merc ., de la mark ou la marche j, 
ou qui en sont composés , indiquent des pays 
qui formaient des frontières ou qui en faisaient 
partie , indiquent des villes ou villages bâtis sur 
leurs terrains : terrains autrefois incultes, mais 
qui , par l'effet des évènemens politiques , des 
progrès de l'agriculture et de la population , 
ont été depuis cultivés et habités. 

Les puissances limitrophes s'emparèrent in- 
sensiblement des marches ^ se les partagèrent, 
ouïes englobèrent dans leurs Etats. Quelques- 
unes de ces frontières conservèrent leur inté- 
grité antiqu%, et formèrent des territoires par- 
ticuliers, des provinces, même des royaumes. 
Tels furent le Danemarck , les Marches de 
Brandebourg , le pays des Marconums , la 
Marche, petite province de France, la Marche 
^Ancone , province d'Italie, etc. 

La Hongrie , dans ses frontières mUitaires , 
offre le tableau vieilli des anciennes coutumes 
des peuples ; ces frontières sont larges de plu- 
sieurs lieues, ont une administration particu- 
lière et différente du reste de ce royaume : ce 
qui annonce leur ancienne indépendance. 
Un exemple de l'ancien état des frontières 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 1^7 

s'est conservé jusqu'à nos jours au milieu de hi 
France. Les Marches du Poitou, qui séparaient 
cette province de la Bretagne, formaient, de- 
puis l'ile de Bouin jusqu'à Tiifauges, une grande 
lisière de terrain large d'une demi-lieue, quel- 
quefois de plus d'une lieue , et longue de quinze 
à dix-huit. Ce pays , qui comprenait dix-sept 
paroisses . avait conservé des privilèges qui 
constataient son antique état et son indépen- 
dance des provinces voisines. 11 était exempt de 
tailles, de gabelles et d'autres droits auxquels 
les provinces du Poitou et de Bretagne étaient 
assujéties. 

Il semble qu'au commencement de la se- 
conde race des rois de France il existait encore 
des marches ou des frontières qui étaient con- 
servées dans leur état primitif. Dans la charte 
de division de son empire , Charlemagne re- 
commande à ses fils de respecter les frontières 
de leurs territoires réciproques , de ne rien di- 
minuer de leur superficie : « Que nul, y est-il 
» dit, se permette d'envahir les possessions de 
» son frère, d'en franchir les limites, d'entrer 
» dans ses États pour y porter la dévastation , 
» ni d'en diminuer les marches , vel marcas 
)) minuendas ; » ce qui suppose que les marches, 
à cette époque, avaient une certaine lar- 
geur. 



l58 DES CULTES 

Lorsque ces frontières désertes furent livrées 
à l'agriculture et envahies par les puissances 
limitrophes, on nomma les nouveaux habitans 
de ces terrains défrichés Marchani, Marchiani 
ou Marcomans. Hermann de Lerbech, dans 
son Histoire des comtes de SchaAvenbourg, dit 
que c'est un usage reçu de nommer Marco- 
mans ceux qui habitent les marches. 11 ajoute 
qu'il y a plusieurs marches dans le pays des 
S clayons. 

On nomma de même marcio ou marquis , 
celui qui était chargé de la défense des marches 
ou des frontières. Ces chefs militaires se ren- 
dirent maîtres dans la suite , et transmirent à 
leurs héritiers, comme vme propriété, des ter- 
ritoires dont ils n'étaient dans l'origine que les 
administrateurs. C'est ce qui explique l'exis- 
tence des marquisats et des petites principautés 
qui se trouvaient ou qui se trouvent encore sur 
les frontières des provinces et des États. 

C'est donc une vérité constante, quoique peu 
connue en géographie , que les frontières ou 
les marches comprenaient en largeur une cer- 
taine surface plus ou moins grande de terrain 
d'abord inculte et désert , et ensuite cultivé et 
habité, et que celte étendue de terrain impor- 
tait anciennement autant à la gloire qu'à la 
sûreté des na lions. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. l5g 

Tenter à diminuer ce terrain indépendant , 
à l'envahir, c'était déclarer la guerre j aussi 
voyait-on que, pour maintenir la paix, et pour 
ne point donner d'un coté l'exemple d'un em- 
piétement qui aurait été aussitôt imité d^^^ 
l'autre, chaque peuple limitrophe respectait le 
terrain des frontières, et s'attachait à main- 
tenir son intégrité primitive. Tacite, en par- 
lant des frontières de la Germanie, dit que 
cette nation était séparée des Daces et des 
Sarmates par de hautes montagnes; mais que 
ces peuples étaient aussi contenus dans leurs 
limites par une crainte mutuelle (i). 

Chez les peuples qui savaient apprécier les 
douceurs de la paix, et pour qui la guerre et 
le brigandage n'étaient pas un besoin, le res- 
pect pour les frontières fut porté jusqu'à la 
superstition. Le vaste terrain qu'elles compre- 
naient, et où se trouvaient souvent des lacs , 
des rivières, des forêts, et sur-tout de hautes 
montagnes, fut regardé comme un terrain sa- 
cré. Ces différens objets, qui très-souvent com- 
posaient les frontières, avaient aussi ce carac- 
tère religieux. Les frontières étant le plus 
ordinairement le théiitrc de la guerre, c'était 
là qu'on inhumait les braves, morts pour la 

(i) -^ Sannatis Dacisque niiituo nielii aut monlibus 
scparatiir. (Tacit. Geim , cap. i .) 



l4o DES CULTES 

défense de leur patrie j c'était la que des moïiu- , 
mens élevés sur leurs cendres, conservaient 
leur mémoire, et attestaient leur généreux dé- 
vouement. Ces monumens, ainsi que les sou- 
^ycnirs qu'ils rappelaient, étaient pour les fron- 
tières un nouveau motif de vénération. Si , 
aux sentimens de reconnaissance, d'admiration 
et d'elï'roi que faisaient naître les rivières, les 
sources, les bois majestueux et sombres, les 
montagnes qui perçaient les nues, et tous les 
accidens imposans ou terribles qui les accom- 
pagnent, on joint l'intérêt tendre et respec- 
tueux qu'inspiraient les cendres des morts, les 
monumens qui attestaient leur gloire; si, à 
tant de moyens propres à remuer l'âme , à 
l'effrayer, à l'élever, à l'attendrir, on ajoute 
tout ce que des lieux sauvages, infréquentés et 
peu connus, peuvent ofirir à une imagination 
active et non contrainte par l'instruction , on 
sentira que le respect pour les frontières et 
pour les objets qu'elles comprenaient devait^ 
par des peuples barbares, être porté jusqu'à 
l'adoration; on ne s'étonnera plus des illusions 
qui ont fait de ces lieux le séjour des nym- 
phes, des génies, des mânes des héros et des 
dieux mêmes. 

L'opinion que j'expose ne choque point la 
vraisemldance : pour l'adopter, la raison n'a 



ANTÉRIEURS A l'IDOLATRIE. i4i 

point d'efforts à faire j elle est conforme aux 
idées et aux mœurs des peuples anciens ou 
incivilisés. Mais , lorsqu'on a une vérité nou- 
velle à établir, l'exposition d'une théorie ne 
suffit pas; il faut l'appuyer de faits, et ne 
laisser nulle place aux doutes ni aux atteintes 
d'une juste critique. 

Je prouverai d'abord que les montagnes 
adorées étaient placées sur des frontières, 
ainsi que les fétiches extraits de ces monta- 
gnes ; que là étaient encore les principaux ob- 
jets du culte , les tombeaux, et plusieurs autres 
institutions civiles et religieuses. 



l42 DES CULTES 



x^^^^^^^^^^^,^^^^A^.^^^%\^^f^^.>^^^i^s\.'v^sv^s\sv'^^s^.^!^^,^!vv^^l 



CHAPITRE IX. 



Les principales montagnes adorées faisaient partie des 
frontières. 



Les monts Oljmpes sont nombreux. Six 
montagnes de ce nom furent célèbres dans 
Tantiquité par le culte qu'on leur rendait. Ces 
montagnes, ou les chaînes qui en portent le 
nom, sont toutes placées sur des frontières, 
ou , ce qui est la même chose, aux extrémités 
du territoire de quelques nations. 

Un des plus célèbres de ces Ofympes bor- 
nait la Tliessalie, et la séparait de la Macé- 
doine. Un second Olj-mpe, une des plus hautes 
montagnes de TAsie-Mineure, s'élevait sur les 
frontières de la Mysie et de la Bithynie ; et 
toute la chaîne de montagnes qui séparait ces 
deux pays était nommée Oljmpeiia. Un troi- 
sième faisait partie des frontières de la Cilicie. 
Un quatrième , en Élide , a donné son nom à 
la ville d'Oljmpie, située sur les bords de 
l'Alphée, et aux jeux oljmpiques. Cette mon- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. l /j3 

lagne sacrée séparait, ainsi que TAlphée , le 
territoire de Pise de celui de Triphylie. Un 
cinquième Oljmpe était en Arcadie. Sa posi- 
tion n'est pas déterminée; mais je crois la 
trouver dans la chaîne de montagnes appelée 
Lampia, qui forme la frontière de l'Arcadie et 
de l'Achaïe. Cette chaîne donna son nom à la 
ville de Lampe. Un sixième Oljmpe , très- 
célèbre, se trouve au centre de l'île de Chy- 
pre , et domine une chaîne de montagnes 
qui sépare naturellement cette île en deux 
parties (i). 

Il est encore plusieurs autres monts Oljmpes. 
La même île de Chypre en contient un second, 
qui s'élève à l'extrémité du promontoire qui 
est à Test de cette île. Cette portion éloignée 
du territoire s'assimile à celle des frontières ; car 
les frontières naturelles d'une île sont les eaux 
de la mer.Les insulaires, pour se conformer aux 
habitudes générales, fiiisaient servir les hautes 
chaînes de montagnes, le rivage, les pénin- 
sules, et sur-tout les îles voisines de la côte, 
quand il s'en trouvait, aux mêmes institu- 
tions que les autres peuples du continent avaient 
établies sur leurs limites. 

(i) Géographie ancienne de Danville , (. I,p- i\() , 
247 ; t. II, p. ai et 61. 



l44 1>KS CULTES 

Le culte de ce dernier Oljmpe est attesté 
par un temple qu'on y avait consacré à la 
Venus Acrœa (i). 

Le géographe Banville place , dans sa carte 
de la Grèce antique, deux autres montagnes 
appelées Oljmpe ; et toutes deux sont situées 
sur des frontières : l'une qui se trouve sur celle 
qui sépare les Amphilochiens de la Tessalie et 
de l'Épire; et l'autre en Laconie , sur les fron- 
tières de l'Arcadie. 

Quelques écrivains donnent le nom ^Oljmpe 
à une montagne située sur les bords de la mer 
Rouge et sur les frontières de l'Arabie, et à une 
autre montagne qui s'élève sur les frontières de 
la Haule-Égyple et de l'Ethiopie, au lieu où 
était placé , dit -on, le tombeau d'0>y/m. On 
trouve même en France un mont Oljmpe. J'i- 
gnore s'il était, comme les autres montagnes 
de ce nom, consacré par le culte ; mais il est 
certain que, comme elles, il se trouve sur des 
frontières : celles de la Champagne. 

De la multiplicité des monts Oljmpe et de 
leur gisement sur des frontières, on doit con- 
clure que leur dénomination a signifié, à une 
certaine époque, bord y extrémité , limite. Les 

' I ) Mi-moires de Danvillc, sur l'île de Chjyrc, Acad. 
des Inscrip., t. XXXII, p. 529ctsuiv. 



\.NTi:iUi:L\H5 A ]. IDOLATRIE. 1 45 

Barbares, en effet, tlil Xéiiophoii , donnaieiit 
le nom iVOljmpe ou de Lympe à l'extrémité 
circulaire d'un espace; et c'est par cette raison, 
ajoute-t-il, qu'on a nommé les bords de l'as- 
trolabe Ifmbes (i). 

Les monts appelés Piiide n'étaient pas moins 
vénérés par les anciens que les Oljmpes ; er , 
comme eux, ils se trouvaient sur des fron- 
tières. Une chaîne de montagnes appelée Pimle 
séparait laTliessalie de l'Epire; une autre chaîne 
de même nom était placée entre les cantons 
nommés jéperaniia et Dolopsia, en Thessalie. 
Une montagne du Pinde se trouvait sur les li- 
mites du pays des ^Enianes et de l'Étolie. 

Les monts Ossa et Pclion , OEta, Cylcmic , 
Parnasse , et plusieurs autres, illustrés par la 
religion des Grecs, étaient tous placés sur des 
frontières. 

Si l'on se reporte vers la Thrace , on voit ce 
pays presque entièrement limité par (!eux cliai- 
nes de montagnes saintes: le rao]U Jîœiiiris et 
le PJiodope. 

En l'Asie-Mineure, le mont Tinolus^ chaîne 
de montagnes qui sipare h\Lydiedc laPhr^gie, 

(i) Annœiis Uterlnvisis, Coinmcn'. in Xr/i.:^j>h:)n. de 
^4Equivocis. 

I. lO 



l46 DES CULTES 

était l'objet de l'adoration des habitans de ces 
pays. 

En Asie , le Liban et \Anti - Liban , deux 
chaînes de montagnes divines, honorées par 
une infinité de monumens de la religion an- 
tique , servent de frontières au pays d'Aulon, 
et séparent la Palestine de la Cœle-Syrie, de 
la Phénicie. 

Plusieurs montagnes portent les noms de 
Gebal , Gibel , Cjbele ; toutes ont reçu un 
culte : l'une a donné naissance à la mère des 
dieux ou à son nom ; toutes sont placées sur 
les frontières antiques des diiférens pays où 
elles se trouvent. Ces mots, dérivés du verbe 
gabal, qui^ en phénicien , signifie borner ^ don- 
ner des limites (i) , et qui expriment aussi un 
lieu élevé , une hauteur , indiquent assez la 
destination primitive de ces montagnes. 

Trois monts Cassius ont été adorés comme 
des divinités. Tous trois sont sur des frontières: 
l'un sur celles de la Basse-Egypte et de la Pa- 
lestine ; l'autre , plus élevé que le premier , sur 
la frontière septentrionale de la Syrie ; un troi- 
sième, dans l'île de Corcyre ; ce dernier est cé- 

(i) Cinquième Mémoire, sur les Phéniciens , par 
l'abbé Mi}^,not; Mén). de l'Acad. des Insc., t. XXXIV, 
p. 253. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLAïRIE. 147 

lèbre par son temple dédié à Jupiter. Le mot 
gatz ou kas , suivant l'interprétation des sa- 
vans , signifie terme , borne , frontière. 

Le mont iSacre était, suivantXénophon, une 
chaîne de montagnes qu'il fallait traverser 
pour aller de la Thrace dans la Chersonèse de 
Thrace (i). La position des montagnes entre 
deux peuples indique une frontière , et leur 
dénomination un lieu consacré au culte ou 
à une divinité antique. 

Dans le pays où le culte des montagnes est 
encore en vigueur on trouve qu'elles sont éga- 
lement placées sur des frontières : tel est , par 
exemple , le mont Soiunounang , situé sur les 
frontières du Boutan et du Thibet. Les habitans 
de ces deux pays lui font des ojQPrandes, et lui 
adressent des prières (2). 

La montagne appelée Karaoal JVaïa-Gora^ 
ou montagne de la Garde , adorée , suivant 
Pallas, par les Tartares-Kirguis , est située sur 
la frontière de la Russie, frontière qui, depuis 
un temps immémorial, est celle desKirguis (5). 
Le même voyageur parle d'une autre mon- 

(i) Xénoplion, liv. 7, sect. 24. 

(2) Ambassade au Thibet et ait Boittaii , par Suniiicl 
Turner, t. I, p. 295. 

(3) Voyage de PaUo.s, t. li, p. 5. 



1.48 UES CULTES 

tngne adorée par les Toungouscs , appelée 
Sokhonda , et qui gît positivement sur la fron- 
tière de la Mongolie et de la Chine (i). 

Je ne pousse pas plus loin cette nomencla- 
ture fastidieuse, et d'ailleurs superflue, parce 
que j'aurai dans la suite occasion de compléter 
la preuve de l'existence antique de la plupart 
des objets du culte et des institutions religieuses 
sur les frontières. 

(3) fnjrtg^r de Pallas , l.YÎ, p.^"^- 



A.NTEUIEUUS A LIDOLATRIK. 149 



CHAPITIIE X. 



Qtitli fuient les Fcticliesartlîicicls extraits dos luuntavm's 
adorées : preuves de cette extraction. 

La large bande de terrain inculte qui sépa- 
rait les nations limitrophes n'était pas telle- 
ment déterminée qu'il n'en résultât souvent 
entre elles des prétentions opposées, des que- 
relles violentes. L'histoire offre des exemples 
nombreux des guerres occasionnées par l'in- 
certitude des limites. Dans l'hymne que chan- 
taient les anciens Romains, lors de la célébra- 
tion de la fête des Terminales, on adressait 
au dieu Terme, qui présidait aux frontières , 
ces paroles : « Si vous eussiez marqué les bor- 
» nés du territoire de Thyrée, trois cents per- 
n sonnes n'auraient pas perdu la vie ; Othrya- 
» des n'aurait pas péri sous le poids des 
» armes. Que de sang n'a-t-il pas versé pour 
» sa patrie etc. » (i) ! 

(i) Ovide, Ftisf., lih. Xt, y. (v[o, etc. 



l5o DES CULTES 



Les guerres que se fout les diverses peuplades 
de l'Amérique ont souvent pour cause l'incer- 
titude des limites de leur territoire respectif. 
(( Comme les limites n'en sont pas exactement 
» [Jxées, il s'élève des sujets innombrables de 
» querelles qui rarement se terminent sans 
» effusion de sang (i). « 

Quelques nations, trop resserrées dans les 
bornes de leur territoire, s'étendirent aux dé- 
pens du terrain des frontières. De tels empiè- 
temens furent contestés par la nation la plus 
voisine. De là , des querelles et des guerres 
désastreuses. Le besoin de ramener la paix et 
de faire disparaître la cause qui l'avait trou- 
blée fit sentir celui de fixer le point jusqu'où 
chaque nation limitrophe devait s'étendre : en 
ce cas les frontières furent partagées; et leur 
largeur dut à peu près disparaître et se réduire 
à une simple ligne de démarcation. Ce qui 
nous reste de documens sur l'ancien état des 
frontières prouve que leur partage complet 
entre deux nations voisines ne fut pas général. 
Plusieurs peuples, attachés aux coutumes de 
leurs ancêtres, laissèrent entre eux et leurs 
voisins une large frontière, et se contentèrent, 
de part et d'autre, de fixer les limites de leur 

(2) ffistoirtf(i'A7m'rirjue,\ia.\Robcrlson, t. II, p. 36i. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRTE. l5l 

territoire sur les bords du terrain de la fron- 
tière; et la partie de ce terrain qui séparait les 
deux nations resta indivisée jusqu'à ce que, 
dans la suite, des événemens politiques vin- 
rent déroger à cet ordre de choses. 

Dans l'un et dans l'autre cas, des rivières, 
des lacs , des crêtes de montagnes, formèrent 
souvent les limites désirées ; mais, par-tout où 
ces bornes naturelles manquaient , on leur 
substitua des bornes artificielles. 

Pour rendre plus obligatoire et plus saint 
le pacte contracté entre des nations limitro- 
phes ; pour mieux faire respecter ces bornes , 
qui étaient la preuve et le gage du contrat, 
il fallut leur donner le même caractère de 
sainteté, de vénération ^ qu'on accordait aux 
montagnes limitantes. L'unique moyen qui 
pouvait remplir ce but était d'extraire des 
montagnes adorées quelques parties faciles à 
transporter. Des rochers qui s'y présentaient 
à découvert en furent détachés. On les trans- 
porta sur le lieu qui formait la ligne de dé- 
marcation ; on les planta en terre, debout; 
ou bien on les y posa sans autre façon ; et, si 
le lieu abondait en rochers , pour les distin- 
guer de ceux que la nature avait placés , on 
posait deux fragmens dérocher l'un sur l'autre; 
on en groupait plusieurs d'une manière parti- 



1 j::> DF.S CliLTKS 

rtilière; enfin, si les inonliignes adorées n'of*- 
iralent pas à leur surface des masses de pierre 
assez considérables,on en entassait plusieursde 
moyenne grandeur, et on leur donnait la forme 
pyramidale; si, enfin, les montagnes saintes 
3ie présentaient h l'extérieur aucun rocher, on 
en détachait le terrain que l'on transportait au 
lieu convenu, dont on formait un amoncelle- 
njent conique ou pyramidal. 

Si les preuves de ces faits ne se trouvent pas 
jirécisement articulées dans l'histoire écrite, 
(•'est que, dans l'origine de cette institu- 
tion, l'histoire n'existait pas, et que ses auteurs 
ne pouvaientparlerde ce qui n'était point venu 
à leur connaissance : cependant elle nous en 
donne plusieurs indices. Ainsi, le raisonne- 
ment, l'analogie , et sur-tout la connaissance 
de la situation de ces mêmes monumeus ter- 
minaux qui existent encore, compléteront la 
preuve, et su])pléeront au silence de l'his- 
toire. 

Ces bornes devaient être saintes comme les 
montagnes d'où elles étaient extraites: elles le 
furent. On adora en Egypte des bornes sous le 
nom de Tlioilt , eu Grèce sous celui iV/Ien?iès^ 
à Piome sous celui (h' Tiennes ; et, si les mon- 
tagnes limitantes furent des divinités, les bor- 
^les p.'ulagrrcnt av(M; elles celle ])rérogali\'e. 



ANTERiEuns A l'idol.vtuie. 1 55 

Voilù déjà un grand rapport (Mitre les mon- 
tagnes limitantes et les bornes. 

J'ajouterai cette considération : est-ce trop 
accordera l'intelligence des hommes qui com- 
posaient les premières sociétés que de leur 
attribuer l'intention de choisir, pour être le 
but du respect général, le garant de leur tran- 
quillité et de leur bonheur; de choisir, dis-je, 
des parties extraites des montagnes qui fai- 
saient l'objet de leur culte? Plus la pierre ter- 
minale qui fixait la ligne de démarcation des 
frontières était vénérable par son extraction, 
plus les peuples devaient penser que leurs 
frontières seraient respectées. Cette détermi- 
nation est simple; elle découle naturellement de 
l'état des sociétés primitives, et n'a dû coûter 
aucun cfïbrt de conception. 

Ce qui concourt h prouver que les monu- 
mens des frontières sont extraits des montagnes 
divines c'est la remarque faite par la plupart 
<les écrivains qui put décrit ces monumens. 
Ils s'accordent à déclarer que la matière qui 
les compose , que les pierres dont ils sont 
formés, n'appartiennent point au sol sur le- 
quel ils se trouvent, mais qu'elles ont été trans- 
portées d'autres parts. Ces remarques se tiou- 
vent notamment dans la dissertation qiiE- 
tianic U^illiani n conq>osée sur de ]iareils mo- 



■0 
l54 I>ES CULTES 

numens qui sont en Angleterre , dans la Sau- 
vagère , dans celles de Cajlus , dans un des 
Mémoires de l'Institut national de France , 
composé par M. Baraillon , sur ces espèces de 
monumens; et dans l'ouvrage plus récent de 
M. Cambry sur les monumens celtiques. 

Quel motif , je le demande, a pu déterminer 
les peuples anciens à préférer d'aller au loin 
extraire, transporter et puis ériger à travers 
mille difficultés, avec des efforts dont l'imagi- 
nation s'étonne , des masses énormes de ro- 
chers dont sont composés la plupart des mo- 
numens des frontières, plutôt que d'employer 
avec facilité des matières semblables qui se 
trouvaient à leur portée? Ce motif ne peut re- 
cevoir une explication plus raisonnable que 
celle qui vient d'être donnée. 

Une induction, favorable à mon opinion, 
peut se tirer de la forme de la plupart des 
monumens des frontières. S'ils sont monolithes, 
ou ne présentent qu'une seule pierre, ils ont 
souvent la forme conique ou pyramidale, qui 
les rapproche de celle des montagnes; s'ils sont 
composés de plusieurs pierres ou de terres 
amoncelées , elles en offrent l'image la plus 
ordinaire. Ainsi, il est présumable que les an- 
ciens, lorsqu'ils donnèrent de telles formes à 
ces monumens, ont voulu, en leur transmet- 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. i55 

tant la figure des montagnes, leur transmettre 
en même temps le caractère sacré qu'on leur at- 
tribuait. La forme de la copie indique le modèle. 
Les écrits de quelques anciens prouvent que 
plusieurs pierres adorées ou auxquelles on at- 
tribuait des vertus surnaturelles , étaient ex- 
traites des montagnes divines. Voici ce qu'on 
trouve dans le Traité des Fleuves et des Mon- 
tagnes, attribué à Plutarque : 

Des pierres qui avaient la vertu de garantir 
les jeunes filles des atteintes qu'on pouvaitpor- 
ter à leur honneur étaient tirées du Tmolus , 
montagne sainte de la Lydie. D'une autre mon- 
tagne sacrée du même pays, appelée Sjpille , 
on tirait la pierre dite cjlindre , qui avait la fa- 
culté miraculeuse de rendre pieux les enfans 
qui la transportaient dans le temple de la mère 
des dieux. Une pierre merveilleuse , qui ren- 
dait furieux ceux qui la rencontraient pendant 
la célébration des mystères de Cybèle, se trou- 
vait sur le Bérécjnthe , montagne adorée 
comme une divinité. Les pierres nommées 
Phjladelphes, également douées de vertus sur- 
naturelles, étaietit extraites des monts sacrés 
Hémus et Rhodope. La pierre aster ou astérite, 
était tirée du mont Balenus; la pierre cryphus, 
du mont Ida; la pierre clitoris, du mont 
Liléej etc. Ces pierres produisaient des pro- 



l56 DES CULTES 

diges; et les monts dont on les tirait étaient 
divins (i). 

Des pierres, plus eélèbres encore par le culte 
qu'on leur rendait, étaient également extraites 
des montagnes saintes. La pierre Abadirow. Bé- 
tjle, adorée près de Delphes, provenait du 
mont Tliaumasius. La plupart des autres 
pierres bétyles qui rendaient des oracles 
étaient extraites du mont Liban. La pierre plus 
célèbre encore sous le nom de la Mère des 
Dieux y et qui fut pompeusement transférée k 
Rome par l'effet d'un décret du sénat, avait 
été extraite du mont Pessinunie ou du mont 
udgdus : deux montagnes voisines, et qui parta- 
geaient les hommages religieux des habitans de 
la Lydie. Enlin la pierre noire adorée à la 
Mecque, déjà mentionnée, et dont je parlerai 
encore, fut, suivant une ancienne tradition 
rapportée par Chardin, tirée du mont Arafat, 
qui s'élève dans le voisinage, montagne sainte 
qui, dansl'opinion des dévots musulmans, pos- 
sède la vertu d'effacer le péché originel des ha- 
bitans. 

Les anciens croyaient, comme cela est évi- 
denl,quc cesplerresopéraient des merveilles, et 
participaient à la divinité, parce qu'elles étaient 

;i) riulaïquc, 7'i((ilr (les Fleitva e( <h's Moutagtics. 



ANTÉRIEURS LA L'iBOATRir. l5j 

extraites de montngnes divines. Les pierres des 
frontières, participant également à la divinité , 
devaient avoir la même origine, être aussi ex- 
traites des montagnes divines. Au surplus , il 
est prouvé, d'après les faits que je viens de rap- 
porter, que les anciens étaient en usage d'ex- 
traire des montagnes des pierres qui devenaient 
l'objetdeleur culte; et, s'ils le pratiquaient pour 
former des espèces de talismans ou des objets 
d'une vénération médiocre, ils devaient, à plus 
forte raison , recourir à cet usage pour former 
des divinités tutélaires, nécessaires à leur sé- 
curité et à leur bonheur, comme l'étaient les 
divinités des bornes. 

D'ailleurs, l'usage de pareilles extractions ne 
s'appliquait pas seulement aux montagnes, chez 
les anciens; ils extrayaient également, comme 
je le dirai dans la suite de cet ouvrage, des fo- 
rêts ou des arbres sacrés, du bois pour former 
leurs idoles ou leurs dieux. 

On jugera de l'importance que les anciens 
donnaient aux bornes des nations et des grands 
territoires par celle qu'ils mettaient aux sim- 
ples bornes qui limitaient les héritages des 
particuliers. Le déplacement de ces dernières 
était mis, par les législateurs de l'antiquité, au 
rang des crimes capitaux. Les Hébreux pro- 
nonçaient anathème contre les auteurs de ce 



l58 DES CULTES 

délit (i). La loi des Douze Tables les traite 
comme les plus grands criminels, et une loi de 
Numa comme des sacrilèges. Les Romains gra- 
vaient même sur les bornes des imprécations 
terribles contre ceux qui les enlèveraient : (( Que 
» celui qui ôtera cette pierre puisse mourir le 
» dernier des siens ! » porte l'inscription d'une 
borne antique (2). 

Si le respect pour les bornes des propriétés 
particulières était si fortement recommandé , 
on doit juger de quelle haute considération 
jouissaient celles qui marquaient les limites des 
nations, dont la conservation offrait un intérêt 
bien plus grand , bien plus général. Aussi , ins- 
tituées par la politique , elles furent bientôt 
consacrées par la religion ; et, si le terrain des 
frontières était à quelques égards un sanctuaire 
pour les peuples limitrophes , les pierres des 
bornes en devinrent les divinités. 

Ces bornes rustiques , ces longues pierres 
plantées, couchées ou suspendues sur plusieurs 
autres; ces fragmens de rochers groupés, amon- 
celés ou disposés en lignes parallèles , en en- 
ceintes circulaires, etc., qui formaient ou avoi- 
sinaient les bornes sur les frontières , et qui 

{i) Deutéronome ,c. i^^y. i^;id.^c. a-jjV. lôeti^. 
(2) Mémoire sur le dieu Terme , par Deboze , Mém. 
de V Acad. des Insrript. , t. I, |). ôg. 



ANTÉRIEURS L'iDOLATRIE. iSq 

étaient consacrés à la politique, aux funérailles 
et à la religion, trop dédaignés par les archéo- 
logues, doivent cependant être placés au rang 
des premières productions de l'industrie hu- 
maine. L'état primitif des sociétés n'a point de 
restes plus authentiques , plus vénérables ; la 
Dolitique , la religion , les arts, n'ont point de 
monumens plus anciens, et qui aient survécu 
si complètement aux ravages des siècles et des 
hommes. 

Des villes, des royaumes, des édifices fameux, 
n'existent plus que dans la tradition ; et les 
mdnumens grossiers, bien plus anciens, dont 
je vais parler, subsistent, grâces à leur matière 
et à leur forme; ils sont encore debout au mi- 
lieu des ruines dont tant de vicissitudes morales 
et physiques les ont entourés; et, ils bravent l'a- 
venir comme ils ont bravé le passé. Tous ceux 
qui existent n'appartiennent pas aux premières 
époques de leur institution ; mais ils sont au 
moins les copies des monumens les plus an- 
tiques du monde. Ils ont non-seulement fran- 
chi l'espace des siècles , mais encore celui qui 
se trouve entre les points les plus éloignés de la 
terre. On en voit chez presque tous les peuples; 
et leur érection a par-tout le même motif. 
Ils étaient en honneur chez les Européens 



l6o DES TALTES 

avant qu'ils fnssenl civilisés; iis le soiU encore 
aujourd'hui chez des peuples où la civilisatioit 
n'a fait que peu ou point de progrès. 

Ils ont donné matière à plusieurs fables my- 
thologiques : on en a fait des dieux. Leurs 
formes diverses ont été les archétypes de plu- 
sieurs productions d'architecture. Les arts per- 
fectionnés des Orientaux , des Grecs et des 
Romains, les dépouillant de leur antique gros- 
sièreté , sans dénaturer leur forme caracté- 
ristique , les ont reproduits sous un extérieur 
embelli par la régularité et les grâces. Enfin , 
plusieurs institutions civiles et religieuses , 
qui se maintiennent encore, leur doivent la 
naissance. 

Tant de prérogatives, jointes à la nouveauté 
du sujet, rendent ces monuraens bien dignes 
d'être connus : je m'y arrêterai; je les décrirai; 
je chercherai dans l'histoire , et même dans la 
fable, des lumières sur leur origine, sur leur 
destination primitive; je comparerai les notions 
que nous transmettent sur ces monumens les 
écrivains de l'antiquité avec celles que les 
écrivains modernes nous donnent des mêmes 
monumens encore existans. Je classerai leur 
espèce ; et leur forme difl'crente me dirigera 
dans cette classification. J'indiquerai l'ancien- 



A^TEIUEURS k l'idolâtrie. i6i 

iieté relative de chacune , d'après le plus ou le 
moins de simplicité que présentent leurs formes; 
et de nombreuses lumières résulteront de cette 
méthode. 



I. n 



,6a OES CLLTEâ 



vssv^«^.^^^>^^>^^/^3w*»>'vv,^^^>s^A.^^iv^Jvv^^X(^Ax>^^.^^v^i^^^^ 



CHAPITRE XI. 



Les noms des pierres limitantes et adorées dérivent des 
noms des frontières. 



Je ferai d'abord observer que, si les noms de 
ces monumens sont les mêmes que ceux des 
frontières, les frontières étant évidemment plus 
anciennes qu'eux, il doit en résulter que ce ne 
sont point ces monumens qui ont donné leurs 
noms aux frontières , mais les frontières qui 
ont donné le leur à ces monumens. 

Je vais prouver que les noms principaux des 
frontières sont les mêmes que les noms princi- 
paux de ces monumens. Quatre noms paraissent 
avoir, en Europe et dans une partie de l'Asie , 
appartenu aux frontières , et ensuite aux pierres 
limitantes et sacrées qui y étaient élevées. Ces 
noms sont: chez les Egyptiens et les Phéniciens, 
ihoth, iheut ou thaont; chez les Grecs, hennés; 
chez les Latins, terme; et chez les Celtes et les 
Germains, mark ^ merc ou marche. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. l65 

Le mot thoth ou theut signifiait-il une fron- 
tière ? La langue des anciens Egyptiens est trop 
peu connue pour pouvoir décider la question 
d'une manière positive ; mais la langue hé- 
braïque, qui avait beaucoup d'affinité avec l'an- 
cien égyptien , emploie ce mot dans un sens 
qui se rapproche de notre idée. Moïse se sert 
du mot thaiith pour exprimer la hauteur d'une 
montagne , lorsqu'il dit : « Ces bénédictions 
» dureront à jamais; elles égaleront la hauteur 
» des montagnes éternelles (i). n 

Ainsi , tliauih , en hébreu , signifiait mon- 
tagne, hauteur; et l'on sait que les montagnes 
faisaient le plus ordinau^ement partie des fron- 
tières. Quelques montagnes ont conservé jus- 
qu'à nos jours un nom d'une consonnance 
approchante. Le Pic de TénérifFe est encore 
appelé, par les habitans de la contrée, Theithe. 
Tethf en gallois, signifie sommet, cime, faite. 
Tiidei teut j dans la même langue et dans plu- 
sieurs autres, expriment pays, terre, terrain; 
dans Hésy("hius, tethus a la même acception (2). 
Les Baschklrs nomment Taou une haute mon- 
tagne ou une chaîne de montagnes séparées : 
pour marquer une côte étendue qui décline en 

(1) Genèse, liv. 49? vers. 26. 

(2) Dictionnaire celtique de Bullel , aux mots trth 
cl titd. 



l64 I>ES CL LIES 

penlc douce, ils emploient ie mol Touaœ i^\). 
Mais ce qui décide la question d'une manière 
plus positive, c'est que les Grecs, en traduisant 
le mot thoth par celui d'hennés , ont déterminé 
sa valeur. Comme je prouverai bientôt quV^e/- 
mès signifiait, dans l'origine, le terrain inculte 
des frontières , il en résultera que thoth ^ élanl 
son équivalent , doit avoir la même signifi- 
cation. 

Thoth était aussi le nom d'une borne ou 
d^une colonne terminale. Thau ou tho^ en hé- 
breu, se traduit par sigiie, marque • expression 
qui convient parfaitement aux bornes , dont 
l'objet était de marquer les limites de deux ter- 
ritoires. Dans la langue copte, celle des Égyp- 
tiens modernes, thoiy comme le tau des Hé- 
breux, exprime un signe, une marque; et 
thos j une borne, un terme , une colonne ter- 
minale (2). Le savant Jablonski dit que thoouth 
doit se traduire par colonne (3). 

(1) J^ojage de Pallas, t. II, p. 488. Ils nomment 
ourral-taou , montagnes de la ceinture, une chaîne qui 

orme la frontière dos provinces iVOiifa et d'Isetsk. {Pal~ 
las, t. III, p. i4) 

(2) Dictionnaire manuscrit de la langue copte , par 
le savant Lacroze, cité par Court de Gebelin. {Allégo- 
ries orientales, Histoire de Mercure, p. 126.) 

^3^' reinthc&n égjyt., liv. 5, p. 180. 



AMTERlEUllS A L IDOLATRIE. l G5 

Celle interprétation indique que l'institution 
civile des thoths ou colonnes limitantes re- 
monte aux premiers temps de la civilisation. 
Considérés comme objet de culte, les thollis 
précèdent de beaucoup les temps oii les fables 
mythologiques ont été composées ; ils datent 
d'une époque où la religion astronomique et 
le polilliéisme , qu'elle a produit , n'existaient 
pas. Le mot tlioth, étant un nom générique dont 
les Grecs ont fait leur theos , zeos , zeus, et les 
Latins leur deiis , dut être usité en Egyple avant 
l'époque où les noms des divinités spéciales 
furent connus , ainsi que le nom du genre est 
antérieur à ceux des espèces (i). 

Je passe à Yhermès des Grecs. Les explica- 
tions que je vais donner sur ce nom fortifi- 
ront ce que j'ai dit du mot tjioth y et pourront 
lui être appliquées, puisque ces deux noms sont 
synonvmes, et que la valeur de l'un doit faire 
connaître celle de l'autre. 

Hermès ou ermcs slgnillait,dans son origine, 
le terrain inculte que forment les frontières. Ce 

(i) Monlanus in Conimeniariis J. Cœsari, \ïh. 6. 
p. 232. Au surplus, T^ous est le nom d'une divinité clic/, 
plusieurs peuples. Les Tatarsde A'fl/5c//7"/7z/ adorent une 
divinité malfaisante qui porte oc nom. [Voyage de Pal- 
las, t. V, p. 27.) En Amérique , 1( > sauvages de la Flc~ 
ride ont un dieu malfaisant qu'ils nomment Toin. 



l66 DES CULTES 

mot dérive d'eremoj, dont les Grecs ont fait 
hennés f tout comme du mot cremus les Fran- 
çais ont fait herin. Ces mots eremos^ eremus, 
herm, signifient terrain inculte, désert qui, ne 
produit aucun fruit. On a vu plus haut que c'é- 
tait le propre des frontières , chez les anciens , 
d'offrir un large terrain sans culture (i). 

Erinès j ermeus^ ont, en langue celtique, 
une signification qui caractérise encore mieux 
les frontières : ces mots signifient hors , de- 
hors (2). Ainsi, réunissant ces deux significa- 
tions, hennés exprimerait un terrain inculte, 
situé hors, du territoire. C'est ce terrain in- 
culte, situé hors du territoire, que les Latins 
désignaient par /omj/orrti-^ forum terrce, dont 
on a ÏA\i frontière , comme je le prouverai 
ailleurs. 

Si celte preuve paraît insuffisante, je la for- 
tifierai par une autre que m'offrent diverses dé- 

(i) Voyez ci-dessus îe chapitre VIII , p. i3o , i3i . De 
ces mots eremos, ermes, les Français ont fait , outi'e le 
mot herm , fort usité autrefois pour désigner un terrain 
inculte, dévasté ou désert, le verbe hermer, herniaterra, 
terre herm; de là sont dérivés les mots français cherme, 
chahne, charme, chaume, qui ont la même signification 
que herm, et le verbe chômer, rester dans l'inaction. 

(2) Dictionnaire de la Langue celtique, au mot ermès; 
et les additions et corrections , au mot enneus . 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 167 

nominations de la géographie ancienne. Je 
trouve en effet que plusieurs montagnes, ri- 
vières, promontoires, villes , etc. , appelés ker- 
mès , ou dont ce mot sert à composer le nom, 
sont placés précisément sur les limites des dif- 
férens pays. 

En Egypte^ les Grecs ont nommé Herme- 
nopolis Magna ou la grande ville d'Hermès, et 
Hermopolitanaphilace ; deux villes situées sur 
les frontières qui séparaient la Haute-Egypte 
de l'Heptanomide. Ils ont nommé Hermonifiis 
la ville qui confinait le territoire de Thèbes du 
côté de la montagne Lybique, où sont les an- 
ciennes sépultures des rois. Hs ont nommé 
Henneum le promontoire aujourd'hui appelé 
Cap Bon, qui forme la limite de l'Afrique. La 
chaîne de montagnes qui se joint àl'Anti-Liban, 
et qui s'élève sur les frontières de la Palestine 
et de la Syrie, est appelée Hermon. Le pro- 
montoire d'Ifennonassa, qui s'avance dans le 
Pont-Euxin, est une limite du Pont. Le fleuve 
Hermus sépare , dans presque toute sa lon- 
gueur, la Lydie et la Mysie ; et les plaines 
qu'il parcourt sont, suivant Pline, nommées 
Hermi CampL Hermioney aujourd'hui Casti , 
est située précisément à l'extrémité sud de 
l'Argolique; et la mer qui baigne les côtes de 
cette partie de la Grèce est nommée Hermn^ 



l68 ©ES CULTES 

nicus Sinus. Hermée , en Arcadie , est, dît 
Pausanias, un lieu consaci^é à Hermès. Là est 
une colonne qui marque la frontière des Mes- 
séniens et des Mégapolitains (i). Je pourrais 
grossir cette liste des noms ^Herinonactis , 
ÔLHermonacuin y A^ Hernianduri , qui tous s'ap- 
pliquent à des frontières. On en trouve même 
un exemple en Portugal : le mont Herminîus _, 
aujourd'hui Armenlia , existe encore sur les 
frontières de ce royaume. 

Ainsi Hermès a signifié terrain inculte^ dé- 
sert, terrain qui est en dehors. Il a aussi signifié 
frontière, puisque la plupart des frontières an- 
tiques des pays occupés par les Grecs portent 
ce nom. 

Mais ce mot hermès a aussi exprimé une 
borne, une colonne terminale; et, lorsque les 
bornes eurent reçu un culte, ce mot devint le 
nom générique de la divinité. 

Hermès signifiait colonne, parce que les 
Grecs, lorsqu'ils eurent admis les dieux des 
Orientaux, ainsi que leurs dénominations, et 
qu'ils eurent, à leur exemple, fait les premiers 
pas dans la carrière de l'idolâtrie , placèrent 
au dessus de ces bornes , do ces colonnes ado- 
rées, les têtes des divniités étrangères; et ces 

(i) Pausanias, Arrad., cbap. 34, à la fin. 



ANTERIEURS A l'iDOLATUIE. 169 

idoles, composées de cette tète et de cette 
colonne, reçurent le double nom ôH Hermès , 
et de la divinité qu'indiquait la tête posée 
dessus. 

Ainsi , pour exprimer une colonne surmon- 
tée de la tête d'Apollon , on disait Hermapol" 
Ion; de celle d'Hercule, Hermeracle; de celle 
de Minerve, Hermatlihie ; de celle de Vénus, 
Hermaphrodite ; ainsi des autres divinités. On 
voit que, si la tète portait le nom de chaque 
divinité qu'elle caractérisait, la colonne sur 
laquelle elle était élevée conservait le nom 
générique (^ihermès. Ainsi hennés désignait la 
colonne. D'ailleurs nous avons dans Pausa- 
nias plusieurs passages qui prouvent évidem- 
ment que les hermès étaient des bornes pla- 
cées sur des frontières. En parlant du mont 
Parnon , dont la chaîne sépare le territoire 
des Lacédémoniens de celui des Argiens et 
des Tégéates, il dit : w Les limites de chacun 
« de ces peuples sont marquées par des her- 
» mes de pierre , d'où ce lieu a pris sa dé- 
» nomination (i). » 

Dans son voyage en Arcadie, le même au- 
teur dit que, sur les frontières des Messéniens 
et des Mégapolilains, est une colonne qu'ils 

(1) Pausanias , Ccr//?///.^ ad finem, lib, 2. 



ïJO DES CULTES 

nomment Hermès , et qui est la borne du 
territoire de ces deux peuples (i). 

Plutarque , dans la Vie de Cimon , dit qu'a- 
près la victoire de ce général sur les peuples 
de la Thrace les Athéniens lui permirent d'é- 
riger trois hermès , chargés chacun d'une ins- 
cription en vers. 11 est évident que ces hermès 
n'étaient point des statues de dieux, mais des 
colonnes monumentales chargées d'inscrip- 
tions. 

Hermès y chez les Grecs, était donc l'expres- 
sion générique qui servait à indiquer une borne 
ou une colonne. 

Il est donc démontré que le mot hermès j 
après avoir signifié le terrain inculte d'une fron- 
tière, a signifié une borne, une colonne termi- 
nale. Je reviendrai, dans la suite de cet ou- 
vrage , sur ces hermès, et sur leur amalgame 
avec les divinités orientales. 

Terme ou terminus était, chez les Romains, 
ce qu'étaient les toths et les hermès dans leur 
origine. 11 parait même, et c'est l'opinion de 
quelques savan s, que le mot terme dérive du 
mot hermès. Il est certain que terminus signifie 
à-la-fois extrémité ou frontière , et borne ou 
colonne limitante. Il est inutile de citer des 

(i) Pa\isania<i, Anadie, rhap. 34- 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. Iji 

preuves sur une vérité généralement recon- 
nue; il sufîlt de l'énoncer. 

Mark y merc, marge ou marche, est le qua- 
trième nom qui, comme les précédens, fut 
appliqué aux frontières et aux bornes. Tous les 
monumens historiques, les glossaires, les ou- 
vrages géographiques, attestent que ces mots 
signifient frontières : il n y a pas de doute sur 
cette signification. Ces mots ont été en usage 
dans cette acception chez presque tous les 
peuples de l'Europe : j'en ai cité plusieurs preu- 
ves (i). C'est d'eux qu'est venu le mot marge , 
pris dans le sens de bordure, de partie excé- 
dante ou environnante. Ce mot a-t-il , comme 
les autres noms dont j'ai parlé, exprimé une 
borne, une colonne limitante ? C'est ce que je 
vais examiner. 

Dans presque tous les anciens idiomes de 
l'Europe , et même dans quelques-uns de 
l'Asie, marc , merc j, etc., ont été en usage non- 
seulement pour exprimer une frontière, mais 
encore un signe ,un caractère, un but, une in- 
dication, enfin ce que nous exprimons en fran- 
çais par le mot marque. Il signifiait aussi par- 
ticulièrement une borne (2). Les Allemands 

(1) Voyez ci-dessus, chap. YIII, p. i35. 

(2) Voyez le Dictionnaire de la Langue celtique ;, 



173 DES CULTES 

i'exprimeiil ainsi dans le mot inarksie'ui ; qui 
signifie pierre de borne ; les habitans de la 
Basse-Bretagne, par celui de merk; et, dans 
plusieurs pièces liistoriques, merca est em- 
ployé dans le même sens. 

Je suis persuadé que ce nom recevait une ex- 
tension, lorsqu'il exprimait les bornes d'un 
pays étendu, d'un canton, d'un peuple. Ces 
bornes, alors plus grandes, plus apparentes, 
et souvent placées sur des éminences , des 
montagnes, portaient un nom composé de 
deux iTiots synonymes, dont la réunion rendait 
le nom plus expressif, et attestait l'excellence 
de l'objet exprimé. Ainsi , aux mots marc , 
merk y on joignit or , our : mots qui signifient 
limites^ frontières, et qui, par leur usage 
chez presque tous les peuples de la terre, sem- 
blent appartenir a la langue primitive. 11 n'est 
guère de mots qui aient des dérivés plus nom- 
breux : en Europe comme en Asie, dans la 
langue géographique comme dans celle de la 
géologie, de la physique du monde , ils servent 
à composer les noms des objets qui environ- 
nent, qui limitent, qui bordent (i) 

par BuUct, aux mots marc , masca , inarch , marchia, 
nierc, vrerh, merca, mcrcaria, etc.; et le Glossaire de 
Ducange, aux mots marchia, mcrca, etc. 

(1) Horos en g»"cc, ora en latin, auréc en vieux fran- 



AMKUli:UUS A l/lDOL.iTJUE. lyS 

Ces mots réunis forincut Marcfiorc ou Mar- 

çais, etc., signifient bords, limites , frontières. La partie 
circulaire où le ciel semble , à la vue , être limité par la 
terre s'appelle horizon. Les noms qui indiquent les ac- 
cidens de l'horizon sont, comme celui-ci, composés de la 
syllabe or : tels sont V orient, Vaurorô , mot dans lequel 
or se trouve répété (des couleurs de l'aurore Sont dérivés 
les mots or, métal; orange, fruit) ; aurc, en vieux fran- 
çais, vent; oraen grec, hora en latin, heure en français; 
(il n'y avait, suivant Pline et la loi des Douzj-Tables , 
que deux heures dans la journée : l'époque du lever et 
celle du coucher du soleil : ces heures étaient marquées 
à l'horizon). Orage, ouragan; Bore, le niatinen gallois; 
Borée, vent du nord. La mythologie a employé plusieurs 
noms pareils, dont elle a fait des dieux. Bore, père des 
dieux des Celtes ; Thor, un des grands dieux des Scan- 
dinaves ; Horius , chez les Grecs , dieu des frontières ; 
Orus, dieu enfant, ou le jour naissant à l'horizon; Oura- 
nus , ancien dieu de l'horizoïi ; Oreades , nymphes des 
montagnes qui terminent ordinairement l'horizon. 

Dans la géographie, un très-grand nombre de mon- 
tagnes et de rivières qui composent principalement les 
limites, sont nommées or, our, ou portent des noms qui 
sont composés de ces mots, tels que dor, dour, dur, tor, 
taur, tour, jor, gora, etc. Plusieurs autres mots ont avec 
or le double rapport de la consonnance des sons : tels 
sont orle, ourlet ; bourdes qui, en vieux français, signifie 
frontières ; bord, bordure, borne , foras , forum en latin; 
fors dans les dialectes du midi de la France, qui tous son- 
nent et équivalent à hors , dehors , ainsi que faur, qui, 
en gothique, signifie frontières; port de mer, port (l.> 



174 I^ï=^S CULTES 

coure (i). Ainsi que les bornes thoths , hermès, 
termes, celles des Celtes, des Germains, furent 

montagnes (dans les Pyrénées), porfe y soroen, une borne 
en bas-breton ; sortie, sortir et tlior, porte en allemand; 
enfin, tour, autour, entourer: toutes ces expressions se 
rapportent à ce qui est aux extrémités, en delioi's, sur les 
frontières. Je pourrais considérablement en augmenter 
la liste ; mais je me borne à celles qui , ayant le même 
sens que or et our, paraissent le plus évidemment déri- 
ves de ces mots. 

On peut appliquer la même signification à la syllabe ar. 
(i) Le savant et laborieux Court de Gebelin convient 
qvie le mot marche, marc ou merc, a contribué à la com- 
position du nom de Mercure) mais il pense que la ter- 
minaison ure vient du celtique ur, wr, dont les Latins 
ont fait leur mot vir^ ainsi , suivant lui , le mot Mercure 
doit être traduit par l'homme aux marques , l'homme 
aux signes. Il est étonnant que ce savant, pour expliquer 
l'origine de la dernière syllabe du mot Mercure, ait pré- 
féré le mot ur, wr, qui se trouve fort déplacé à côté du 
mot m.arc, tandis que le mot or, our, lui convient très- 
bien, ayant une signification identique : tous deux signi- 
fient frontières ; et leur réunion donne plus de force à 
l'expression ; cette expression de deux synonymes se re- 
trouve dans les mots aurore et bordure. 

11 est encore étonnant de voir Court de Gebelin donner 
le titre d'homme à une divinité, lui qui rejette le système 
des dieux-hommes , et qui ne trouve dans la mythologie 
que des allégories relatives au cours des astres et à l'agri- 
culture. D'ailleurs , comment supposer que les anciens 
aient donné la (£ualité d'homme à l'objet de leur adora- 



ANTÉRIEURS A l'iDQLATRIE. Ij5 

adorées sous le nom de Mercore ou Mercure , 
qui, suivant César, était leur plus grande divi- 
nité. Ces simulacres, ou plutôt les pierres bru- 
tes et sans art qui portaient ce nom , et aux- 
quelles ces peuples rendaient un culte distin- 
gué , étaient très-nombreux. C'est ce que dit 
César des Gaulois (i); et Tacite en dit à peu 
près autant des Germains (2). 

Je pense que ce nom se prononçait , suivant 

tion, à une borne, à une pierre brute , qui n'avait aucune 
forme humaine ? Le mot bordure, qui a la naême signi- 
fication que le mot Mercure, et qui est comme lui com- 
posé de deux synonymes, devrait donc être interprété par 
Vhomme aux bords. 

(i) Deum maxivie Mercurium colunt. Hujus sunt 
plurima simulacra. {Comment, de Bello GalL, lib. 6.) 
On aurait tort de prendre à la lettre le mot simulacra : 
il ne signifie point ici une statue , une figure humaine, 
mais un objet d'adoration appelé Mercure. Les Celtes , 
non plus que les Germains , ne représentaient point des 
dieux avec des figures d'hommes. Le passage de Lucain , 
que l'on cite pour appviyer l'existence des figures humai- 
nes dans le culte des Gaulois, prouve, à mon avis, tout le 
contraire. Lucain appelle simulacres des troncs d'arbres 
adorés ; mais il les qualifie de simulacres informes , que 
l'art n'a point dénaturés : arte carent j ce n'est point là 
une description de figure humaine. 

(i) Deormn maxime Mercurium colunt. (Tacite, Ger- 
man.) 



lyG DES CULTES 

les divers dialectes de ces pays, markore ^ mer^ 
core , mercole. On disait en latin, au commen- 
cement de la monarchie française , dies Mer- 
coris , pour exprimer le jour de Mercure, le 
mercredi ; ^?zz^7?i Mer coris y le monument ou 
la pierre consacrée à Mercure. En basque , un 
tronc d'arbre, qui anciennement était employé 
pour limites , et honoré comme une divinité , 
est nommé marchola. Des pierres érigées dans 
la province de la Marche et sur les frontières 
du Berry et de l'Auvergne , portent , suivant 
M. BarailloUy le nom de Jo:Mathr : nom qui se 
rapproche beaucoup de celui de Mercure; car 
jo est un nom générique de dieu, et mathr, qui 
a pu être prononcé machr, indiquerait marc , 
merc ou 3Iercure (i). 

La dénomination Mercure , dieu des fron- 
tières et des bornes chez les Germains et les 
Celtes, fut introduite dans la partie de l'Italie 
que les Romains appelèrent Gaule Cisalpine , 
parles Celtes ou Gaulois, qui firent la conquête 
de ce pays, et s'y établirent avec leurs usages 
et leur religion. Par cette introduction, l'Italie 
eut deux divinités identiques, deux divinités 
des bornes, qui portèrent des noms différens, 
Termes et Mercure. 

(i) Je citerai plus bas ce Mémoire de M. Baiaillon. 



ÀKTEKIEURS A L IDOLATKIE. 177 

Quelques savans font venir de l'Orient la dé- 
nomination Mercurei. Cluvierpense que il/oZet?^ 
Molocli et Malchoiriy ont la même origine. 
Dans les proverbes de Salomon , le mot Mar- 
gemah est employé pour désigner un amas de 
pierres qui était un objet de culte, et que les 
traducteurs latins ont rendu dans la Vulgate 
par les mots acervus Mercurii, Marz, en per- 
san , signifie borne, limite; marak, en cbaldéen, 
terminer, finir; maras , en arabe, division, sé- 
paration. Je ne me permettrai aucune décision 
sur ce point; mais j'observerai que le nom de 
mardi ou merc abonde en Europe ; qu'il n'est 
guère de nations, de cantons 011 on ne le re- 
trouve, même plusieurs fois; qu'outre les lieux 
appelés Mark , Merc , la Marque , la Marche , 
il en est d'autres dont les noms se rapprochent 
davantage de celui de Mercure , tels que Mar- 
cori^naii y Mel^euil , Mercuer , Mercweiller , 
Mercueil, Mercour, Mercoire ^ Mercœur, Mer- 
curej, Mercurol, Mercure y Commercj, en latin 
Coimnerclda , située sur la frontière de la Lor- 
raine et du Barrois; Mirecourt ^ en latin Mer- 
curii Curtis y et dont le pays environnant est 
nomifié Mercurii Pagus , etc., etc. La France 
seule fournit un grand nombre d'exemples de 
ces dénominations indicatives du culte de Mer- 
cure , qui, jointes aux déclarations de César et 
I. 12 



1^8 DES CULTES 

de Tacite , prouvent que ce dieu était adoré 
sous ce nom dans les Gaules, avant que les 
Romains y eussent introduit leur religion et 
leurs idoles, introduction qui ne commença à 
avoir lieu dans la Celtique et la Belgique que 
sous le règne d'Auguste. 

Ainsi l'on voit l'affinité parfaite qui existe 
entre les frontières et les objets les plus an- 
tiques des cultes , l'identité des pierres brutes 
qui servaient de bornes , avec les divinités 
Thoilis , Hermès j Termes, Mercure; et déjà 
je pourrais en tirer cette conséquence : que- la 
divinité appelée Mercure n'était qu'une pierre 
brute, qu'une borne; mais, voulant mettre cette 
vérité dans l'évidence la plus rigoureuse, et ne 
laisser aucune place aux doutes, à l'incertitude , 
je produirai d'autres preuves, dont le dévelop- 
pement répandra des lumières nouvelles sur 
des objets mythologiques, et sur l'origine in- 
connue de plusieurs institutions civiles et reli- 
gieuses. 

Je sais que ces pierres limitantes et adorées 
ont reçu d'autres dénominations; mais ces dé- 
nominations ne sont point génériques comme 
celles dont je viens de parler, ni aussi anciennes 
qu'elles. Je sais qu'on les nomma héthel , hé- 
tjle , ahadir , stelci , titulus , manalis , lapis 
dii'us , etc. Tous ces noms, et plusieurs autres 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. lyg 

que j'aurai soin de rapporter dans la suite, ne 
sont que des qualifications honorables et reli- 
gieuses données à ces pierres, après que leur 
culte fut établi ; qualifications qui ne doivent 
figurer dans mon plan que comme accessoires. 



l8o DES CULTES 



^^^^5^^^^!v^^^,^^^^^^<^^x^^s>.^^^v.vvx\^sv'\^îv,vvv,'\^^^.'v^^.'vv^.^.'W 



CHAPITRE XII. 



Des Monumens monolithes ; des bornes ou colonnes gros- 
sières , isolées ou accouplées, appelées Thoths , Her- 
mès , Termes , Bethels , Béthyles , Menhir , etc. 
Origine des cippes , des colonnes et des obélisques. 



Les traditions du culte des hommes, les 
fables allégoriques qui sont fort antérieures à 
l'histoire, font mention de ces pierres monu- 
mentales, comme existantes dans les temps les 
plus reculés, et attestent par conséquent que 
l'usage de les ériger, et même de leur rendre 
un culte, remonte à la plus haute antiquité. 
Leur existence, dans les récits fabuleux ou his- 
toriques , se trouve liée aux premières époques 
de l'histoire des hommes. 

Joseph rapporte que les fils de Setli , petits- 
fils d'Adam et d'Eve, déjà savansdans la science 
astrologique , et lisant dans l'avenir la destinée 
du genre humain, élevèrent deux colonnes, y 
gravèrent des inscriptions prophétiques qui 
annonçaient que le monde serait détruit deux 



AWïtoEURS A l'idolâtrie. i8i 

fois, l'une par un déluge, et la seconde par un 
embrasement universel. La première de ces 
colonnes était en brique, et devait résister au 
feu; l'autre, en pierre, devait braver l'inonda- 
tion. Joseph ajoute que cette dernière existait 
encore de son temps dans la Syrie , ou dans 
une contrée appelée Sjriade (i). 

Hercule érigea, dit la Fable, deux colonnes 
sur chacune des montagnes qui forment le dé- 
troit de Gibraltar, croyant que ces montagnes 
étaient les bornes du monde. L'histoire ajoute 
que les habilans de Gadès élevèrent dans la 
suite au demi-dieu un temple, où ils placèrent 
ces colonnes. 

Hercule planta aussi des colonnes en Ger- 
manie, dans la Frise; au moins les Romains, 
lorsqu'ils portèrent leurs armes dans ces con- 
trées, en étaient persuadés. Les colonnes rus- 
tiques ou pierres dressées qui abondaient et 
abondent encore en Germanie , et qui , par 
leur forme, rappelaient celles qu'on voyait sur 
les montagnes du détroit de Gibraltar, firent 
naître cette opinion, que Tacite nous a trans- 
mise (2}. 

On voyait des colonnes d'Hercule en Arabie 

(i) Joseph, Aitliquilcs, liv. 1, chap. 3. 
{•>.) Tacite, ^r Germanid , cnp. 3'j. 



l82 DES CULTES 

et en plusieurs autres régions; ce qui semble- 
rait prouver qu Hercule fut, dans les premiers 
temps, chez certaines nations, un des noms 
génériques de ces colonnes. Jean Goropius cite 
une inscription , placée sur une frontière , qui 
ferait croire qu'Hercule a quelquefois rempli 
les fonctions de dieu des frontières, et que son 
nom a été associé à celui de Marc. Cette ins- 
cription , qui se trouve dans le lieu de West- 
Capelj sur les confins de la Gaule-Belgique et 
de la Zélande , à l'embouchure de l'Escaut , 
porte ces mots : Herculi marçusano. Là , dit 
cet écrivain , était un ancien lieu consacré à 
Hercule limitant (i). 

Dans le premier fragment de Sanchoniaton, 
cité par Eusèbe, d'après la traduction de Philon 
de Biblos , on lit ç^Ousoiïs , qui vivait avant 
le déluge, consacra au Feu et aux Vents deux 
colonnes devant lesquelles il se prosterna, et 
qu'il fît, à leur honneur, des libations du 
sang des animaux qu'il avait pris à la chasse (2). 

Dans le second fragment de Sanchoniaton, 
également cité par Eusèbe, il est parlé de 
l'origine des pierres monumentales, fort vé- 
nérées en Phénicie et en Palestine, sous le nom 

(i) Johannis Goropii Becaui Origines antwerpianœ,. 
lib. 2, p. i54- 

(2) EusM)f, Pr('iuirnt. F,v(ingel.,\\h. i, rap. 10. 



ANTERIEURS V l'iDOLATRIE. i8d 

de Bétj les ou Béthels ^ mots qui signifient de- 
meure de Dieu. Ces pierres divines, conior- 
mémeiil au génie allégorique, y sonl person- 
nifiées. Bétjlus est le fils (VUranus et de Ghé. 
Uranus n'est autre chose que la partie du ciel 
qui se montre à nos yeux, et que l'horizon 
visuel semble encadrer. Ghé , mère de Bétj- 
lus ^ signifie la terre, ou cette partie visible de 
la terre qui est bornée par l'horizon, et sur la- 
quelle le ciel ou Uranus domine. Expliquons 
maintenant quelle était la vérité ou l'appa- 
rence de vérité qui donna lieu à cette fiction , 
et quel fut le canevas sur lequel les Phéniciens 
brodèrent cette allégorie. 

La partie du ciel qui est apparente et semble 
s'élever en voûte sphérique au dessus de nos 
têtes , correspond à une pareille partie de la 
terre qui lui est inférieure et soumise. Cette 
partie du ciel parait, aux extrémités de l'hori- 
zon visuel, s'unir à la partie de la terre qui est 
au-dessous. Ces apparences suffisaient pour 
fixer l'opinion d'un peuple grossier et igno- 
rant; elles suffisaient aux allégoristes pour ex- 
primer cette union apparente du ciel et de la 
terre à l'horizon, par l'union conjugale. Les 
pierres héijles étaient le plus ordinairement 
élevées sur des montagnes qui terminaient le 
territoire et l'horizon d'une contrée sur les 



l84 DES CULTES 

hauts lieux. Ces pierres s'élevant vers le oit;!, 
se dessinant sur la clarté de l'atmosphère , 
paraissaient de loin autant appartenir à la 
terre qui les supportait, qu'au ciel vers le- 
quel elles semblaient tendre : c'est pourquoi 
les allégoristes, qui personnifiaient tout, les fi- 
rent enfans de l'un et de l'autre époux, du Ciel 
et de la Terre. 

Le même auteur ajoute ensuite ; « On dit 
» encore que le dieu Uranus inventa les bétj- 
» les y fabriquant des pierres animées», ou, 
suivant l'interprétation d'un savant, des pierres 
ointes y parce que le culte qu'on leur rendait 
consistait à les oindre avec de l'huile. 

Les dégradations qui s'opèrent ordinaire- 
ment sur la cime des montagnes, par l'eiFet des 
pluies et de la fonte des neiges, et autres acci- 
dens de l'atmosphère ou à'Uranus, ont pu 
laisser à découvert, dans plusieurs pays, des 
rochers ou de longues pierres aiguës qu'on ho- 
nora ensuite comme des hétjles ; et voilà com- 
ment Uranus a pu en être le fabricateur. 

Sur la côte européenne de l'Hellespont, qui 
est la limite connue de l'Asie et de l'Europe, 
était dressée une pierre monumentale , dont 
l'érection est attribuée, par le poèteManilius,à 
Jupiter. Lorsque ce dieu , ayant, sous la forme 
d'un fnurrnu, enlevé Europe cl traversé la mer 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. l85 

avec elle, aborda celte côte, il se dépouilla de 
celte forme, et érigea une pierre comme un 
monument de son amour (i). 

Si l'existence de ces dieux, demi - dieux ou 
héros , est fabuleuse; si on leur attribue sans 
fondement l'érection de ces colonnes, il n'en 
est pas de même de l'existence de ces monu- 
mens; elle est confirmée d'ailleurs par l'his- 
toire; et la preuve de leur haute antiquité se 
tire de ces traditions allégoriques ou popu- 
laires : car c'est le propre des nations ignoran- 
tes, d'attribuer à des êtres surnaturels ou à des 
hommes d'une grande célébrité, l'érection des 
monumens très-anciens, et dont l'origijie leur 
est inconnue (2). 

Voici des traditions sur l'origine de ces co- 
lollues, qui paraissent davantage appartenir à 
l'histoire. 

Thésée fit élever dans l'isthme de Corinthe , 

(1) Marci Manilii Aslronoinicon, lib. 4i v. 880. IMa- 
iiilius désigne ce monument sous le nom de Tiiulus, mot 
employé dans la même acception par divers auteurs. On 
en verra bientôt des exemples. On peut consulter encore 
le Glossaira de Ducange, au mot Tiltiîus. 

(2) Tous les monumens de ranli(piiu' , dont l'époque 
f'.e l'érection est inconnue, ont été élevés, suivant la com- 
mune opinion des peuples de l'Europe, par le rHahlr, par 
des /».*, par des .s f ri ni s. nn par Ccsnr. 



l86 DES CULTES 

et sur la chaîne des montagnes qui séparent 
rionie du Péloponnèse, une colonne fameuse, 
sur laquelle , dit Plutarque, il grava une double 
inscription en deux vers iambes, qui détermi- 
naient les limites des deux pays. On y lisait sur 
le côté oriental : 

Ce n'est pas ici le Péloponnèse , mais l'ionie; 

et sur la face occidentale : 

C'est ici le Péloponnèse , et non pas l'Ionie. 

11 y établit des jeux isthmiques, à l'imitation 
d'Hercule, qui avait établi de pareils jeux à 
Olympie (i). 

Dans la Palestine, on donnait à ces pierres 
adorées le nom de béthel. On lit dans la Ge- 
nèse, que Jacob érigea en colonne une pieu*e 
qui lui avait servi de chevet; qu'il y versa 
de l'huile et la nomma béthel, ou demeure de 
Dieu (2). Dans le même livre, on voit que Dieu 
parla dans la suite à Jacob, en ces termes : Je 
suis le Dieu de béthel dont tu as graissé la 
pierre (5). 

Après avoir érigé une pierre comme un mo- 

( 1 ) Plutarque , J^ie des Hommes illustres , Thésée, 
chap. 24. 

(2) Genèse, chap. 28, v. i8et suiv. 

(3) Genèse, chap. 3i, v. i3. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 187 

nument religieux, Jacob en érigea une se- 
conde, comme monument sépulcral. Sa femme 
Rachel étant morte, il la fit enterrer sur le 
chemin qui conduit à Ephrate, appelé depuis 
Bethléem, et lui dressa un monument de 
pierre. Les monumens consacrés au culte et 
aux sépultures avaient alors la même forme ^ et 
portaient le même nom , comme on le voit 
dans la Genèse. 

Les Chananéens, sur les frontières desquels 
était érigée la pierre de héihel, l'adorèrent 
comme un Dieu ; mais les Hébreux ayant conçu 
de la divinité une idée moins matérielle , 
abandonnèrent le culte de cette espèce de féti- 
che, firent aux Chananéens un crime de l'ado- 
rer; et, au lieu du nom de héihel , ou demeure 
de Dieu, ils lui substituèrent celui de Beth- 
Aven , ou demeure du mensonge. Cet éloigne- 
ment pour le culte de pierres érigées reçut 
bientôt, chez les Hébreux, le caractère du fa- 
natisme ; (( Quand vous aurez passé le Jour- 
dain , fait-on dire au Seigneur dans le livre 
des Nombres, et que vous serez entrés dans 
le pays de Chanaan, extermine7,-en tous les 
habitans, brisez leurs pierres érigées, rom- 
pez leurs idoles , dévastez leurs hauts 
lieux (i). w 

(i) Nombres, chap. 33. v. ô?.. 



l88 DES CULTES 

Une loi expresse défendit aux Hébreux l'a- 
doration de ces pierres : « Vous ne dresserez 
)) point de colonnes, vous n'érigerez point sur 
» vos terres de pierres remarquables pour les 
>) adorer «, lit-on dans le Lévitique (i). 

Ils en érigèrent cependant; mais ce ne fut 
point pour les adorer. Absalon fit élever une 
colonne dans la vallée du Roi : u Je n'ai point 
» de fils qui rappelle mon nom; ce sera un 
» monument érigé à ma mémoire. » Dans la 
suite, ce monument fut nommé la main ou 
r ouvrage d Absalon. La Vulgate donne à celle 
espèce de pilier le même nom qu'elle donne à 
celui que Jacob érigea : et ce nom est traduit 
en latin par Titulus (2). 

Hérodote et Diodore de Sicile parlent des 
colonnes de pierre que Sésostris fit ériger dans 
presque tous les pays où il porta ses armes vic- 
torieuses. Sur ces colonnes étaient gravés ces 
mots en caractères égyptiens : Sésostris y roi 
des rois , seigneur des seigneurs y a conquis ce 
pajspar ses armes. Chez les nations courageuses 
et jalouses de leur liberté, il y joignait la mar- 
que de virilité; mais chez les peuples lâches et 
efféminés, les colonnes qu'il y dressait por- 

( I ) Léviiicjuc, cluip. 3 ( , V. i . 

(■>.) hes Rois, liv. 7, rliap. 18, v. iR. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. l8'j 

laieiit la figure qui caractérise le sexe féminin. 
Hérodote dit avoir vu de ces colonnes chargées 
de cette inscription et de ce dernier emblème , 
dans la Palestine de Syrie, c'est-k-dire dans la 
partie de la Palestine qui avoisine la Syrie , 
ou sur les frontières communes à ces deux 
pays (i). 

C'est là tout ce que les traditions anciennes 
nous apprennent sur les fondateurs de pareils 
monumens ; voici ce que l'histoire nous té- 
moigne sur l'existence de plusieurs autres delà 
même espèce. 

Le Liban, cette chaîne de montagnes sacrées 
et frontières, était garni de ces pierres divines. 
Photius, dans sa Bibliothèque, rapporte qu'As- 
clépiade y étant monté près d'Iiéliopolls, y vit 
un grand nombre de bétjles ; il ajoute qu'il en 
rapporta des choses merveilleuses, et qu'Isi- 
dore les vit également après lui (2). 

Une inscription étrusque, rapportée par Pas- 
sarei, oii on lit les mots lapis veithi , interpré- 
tés par pierre hétjle , prouverait que, dans 



(i) Hérodote , Euterpe , et la note 371 de son dernier 
traducteur. 

{1) Biblioth. cod. 2.^1, p. io47- Extrait de la /-7e 
d'Isidore , par Damascius. 



igO DES CULTES 

l'antique EU'urie, on adorait de semblables 
pierres sous la même dénomination (i). 

En Egypte, ces colonnes étaient en grande 
vénération. Leur existence est attestée par plu- 
sieurs écrivains. J'ai parlé, et j'aurai encore oc- 
sion de parler de leur destination et du nom de 
ihoth qu'elles portaient; c'est pourquoi je ne 
m'y arrêterai pas. 

Le dieu Soleil des Phéniciens, Heleagabale 
avait, dans la ville d'Emese, un temple magni- 
fique, où brillaient l'argent, l'or, les pierres 
précieuses, et les riches oflPrandes des potentats 
des contrées voisines. La divinité n'y était point 
représentée à la manière des Grecs et des Ro- 
mains par une statue de forme humaine; mais 
sa représentation était une grande pierre toute 
noire, de forme conique, que les Phéniciens 
disaient être tombée du ciel (2). 

De pareilles colonnes existaient en Perse; 
elles étaient inscrites comme les thoths, et pla- 
cées sur les frontières. Lucien invoque ces co- 
lonnes et leurs inscriptions, pour prouver 
l'âge auquel mourut Cyrus l'ancien , roi de 
Perse (5). 

( 1 ) Lettere Boncagliese, lett. 12. 

(2) Histoire d'Hérodien, Vie de Macrin, liv. V, tra- 
duction de Mongault, p. 202. 

(3) Lucien , Traité des Hommes qui ont vécu long- 
temps. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 191 

Elles abondaient en Grèce , où elles portaient 
le nom d'hermès. Elles étaient également éle- 
vées sur les frontières , comme l'atteste Pausa- 
nias clans des passages déjà cités (i). 

Dansl'origine, ces colonnes étaient, en Grèce, 
comme ailleurs, des pierres brutes et grossiè- 
res, plantées sur des frontières. Les progTès des 
arts et de l'idolâtrie leur donnèrent bientôt des 
formes régulières et agréables ; on les surmonta 
d'une tête humaine, qui était la figure d'une 
divinité; on les érigea, ainsi embellies, dans les 
villes, dans les temples. Une rue d'Athènes 
était bordée d'hermès : chaque maison avait à 
l'entrée extérieure plusieurs de ces kermès, 
que dans les jours de fête on couronnait de 
fleurs. 

Mais ces innovations séduisantes ne furent 
pas adoptées par tous les Grecs; et le culte des 
pierres grossières et informes se maintint parmi 
eux dans le temps où la civilisation de ce peuple 
avait atteint un haut degré de perfection. La ci- 
vilisation n'agit pas sur toutes les classes de la 
société; un culte ancien n'est jamais entière- 
ment détruit par un culte nouveau, embelli ou 
perfectionné. Doit-on s'étonner si, pendant 
que les Calatnis, les Miron, les Phidias en- 

(1) Pausanias, Corinth., à la fin du livre. 



Jt)?, DES CULTES 

faiitaieiU des chefs-d'œuvre et des dieux, fai- 
saient admirer, adorer même , par une nation 
pleine de goût et de sensibilité, les produc- 
tions sublimes de leurs ciseaux, on voyait en- 
core le vulgaire , et principalement les habitans 
des campagnes, porter leurs hommages et ren- 
dre un culte régulier à des morceaux de rocher, 
à des pierres brutes et informes ? Ce serait ne 
pas connaître Tempire de l'habitude sur la plu- 
part des hommes, et leur zèle à suivre aveu- 
glément la route battue par leurs ancêtres. 

Ces chefs-d'œuvre de sculpture^ oùl'art, pour 
ainsi dire, s'associant à la divinité, participait 
au culte qui lui était rendu, n'agissait pas assez 
puissamment sur l'opinion et sur les vieilles ha- 
bitudes desGrecs, pour leur faire négliger l'an- 
tique vénération qu'ils conservaient pour des 
pierres grossières. 

Pausanias, en parlant d'une statue d'Hermès 
qu'on voyait dans la ville de Phares, en Achaïe, 
dit qu'elle était accompagnée d'une trentaine de 
grosses pierres carrées, dont chacune est ho- 
norée , dit-il, par les habitans, sous le nom de 
quelque divinité. Il ajoute que ce n'est pas fort 
surprenant : car anciennement les Grecs ren- 
daient à des pierres toutes brutes; les mêmes 
honneurs qu'ils ont rendus depuis aux statues 



A.NTÈlilELRS \ L IDOLATRIE. 1^3 

«les dieux (i). 11 (Ul ailleurs que les pierres les 
plus grossières sont les plus respectées, parce 
qu'elles sont les plus anciennes. 

Lorsque la Grèce eut admis la théologie des 
Egyptiens, les fables et les noms de leurs divi- 
nités, elle appliqua ces fables et ces noms aux 
objets grossiers de son adoration. Ainsi, des 
pierres en forme de colonne ou de cippe étaient 
adorées à Delphes sous le nom ôi^ Apollon y à 
Argos, sous celui de Jiuion; li Thèbes, sous 
celui de Bacchus , et, près de Corinthe, sous 
le nom de Diane Patroa; une pierre pyramidale 
reçut, tout comme à Emesse, le nom iVEloi^a- 
hale ou du soleil. De pareilles pierres étaient 
nommées, à Sicyone, Jupiter Melichius; à Mé- 
gare, Apollon Carinus ; à Thespie , CupidoTi ; 
à riiette , Hercule ; à Paphos, Vénus , etc. 

Les habitons de Delphes rendaient aussi les 
honneurs divins à une pierre située près de 
cette ville: a Elle est de moyenne grandeur, 
» dit Pausanias;on la frotte d'huile tous les 
» jours , et on l'enveloppe de laine crue les 
» jours de fêtes (i). )) 

Les anciens nommaient cette pierre bétyle ou 
abadir. Ce dernier nom appartenait aussi à des 

(i) Pausanias, Achaïe. 
(i) Pausanias, Phocide, 



ig4 r>^^ CULTES 

divinilés-plent s qu'adoraient les CarlliiJginois. 
On suppcsT (\ii s la suite que celte pierre de 
Delphes était celle que Saturne avala, croyant 
avaler le corps de son fils Jupiter, et qu'il ren- 
dit bientôt après par l'effet d'un vomitif". 

Les Grecs ne donnèrent à ces pierres ces 
difFérens noms, qu'après avoir admis les dieux 
des Orientaux; car, avant cette époque, elles ne 
portaient que le nom générique d'hennés. 

Les Romains adorèrent de pareilles pierres, 
et les nommèrent Terme , divinité des bornes 
ou des frontières. Virgile indique la forme, le 
volume et la destination de ces pierres limi- 
tantes, lorsque, peignant dans son dernier li- 
vre de l'Enéide, le combat singulier de Turnus 
et d'Énée, il dit : 

Saxum ajitiqiaim, ingens, campo qund forte jaceb al , 
Limes agro positus, litem lit discerneret arvis. 

Et Juvénal indique le respect religieux qu'on 

portail à ces bornes divines, en nommant 

sacrée la pierre ou le rocher qui les consti- 
tuait : 

. . Sacrum affoditmedio de limite saxvm (i). 

Le seul trait qui compose la fable du dieu 
Terme annonce qu'il résista à l'introduction 

(i) Juvcnal , satir. i6, v. 38. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. igS 

lies dieux nouvellement admis par les Romains. 
Lorsque Tarquin fit reconstruire le Capitole, 
et qu'd y fonda le temple de Jupiler, le dieu 
Terme, qui occupait la place, ne voulut point 
la céder à ce nouveau dieu, ni à aucun autre. 
Ovide célèbre dans ses vers cette glorieuse 
résistance ; et Virgile qualifie ainsi ce dieu 
tenace : 

- Capitoli immobile s axum. 

C'est ici une preuve de l'antériorité du fé- 
tichisme sur le sabéisme, et un exemple de 
l'attachement des peuples aux objets de leur 
antique adoration, ainsi que de leur répu- 
gnance pour toute nouveauté en matière de 
culte. 

Le dieu Terme était, comme les autres dieux 
dont je viens de parler, une pierre brute plan- 
tée sur des frontières, un rocher, saxuin. On 
lui rendait un culte; et sa fête, appelée Ter- 
minahy était célébrée le 22 janvier. Ovide, 
dans ses Fastes, en a décrit les cérémonies, et 
nous a conservé l'hymne qu'on adressait à cette 
divinité borne : j'en ai rapporté ailleurs un 
fragment (i). 

Voilà des témoignages asser. nombreux de 

(i) Voyez ci-dessus, cliap. X, p. 149. 



1C)6 -DES CULTES 

rexisleuce de res pierres monunienfales limi- 
tantes et adorées chez les anciens. Je passe aux 
pierres de la même espèce qui existent encore 
parmi les modernes. 

Les insulaires de Cozumel ou de Sainte- 
Croix adorent une pierre dressée, de dix pieds 
de haut, à laquelle ils donnent la forme d'une 
croix, forme qu'avaient les anciens Tlioihs 
de l'Egypte. Celte pierre cruciforme, suivant 
Oviédo, qui me fournit ces détails, est invo- 
quée par les habitans pour en obtenir de la 
pluie. 

Les anciens naturels de File de Saint-Do- 
mingue adoraient plusieurs de ces pierres en 
forme de croix, qu'ils appelaient Zcmez. Char- 
levoix, dans son Histoire de cetle île, parle 
d'un cacique qui adorait trois pierres, dont 
l'une avait la vertu de faire croître la récolte; 
l'autre de procurer aux femmes enceintes un 
accouchement heureux; et la troisième de pro- 
duire au besoin la pluie et le beau temps. 

Le même écrivain, dans son Histoire de la 
INouvelle-France, parle d'un rocher, ou pierre 
dressée, placé au midi de la grande baie , que 
les sauvages adorent comme le dieu lutélaire 
(ie leur pays (i). 

(i) Histoire de la Noin'elJe-France, t. I, p. 447- 



AMTERIEURS A L IDOLATRIE. nj-1 

J. Long a vu, dans ses voyages sur Ifs bort's 
du lac supérieur, un rodier élevé que les îii- 
diens-Chi|)peways appellent Kilchée-Manitoo , 
ou le Maître de la vie de l'honinie^ Ils y por- 
tent des oflrandes , jclcnt du tabac et autres 
choses dans les eaux du lac, et l'adorent comn;e 
lin dieu suprême (i) ; mais ce rocher, d'après 
les dimensions que lui a données rauleur de ce 
voyage, a été placé là par \à nnîure, et non 
j>ar la main des hommes; et on peut le mettre 
au rang de ces hétjles qui, suivant Sanchonia- 
lon, furent l'abri qués par Uranus. 

Les INatchez, nation de la Louisiane, ado- 
rent une pierre conique. Cette forme rappelle 
celle des pierres adorées en Grèce et en Asie. 

Si l'on se reporte en Europe, on y trouve 
en abondance des pierres de cette esjièce : 1 Es- 
pagne, le Portugal, rAnglelerre, l'Ecosse, ec 
sur-tout les îles Hébrides, en offrent de nom- 
breux exemples. Il faudrait des volumes pour 
les détailler. Je me borne à indiquer les pru.- 
cipaux écrivains qui se sont parîiculicrcmeni 
attachés à les décrire. Stiikelcy a décrit ccu;e 
du comté d'Oxford et d'Overton-Temple; Pcti- 
iianty ceux d Ecosse; Boiiassc , ceux de Cor- 
nouailles; Canulcn a parlé de plusieurs de «'cs 

(a) T'orn^r de J . Lo-i^, p. S"', et 8 .{- 



198 DES CULTES 

moiiumens qui existent dans la Grande-Bre- 
lagne. Kejsler, dans ses Antiquités septentrio- 
nales, a publié de savantes dissertations sur le 
même sujet. Tfilliams Cooce a vu un grand 
nombre de ces monumens barbares en Suède, 
enDanemarck et en IVorAvège. On a des preuves 
que la plupart de ces pierres recevaient un 
culte. Ce dernier voyageur assure que, dans 
une cbronique d'Islande , intitulée Kristni- 
Sagay on lit que les Islandais, avant qu'ils 
eussent embrassé le christianisme, allaient ado- 
rer, à Gilia , une pierre dans laquelle ils 
croyaient que résidait leur génie lutélaire. 
Olaits Ponnius a donné plusieurs descriptions 
de pareils monumens. Olaûs Magnus a parlé 
en détail de ces pierres érigées qui abondent 
en Suède. Il les qualifie d'obélisques ^ de co- 
lonncs et de pyramides. Suivant cet historien, 
les unes sont destinées à faire passer à la pos- 
térité la mémoire de quelques héros , des 
combats et des victoires; les autres sont des 
monumens sépulcraux ou des bornes de terri- 
toire. La plupart de ces écrivains ont joint h 
leur description la gravure de ces obélisques 
grossiers. 

Pococke a mesuré une de ces pierres, qu'il 
a rencontrée près d'un village appelé llanuar, 
sur le chcniin de Lunebourg à Hambourg; elle 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 199 

avait trente pieds de hauteur : c'est à pea près 
là le maximum de leur élévation. On sait que 
ces pierres étaient adorées avant que le chris- 
tianisme fût admis dans les contrées septentrio- 
nales de l'Europe. Elles le sont encore dans 
celles où cette religion n'a pas encore pénétré. 
Aux exemples déjà cités je joindrai celui des 
Vandales, qui rendaient un culte à un monu- 
ment de cette espèce, appelé Fliniz, mot qui 
signifie pierre ou rocher ; et celui des Lapons, 
qui adorent encore une pierre brute isolée, 
qu'ils \\o\\\\\\e\\i StorjiuLlxare.la prouverai ail- 
leurs que les Français, long-temps après l'éta- 
blissement du christianisme parmi eux, ont 
rendu un culte à des pierres brutes. 

Dans le Nord du continent de l'Europe, ces 
monumens, suivant ^i\'illiam Coxe, sont nom- 
més monumens celtiques y pietés , cambricns , 
gothiques , danois, saxons. Cette diversité, celte 
incertitude de jjoms donnés à ces pierres vé- 
nérées par les peuples du Nord, prouvent que 
leur dénomination primitive, celle qui carac- 
térisait leur culte, a été, par le temps, ellacée 
de la mémoire des hommes 5 ou qu'un j)eiq)le 
nouveau a succédé, dans cette partie du moîide, 
<à un peuple plus ancien, don! la langue el les 
usages sont restés dans l'oubli. 

11 en est de même en France, où de pareils 



200 DES CULTES 

iiionuniens se trouvent en quanlité. Le pèi"e 
liosfrenen et sur-tout les savans la Saui'agère 
et Cajhis en ont parlé avec détails^ et en ont 
donne la figure. J'ai trouvé dans des chartes 
du onzième ou douzième siècle ces pierres 
indiquées sous les noms de Petra erecta , 
Saxum erecium, Terminus antiquus , et plus 
souvent sous celui de Petra fixa : d'où vien- 
nent les noms très-nombreux dans notre no- 
menclature géographique de pierrefixe , pîerre- 
Jite, pierrejaite y et dans nos parties méridio- 
nales, de Pierre-fichade y etc.; et j'ai la cer- 
titude que la plupart des bourgs, villages, 
territoires ainsi nommés, renferment une très- 
grande borne, ou longue pierre dressée. Celle 
que l'on voit dans le Bas-Poitou, près d'^w/'/Z/e, 
dont Caylus adonné la figure et la description, 
porte le nom de Pierre-de-bout. On en Irouve 
ailleurs qui sont appelées pierre-longue, lo?igue- 
pierre, haute-home , roche- cornue (i). A une 
lieue et demie de Tournay, entre les villages 

(i) Sur la vive gauclie ilc la Ivoire et dans le j^ays ap- 
pelé Sauinurois,on trouve se\)t pù^nes fixes ou Peu Ivan. 
On reuiaïque celle oui est située dans l'enclos de la mai- 
son neuve, coinniune de Bessé : on la nomme Pierrc-loii- 
gve.Sa. hauteur est de six mètres et un tiers. (Recherches 
histoririiii-s sur la ville de Sautnur , jxir ^î. Hodin , t. i, 
cliap. 2 et '\.) 



A>TEi\lEUUS A L IDOLATRIE. 20I 

(Vllollain et de Rongy, on voit, au milieu de 
la cniiipagiie, une pierre brute, haute d'en- 
viron quinze pieds, large de dix, épaisse de 
deux, et enfoncée très-nvant dans la terre : on 
la nomme la pierre Brunehnut. Cette dénomi- 
nation, comme celles que je viens de citer, 
n'est ni originelle, ni indicative de la destina- 
tion {'e ce monument; elle appartient, ainsi 
que les précédentes, à une époque bien posté- 
rieure à son érection. A une trentaine de pas 
de cette pierre, se trouvent les restes d'une 
des chaussées dites de Bruiiehaut. Le chemin 
a donné évidemment son nom à la pierre qui 
l'avoislnait (i). 

Ces obélisques grossiers , fort nombreux en 
Bretagne, y sont nommés nicJiJiir, qui signifie 
pierre longue (2). 

Toutes ces dénominations expriment l'état 

(i) Recueil d' Antiquités vomnines et gauloises trou- 
vées dans la Flandre, par IM. J. de Bast. 

(2) Le brave et savant Latour-d' Auvergne nous ap- 
prend , dans ses Antiquités gauloises, (^aarniéné, en 
cello-Lreton, slgnitie montagne , hauteur, d'où, sui- 
vant lui, est venu le nom à^ Arménie , pays fort mon- 
tagneux. Il est certain que , dans plusieurs dialectes 
anciens, inen , min , maen , signifient ce qui est élevé , 
ce qui domine, nt que delà a élé formé notre mot cmi- 
nctit. 



202 DES CULTES 

iictuel de ces moiiismeiis, mais ne caraclériseiif 
lii leur destination antique, ni leurs rapports 
avec le culte : rapports qu'une infinité de té- 
moignages anciens et modernes rendent in- 
contestables. 

Destinées à fixer la ligne de démarcation 
tics frontières, ces pierres, dont les grands 
avantages furent reconnus par les peuples li- 
mitrophes, devinrent l'objet de leur respect 
mutuel, et bientôt de leur adoration. Érigées 
Cil divinités, leur présence sur les frontières 
parut en sanctifier le terrain. Ce fut ce terrain 
sacré que l'on clioisit pour être la sépulture 
des hommes distingués par leur vertu ou leur 
courage. Cet honneur, cette espèce d'apothéose 
décerné au mérite, le fut bientôt à la puissance, 
ensuite à la richesse; enfin personne n'en fut 
privé, excepté les scélérats : c'est une vérité 
historique que j'établirai sur des preuves cer- 
taines. Les frontières devinrcjit un véritable 
cimetière; et les monumens sépulcraux qu'on 
y éleva furent semblables aux pierres limi- 
tantes et sacrées. Dans ces temps de barbarie, 
les hommes n'imaginèrent point de formes 
différentes pour honorer les dieux et les morts. 

Dans ses voyages, le docteur Pallas a ren- 
contré une infinité de tombes placées sur des 
irontières, et accompagnées d'une, de deisx , 



ANTÉRIEURS A. l'iDOLATRIE. 205 

et même de trois pierres longues érigées, dont 
quelques-unes éiaient chargées de iigures ou 
de caractères inconnus (i). 

La politique éleva de pareils monumens 
pour transmettre à la postérité la mémoire des 
héros , de leurs exploits et des grands événe- 
mens. Dans des pays où les arts avaient fait 
des progrès, on grav^a sur ces pierres, encore 
brutes , des emblèmes , des inscriptions : ce 
qu'avait fait Sésoslris fut imité par plusieurs 
autres conquérans. Pallas rapporte plusieurs 
exemples de pierres sépulcrales chargées d'ins- 
criptions ou de figures emblématiques. Borkise 
et Olaûs Mngnus décrivent plusieurs pierres 
grossières élevées en forme de colonne, exis- 
tant en Suède et en Angleterre, et chargées 
de figures ou d'inscriptions , dont quelques- 
unes sont assez récentes : elles attestent des 
victoires ou la mort de quelque brave. 

On ne connaît en France qu'un seul monu- 
ment de cette espèce qui soit inscrit : c'est celui 
qui existe entre Joinville et Sainl-BIdicr, dans 
le territoire du village de Fontaine , que les 
habitans du pays appellent la Hanle- Borne. 
C'est une pierre longue, plaie, rustique, et 

(i) Vojage de Pallas, t. Y, p. i i, 12; t. Vï, p. 237, 
9.38ctsuiv.; t. YIÏ, p. 238. 



2o4 DES CULTES 

haute de dix-huit pieds, sur laquelle est une 
inscription où se lit le nom de Viromaïus. Les 
earacUres qui suivent ont exercé sans succès 
l'érudition de plusieurs savans (i). 

Ce que je viens d'exposer m'induit naturel- 
lement à conclure que ces bornes, que ces 
pierres brutes, monumentales ou sépulcrales, 
inscrites ou jnueitrs (car c'est par ces mots qu'on 
distinguait autrefois celles qui étaient chargées 
d'inscriptions de celles qui n'en portaient point); 
que ces pierres, dis-je, ont été l'origine des 
cqjpes, des colonnes monumentales et des obé- 
lisques, etc., qui figuraient parmi les construc- 
tions fastueuses de l'Egypte , de la Grèce et de 
Rome. 

J'y A ois d'abord une conformité de desti- 
nation ; ci'.r, et cela est connu , les clppes, les 
colonnes, les obélisques ont été, ainsi que 
les pierres brutes auxquelles je les compare, 
empio}és comme monumens politiques, sépul- 
craux et religieux. J'y vois encore beaucoup 
de rapports datis les formes, ou ])!ulùt je n'y 
vois de différence que celle qui se trouve entic 
les ouvrages de l'industrie et du goût des peu- 
ples qui, favorisés par ties clrconsîances heu- 
reuses, ont devancé leurs contem})orains dans 

(t) Yoy. les 3/cm. Je l'Jcad. des Jii.uiij). , vol. ÎX 
p. i';o('l siiiv,; t;t ..hili(]r(i(<\i df ('tn7"\, t. ]n,p. ;\i\\. 



A^TÉRlIil RS A L'iDOLAinrE, :io") 

1.1 carrière des sciences et des beaux-arts , et 
les productions de l'indiistrie et du goût des 
nations qui sont restées dai;s leur barbarie 
originelle, ou qui commencent à peine à s'en 
débarrasser. 

11 serait possible encore que rallacbement dp 
certains peuples à leurs anciensusages et leur 
éloigtiement pour les nouveautés les eussent 
portés à proscrire les embellissemens dans ces 
objets de la vénération publique. Une nation 
très-ancienne, et célèbre parmi nous, avait 
une loi qui défendait expressément, comme u:ie 
action sacrilège, d'attenter à la grossièreté des 
inonumens du culte. .l'aurai bientôt occasion 
de la rapporter. 

Cette loi ne fut point générale ; et le peuple 
môme qui la mit en vigueur, entraîné par 
l'exemple de ses voisins, la transgressa bientôt. 
Ainsi, malgré quelques obstacles particuliers, 
la civilisation et les arts relatifs aux construc- 
tions suivirent le cours de leurs progrès. Les 
monumens qui subsistent encore, tels que ces 
pierres dressées sur lesquelles les Tatars et les 
peuples du nord de l'Europe ont gravé des ca- 
ractères emblématiques, des inscriptions, des 
figures d'hommes et d'animaux; tels que ces 
massifs de maçonnerie, en forme d'obélisque, 
dont Pallas a vu quelques exemples dans ses 



20G DES CULTES 

voyages (i), qu'on nomme en Angleterre Tours 
dancises , et dont la France oflre un exemple 
très-remarquable dans la Pile de Saint-Marc , 
décrite par la Sauvagère (2), indiquent les de- 
grés intermédiaires que l'art a parcourus dans 
sa marche , .pour faire passer ces monumens 
de l'état de barbarie à celui de perfection oii 
l'ont porté les Egyptiens et les Grecs. 

(i) Notamment à Bolgai'i. T'^oj. t I, p. 218. 

(2) Cette pile, bâtie en brique, olfre dans son plan 
vm carré parfait , dont chaque côté est de douze pieds six 
pouces. Sa liautcur totale est de quatre-vingt-six pieds six 
pouces. Ce n'est pas le seul monvmient de ce genre qui 
existe en France ; dans les environs de Sablenceaux est 
ime semblable construction , nommée la Pile-Longue ; 
elle est Ijàtie en moellon avec du ciment dur ; chaque 
côté du plan de sa base a dix-huit pieds de longueur ; sa 
hauteur totale est de soixante-quatorze pieds. Il existait 
de pareilles piles sur les frontières de la Touraine et du 
Poitou, et particulièrement une située presqu'au con- 
fluent de la Creuze et de la Vienne, au lieu nommé Port- 
de-Pile. {T^oj-, les Antiquités de la Saiivogère.) 



ATNÏERIEURS A L IDOLATRIE. 207 



AXVA^VXXXVVVXVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV'VVVVVVVVXX.X-VVVs. 



CHAPITHE XIII, 



Des inonumens moiiolitlies, cai-rés ou cubiques, et autres 
semblables. Oiijïine des autels et des trônes. 



Ces moiuimcns ont tant de i-apport avec 
ceux qui font l'objet du chapitre précédent, 
que j'ai été long-temps induit à les ranger dans 
la même classe ; mais, considérant la différence 
de leurs formes, et l'usage très-distinct auquel 
ils ont été employés dans la suite, je me suis 
déterminé à les regarder comme une espèce 
particulière. 

Ces pierres carrées ou d'une forme appro- 
chante, destinées, dans l'origine de leur insti- 
tution , à marquer les frontières, ont eu dans 
divers pays un sort différent : les unes sont res- 
tées simplement des objets d'adoration ; d'au- 
tres furent destinées h recevoir les offrandes , 
les libations et le sang des victimes que les 
hommes y égorgeaient en l'honneur de la di- 
vinité j d'autres enfin devinrent des espèces de 



2o8 Di:S CULTES 

sièges sacres, où (!e prétendus interprètes des 
illeux rendaient d( s oracles , et sur lesquels les 
souverains s iiisLallaient pour recevoir leur 
inauguration. 

C'est sous ces différens rapports que je vais 
examiner ces monumens. 

Quanta leur destination originelle, elle n'est 
pas douteuse, si l'on considère que ces pierres se 
trouvent encore pour la plupart sur des frontiè- 
res, et qu'elles ont porté , chez dift'érens peuples, 
le nom de la divinité qui y présidait. Les licr- 
mès y nom générique des bornes chez les Grecs, 
étaient le plus souvent des pierres carrées. Pau- 
sanias, en parlant de ces figures adorées, nous 
les désigne sous cette forme. Lorsque les arts 
el l'idolâtrie eurent fait des progrès parmi ces 
peuples, on les surmonta d'une tête humaine 
avec quelques attributs ; on plutôt, en les fa- 
briquant de cette sorte, on conserva religieu- 
sement la forme carrée à la partie de la pierre 
qui supportait cette tête : c'était un hommage 
rendu à l'antique habitude , un sacrifice que 
faisait le bon goût à la superstition. Pausanias 
ne se borne pas à des exemples particuliers , 
qui prouvent que beaucoup iVhen?iès avaient 
la forme carrée : il généralise sa désignation , 
lorsque, parlant d'une figure d'Ammon, vue 



àistérieurs a l'idolâtrie. 209 

en Arcadie , il ajoute qu'elle est de figure carrée 

comme les hennés (i). 

Le même auteur s'exprime plus positivement 

encore lorsque , décrivant la Messénie , il dit 
que sur la porte d'Ithome , à Mégapolis , ville 
d'Arcadie, on voit une statue de Mercure qui 
est dans le goût antique; a car, ajoute-t-il, les 
» Athéniens ont fait les hennés de figure car- 
« rée; et, à leur imitation, les autres peuples 
» de la Grèce ont donné cette forme à toutes 
» les statues d^hennès (2). » 

Les Romains adoraient, comme les Grecs, 
des pierres carrées, dont la dénomination était 
sjnonjme d'hennés ; ils y ajoutaient une épi- 
tliète indicative de sa forme : ils les nommaient 
Mercurius quadratus y Mercure carré, ou sim- 
plement Deus quadratus ; et, sous ce dernier 
nom, ils comprenaient souvent le dieu Tenne^ 
qui présidait aux bornes, et qui en était une : 
ce qui contribue à établir l'afTinilé des pierres 
carrées avec les frontières, et celle de hennés, 

ou Mercure , avec le dieu Terme. 

Mercure , à cause de la forme de la pierre 

qui le représentait , fut aussi nommé quadri- 

ceps , quadrifrons , quadriformis , le dieu à 

quatre faces. 

(i) Pausanias, ^rca^. 
(3.) Pausanias, Mew<'///e_, cliap. 33. 
I. 14 



210 DES CULTES 

Ces pierres carrées reçurent plusieurs autres 
dénominations, suivant les pays et les temps; 
et, chez les Grecs, le nom spécial de ces pierres 
fit souvent oublier le nom générique kermès. 
C'est ainsi que la pierre carrée, surmontée d'une 
tête à cornes de bélier, était adorée en Arcadie , 
comme je viens de le dire, sous le nom ô^ Am- 
man; une autre pierre, à Tliespie, l'était sous 
celui de Cupidon. 

Toutes les pierres carrées ne furent pas des 
divinités ; mais plusieurs obtinrent un respect 
religieux et une mention dans les fables my- 
thologiques : telle était la pierre dite de Bon- 
Conseil ^ qui se voyait hors de la ville de Thè- 
bes, parmi plusieurs monumens sacrés et sé- 
pulcraux. C'est , dit la Fable , Minerve qui la 
lança sur Hercule , lorsque , dans sa fureur, ce 
héros allait tuer Amphitryon : étourdi du coup, 
il s'endormit, et changea de résolution. Pau- 
sanias , qui nous fournit ces détails , ajoute que 
cette pierre , qu'il qualifie de miraculeuse, 
était au dessous d'un autel dédié à Apollon 
svondius y ouïe dieu qui préside aux traités, 
emploi qui est généralement attribué à Mer- 
cure , dieu des bornes (i). 

Près de Mégare et du tombeau de Mégaréus, 

(v) Pausanias, Bœotie. 



ANTERIEURS A l'jDOLATRIE. 211 

était une grosse pierre sur laquelle, dit Pausa- 
iiias, Apollon déposa sa lyre. De pareilles pier- 
res étaient placées près des tombeaux. Ojî en 
voyait de toutes brutes près du tombeau d'Am- 
phion. Elles étaient au nombre de trois près de 
celui de Mélanippe. Aux hermès grossiers, c'est 
à dire aux pierres brutes, on substitua , dans 
la suite , près des tombeaux , des bermès fa- 
çonnés par l'art , mais qui conservaient la 
figure carrée , leur forme originelle : tel était 
Thermes qui , avec une colonne chargée d'une 
épitaphe , accompagnait le tombeau de la sy- 
bille Héropliile , qu'on voyait dans la Troade, 
du temps de Pausanias (i). 

Le même auteur nous parle de deux pierres 
vénérées , posées l'une sur l'autre , qui se trou- 
vaient en Arcadie , près du temple de Cérès, 
Elles étaient parfaitement jointes. On posait 
entre elles un écrit, contenant les rites et les 
cérémonies qui devaient s'observer lors de la 
solennité des grands mystères de cette déesse. 
C'était alors que l'on retirait cet écrit pour en 
faire usage ; après la féte^ on le replaçait entre 
ces deux pierres. « Ces pierres sont en si grande 
» vénération, dit Pausanias, que, dans des 

( I ) Pausanias , Phocidc. 



212 DES CULTES 

» affaires importantes, plusieurs personnes y 
» jurent en mettant la main dessus (i). » 

Au rang des pierres carrées qui recevaient 
un culte, je dois placer la pierre noire adorée 
par les anciens et les modernes Arabes : on la 
nomme Brachtan. J'en parlerai plus en détail 
dans la suite (2), 

Une autre pierre de forme pareille , mais de 
couleur blanche , est tout aussi respectueuse- 
ment conservée dans la même ville : elle est 
renfermée dans un coffre de fer placé sous un 
dôme. On croit qu'elle porte l'empreinte des 
pieds d'Abraham. 

Les Arabes adoraient aussi une grosse pierre 
appelée Manali : ils lui offraient des sacrifices. 
On croit que c'est la même divinité que le 3Iéni 
adoré par les Juifs , et dont parle le prophète 
Isaïe. Quoiqu'il en soit, cette dénomination 
rappelle celle d'une autre pierre très-vénérée 
chez les anciens Romains , et qu'ils nommaient 
Manalis. Festus nous apprend qu'elle était 
placée à Rome, hors la porte Capène, et près 
le temple de Mars. Les Romains, dans des 
temps de sécheresse , la promenaient en pro- 

(i) Pausanias, Arcadie. 
ip) Voyez ci-après, cîiap. 21 . 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 2l5 

cession pour obtenir de la pluie (i). Nonius 
dit qu'on la transportait pour le même motif, 
et que cette cérémonie religieuse était nommée 
manale sacrum (2). Fulgence , d'après Labéon, 
qui avait composé quinze volumes sur les rites 
des Etrusques et autres peuples, rapporte que 
l'on faisait mouvoir les pierres inanales lorstjue, 
dans les sacrifices, les fibres des victimes étaient 
trouvées d'une couleur jaunâtre. 11 ajoute que 
ces pierres, qui sans doute étaient nombreuses, 
avaient la forme cylindrique, et que les anciens 
étaient en usage de les traîner le long des li- 
mites, lorsqu'ils avaient besoin de pluie (3). 

Toutes ces pierres carrées , ou de forme ap- 
prochante, rappellent deux pierres pareilles: 
l'une qui se trouve dans l'île de Ceylan , et 
l'autre qu'a vue le major Sjmes , en se ren- 
dant dans la capitale de l'empire des Birmans. 
Elles portent toutes deux des inscriptione sur 
leur face supérieure; toutes deux elles ont la 
forme d'un autel moderne; et les hiérogly- 
phes dont elles sont chargées passent dans 
l'un et l'autre pays pour l'empreinte des pieds 

( I ) Festus, au mot Manalis. 

(2) Nonius, au mot Manalis Lapis. 

(3) Fulgenlius, deprisco Sermone, au mot Manales. 



21 4 DES CULTES 

(le Boiiclh y 1 ont OU Boudhain : divinilé qui a 
de très-grands rapports avec Mercure (i). 

Ces pierres carrées, oblongues ou cylindri- 
ques , grossières ou travaillées, ne diffèrent 
point, pour la forme , des autels antiques; elles 
n'en diffèrent guère par le genre de culte qu'on 
leur rendait. On en trouve près des tombeaux, 
et l'on sait que près des tombeaux étaient sou- 
vent des autels : c'étaient ceux que les Latins 
appelaient ara _, parce qu'ils étaient spéciale- 
ment consacrés aux dieux Lares _, aux dieux 
Mânes. 

Ces pierres étaient les mêmes que celles ap- 
pelées Ahadir, Béthel. Les peuples cultivateurs 
et pasteurs y répandaient des fleurs, du lait et 
de l'huile, et quelquefois les enveloppaient de 
la toison de leurs troupeaux. Les autels des Hé- 
breux étaient oinls d'aromates et d'huile (2). 
Les peuples chasseurs et guerriers, au lieu 
d'huile et de lait, y faisaient couler le sang des 
animaux qu'ils y égorgeaient, et même trop 
souvent celui des hommes. 

Les différentes occupations auxquelles la né- 
cessité de pourvoir â leur subsistance avait livré 

{\) Relation de V Ambassade afiglaise dans le rojaumc 
d'Ava, par le major Sjrnes. Voyez la note de la pag. Sa. 
(2) Exode, chap. 29 et 3o. 



ANTÉRIEURS X l'iDOLATRIE. 2i5 

certains peuples , la nature du sol et du climat 
qui avait commandé ces occupations diverses , 
transformèrent seules les pierres bétyles en au- 
tels de sacrifice. 

Si l'on considère les autels antiques, on y 
trouvera de nouvelles conformités avec ces 
pierres vénérées. Ces autels étaient, pour l'or- 
dinaire, des parties de rocher que des accidens 
naturels ou que l'art avait détachées ou mises à 
découvert. On les transportait ensuite au lieu 
destiné au culte. Leur grossièreté ne nuisait 
point à la vénération qu'on leur portait. Les 
peuples alors, pour être attirés vers ces objets 
sacrés, n'avaient pas besoin qu'ils se présentas- 
sent sous des formes gracieuses et séduisantes: 
ces formes leur étaient inconnues. Même lors- 
que les arts furent, chez plusieurs nations, ap- 
pelés à embellir les objets du culte, d'autres 
peuples les repoussèrent, et regardèrent leur 
admission dans les lieux saints comme une in- 
novation dangereuse, une profanation. îSous 
avons un exemple bien marqué de cet attache- 
ment pour les vieilles pratiques , de cet éloi- 
gnement pour les nouveautés, dans les lois 
imposées aux Hébreux. (( Si vous faites un 
» autel de pierre , dit leur législateur, vous 
» ne le bâtirez pomt de pierres taillées ; 



2l6 DES CULTES 

» car il sera souillé si vous employez le ci-' 
» seau (i). » 

La même loi est renouvelée dans le Deuté- 
ronome : (( Lorsque vous aurez passé le Jour- 
)) dain .... vous élèverez de grandes pierres 
» que vous enduirez de chaux pour y pouvoir 
)) écrire toutes les paroles de la loi que je vous 
)) donne; vous élèverez ces pierressurle mont 
)) Hébal, et vous les enduirez de chaux : vous 
» dresserez là , au Seigneur votre Dieu, un au- 
» tel de pierre où lejèr 7i aura point touche'; 
)) quelles soient brutes et non polies. Vous y 
)-> écrirez distinctement les paroles de la loi 
» que je vous propose (2). 

Cette loi fut exactement mise à exécution 
par Josué. Il éleva un autel au Seigneur sur 
le mont Hébal, et, selon que Moïse l'avait or- 
donné, il construisit cet autel de pierres non 
polies, que le ciseau n'avait point touchées, et 
il écrivit sur les pierres la loi de Moïse (5). 

Ces passages sont instructifs; non-seulement 
ils nous montrent l'attachement des Hébreux 
poui les usages anciens; non-seulement ils 
constatent positivement l'usage de consacrer 

(1) jE'.raf/e, cliap . 20, v. 25. 

(2) Deutéronome, chap. 27, v. 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8. 

(3) Josué, chap. 8, v. 3o, 3i et 32. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 217 

des pierres grossières de préférence aux pierres 
façonnées, et établissent la similitude qui se 
trouve entre ces autels et les pierres grossières 
que les autres peuples regardaient comme sa- 
crées; mais encore ils nous décèlent le pro- 
cédé employé pour écrire facilement sur les 
pierres monumentales et religieuses. 11 est très- 
probable que les Hébreux devaient aux Égyp- 
tiens l'usage d'inscrire des lois sur des pierres; 
il est en conséquence très-probable que les 
Égyptiens, avant qu'ils eussent adopté la mé- 
thode plus pénible de graver sur la pierre, 
enduisaient leurs tlioths de chaux, et tra- 
çaient leurs inscriptions hiéroglyphiques sur 
cet enduit. 

Ces passages constatent encore l'usage an- 
tique d'élever des monumens religieux près 
des rivières et sur des montagnes frontières. 
C'est à l'entrée de la terre promise, près des 
rives du Jourdain, fleuve limitrophe , et sur le 
mont Hébal y que les Hébreux élèvent des 
pierres monumentales, et dressent un autel 
au Seigneur. 

La Bible nous offre plusieurs autres exem- 
ples d'autels placés sur des hauts lieux, sur des 
montagnes frontières. Les autels de Béthel , 
du YwoniGalaady deSic/icm, et plusieurs autres, 
en sont les preuves. Les Grecs aussi plaçaient 



2l8 DES CULTES 

leurs autels sur des montagnes et des fron- 
tières. Pausanias, dans ses voyages, en a vu 
plusieurs dans des lieux que la géographie 
nous indique comme des frontières; mais il 
s'exprime d'une manière très-positive, lorsque, 
parlant d'un autel de forme ronde, situé près 
d'un temple de Neptune en Arcadie^ sur le 
chemin qui conduit à Tégée, il dit que cet 
autel sépare le territoire de Mantinée de celui 
de Tegée (i). 

L'abbé Fontenu, qui a composé une Disser- 
tation sur les autels, regarde la pierre de Bé- 
thel comme le premier exemple des autels 
votifs, dont il y eut dans la suite un si grand 
nombre chez les Grecs et chez les Romains. 
Il croit que les pierres bétyles ont la même 
origine; ainsi, en assimilant les pierres bétyles à 
la pierre béthel, et en regardant cette dernière 
comme l'origine des autels, il en résulte que 
les autels sont une dérivation des pierres car- 
rées auxquelles on rendait un culte. 

L'autorité de ce savant est d'un grand poids 
sur une matière qu'il a si curieusement ap- 
profondie. Je l'ai invoquée pour établir l'ori- 
gine des autels, et je l'invoque encore pour 
confirmer mon opinion sur leur situation dans 

(i) Pausanias, ^/ra(//c^ chap. n. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 21CJ 

les lieux qui formaient les frontières. A propos 
de l'autel que Jacob fit élever avec Laban sur 
le mont de Galaad, où ils jurèrent ensemble 
une alliance éternelle, l'abbé Fontenu observe 
« que ce monument ramène à la plus haute 
» antiquité l'usage, observé dans la suite, de 
» placer aux extrémités des terres et sur les 
» frontières des États ces autels et ces bor- 
» nés, qui dès-lors devenaient sacrés et invio- 
» labiés (i). » 

Ces pierres carrées ou oblongues, objets de 
la vénération publique, eurent une autre des- 
tination : elles furent employées comme un 
siège consacré aux personnes éminentes en di- 
gnités civiles ou religieuses. J'en citerai quel- 
ques exemples. 

A Mégare, et près du temple de Diane, était, 
suivant Pausanias, une pierre appelée Anacle- 
tra, sur laquelle les habitans de cette ville 
prétendaient que cette déesse vint s'asseoir, 
pour se reposer des fatigues que lui causait la 
recherche de sa fdle Proserpine. Les femmes , 
ajoute notre auteur, pratiquent encore tous les 
ans je ne sais quelles cérémonies qui ont rap- 
port à cette tradition. 

(i) Mémoires de l'Académie, des Inscriptions, t. V; 
Histoire, p. i8. 



220 DES CULTES 

A trois stades de Gythée, dit le même au- 
teur, dans son Voyage en Laconie, on voit 
une grosse pierre toute brute. On dit qu'Oreste 
s'y étant assis recouvra son bon sens : c'est 
pourquoi on a nommé celte roche , en langue 
dorique, Jupiter-Cappautas j, ou Dieu-Cap- 
pautcis. 

En décrivant la ville de Delphes, il parle 
d'une grosse pierre où la sibylle Hérophile, 
lorsqu'elle rendait ses oracles, avait coutume 
de s'asseoir. 

En Elide, une pierre grossière, placée sur la 
cime du mont Sipyle, était nommée le trône 
de Pélops. 

Suidas dit que le nom ^aréopage dérive 
d'une roche élevée, sur laquelle siégeait an- 
ciennement ce tribunal célèbre. En effet, ce 
mot composé de p^g^o^^, monticule, et d'rtre^^, 
Mars, signifie monticule de Mars. 

Une pierre, placée dans une vallée spacieuse, 
près des ruines d'une ville antique , servait à 
l'inauguration des ducs de Carinthie; et voici 
comment : 

Un paysan, assis sur cette pierre, y reçoit le 
nouveau duc, lui rappelle, d'une manière très- 
piquante , les devoirs qu'il doit remplir, et lui 
donne une leçon bien faite pour rabaisser son 
orgueil. Le dur, alors, remplace le paysan 



AISTÉRIEURS A L'îDOLATRIE. 221 

sur la pierre, et, l'épée nue, il jure au peuple 
de ofouverner avec iustice. Il va ensuite à l'c- 
glise; après quelques cérémonies, il revient, 
vêtu des habits de sa dignité, siéger sur la 
pierre, rend la justice, et y exerce les premiers 
actes de souveraineté (i). 

Non loin d'Upsal , est une grande pierre , 
brute et ronde, qui sert également à l'introni- 
sation des rois de Suède. Elle est entourée de 
douze pierres cubiques moins grandes. Cette 
pierre est nommée morasten : c'est sur elle que 
siège d'abord le roi; c'est là qu'en présence 
de tous les grands du royaume il est sacré 
par les évêques, et qu'il prête son serment au 
peuple (2). 

Dans le pays de Galle, et dans le Flintshire, 
on voit, parmi plusieurs monumens druidi- 
ques et sépulcraux, un tumuluSy appelé Gors- 
seddeiiy qui signifie en gallois siége^ tribunal. 
Les Druides , suivant le docteur Borlasse , 
avaient des sièges élevés qui portent ce nom de 
Gorssedden j d'où ils rendaient la justice (3). 

Mallet, dans son histoire de Danemarck, 

(i) Joan. Boemius, de Moribus gentium, 1. 3, p. 244- 

(2) Olaûs Magnus, de Ritu gentiinn septent. ,\ih. i, 
cap. 18, et lib. 8, cap. i . 

(3) Monumens celtiques, par M. Cambry, p. 86, 89. 



222 DES CULTES 

parle cVuue pierre très-élevée, et placée au 
centre de douze autres qui le sont moins, et 
formant autour une espèce d'enceinte : c'est, 
dit-il, sur cette pierre centrale qu'était le siège 
où se plaçaient les rois, lors de leur couronne- 
ment. Le même auteur ajoute, à propos du 
poids énorme des rochers qui formaient ce 
monument, « que de tout temps la supersti- 
» tion a imaginé qu'on ne pouvait adorer la 
» divinité qu'en faisant pour elle des tours de 
)) force. » Il aurait pu dire aussi que de tout 
temps la politique , pour rendre ses institutions 
plus augustes et plus vénérables aux yeux des 
peuples , a emprunté les cérémonies de la 
religion. 

C'était ainsi que , dans le champ deRakosch, 
à trois ou quatre milles de Pest , sur les bords 
du Danube, s'assemblait la nation hongroise, 
pour élire son souverain , et tenir ses diètes. 

Les anciens rois d'Irlande étaient couronnés 
sur une pierre semblable, appelée lia/ail y ou 
pierre fatale. Le nouveau roi s'y asseyait; et 
l'on prétend qu'alors cette pierre miraculeuse 
poussait des gémissemens. Suivant une an- 
cienne prophétie, la race des Scots devait ré- 
gner par-lout où cette pierre serait conservée. 
Ce fut sans doute pour en empêcher l'accom- 
plissement qu'Edouard l'"'", roi d'Angleterre, 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 225 

la fit enlever et déposer clans l'abbaye de West- 
minster , où on la voit encore encbâssée dans 
une caisse de bois. 

Près de la petite ville de Reuse, en Alle- 
magne, située sur les bords du Rhin, et non 
loin de l'antique château de Marksherg , dont 
le nom indique sa position sur une frontière , 
est un monument où se tenaient les anciennes 
assemblées de la nation, et où se faisaient les 
élections des rois. Ce monument présente un 
édifice heptagone à ciel ouvert, percé de huit 
arcades. On voit dans l'intérieur une lonsue 
pierre, sur laquelle on suppose que s'asseyaient 
les électeurs. Un pilier massif, élevé au centre, 
était le trône du roi élu. Les historiens alle- 
mands rapportent qu'au quatorzième, et même 
au quinzième siècle , il fut tenu des assemblées 
politiques à l'imitation des anciens usages (i). 

L'auteur de la Statistique de Rhin-et-Moselle 
dit, au sujet de ce monument appelé Banc- 
Rojal y qu'il parait qu'au temps des anciens 
rois gaulois et francs, la nation austrasienne y 
tenait ses assemblées connues sous le nom de 
Champ-de-Mcus (2). 

(i) Momnnens celtiques, par M. Canibrj, p. 23'j. 
(2) Vojage en Hollande et sur les frontières occiden- 
tales de V Allemagne , traduit par Cantwel, t. II, p. 117. 



224 Ï^ES CULTES 

C'est ici un nouvel exemple de l'usage de 
s'assembler, pour les affaires politiques, sur 
le terrain des frontières. La pierre , en forme 
de pilier, qui servait aux intronisations rap- 
pelle celle dont je viens de parler; et le bâti- 
ment heptagone qui l'entoure , bien moins 
ancien, paraît être l'ouvrage des Romains _, et 
remplacer ici les enceintes de pierres brutes 
dont ces pierres monumentales étaient souvent 
environnées. 

C'est ainsi que ces pierres grossières, desti- 
nées d'abord à servir de bornes, devinrent in- 
sensiblement, comme on vient de le voir, des 
autels ou des trônes. 



ANTRUÏF.URS a L IDOLATraii. 22 J 



x^)VX^^>^^^^^,^^^^!vv^5^^.x^xvvx^^-^.'v^s^,^svv'vvv'v^x^svv.v^^,x>é 



CHAPITRE XIV. 



Des pierres entassées en forme conique ou pyramidale , 
ou monticules factices , appelés Monceaux de Mer- 
cure, Motte, Comble, Tombe, Montjoye, Bar- 
ROws , etc. Origine des pyramides. 



Il est d'autres monumens grossiers qui , 
quoique cUfFérens par leur forme , sont tout 
aussi simples , et par conséquent aussi anciens 
que les monolithes dont je viens de parler. Ils 
eurent la même destination , et quelquefois le 
Tnême nom. Ce sont ces pierres amoncelées en 
forme conique ou pyramidale , souvent recou- 
vertes de terre ou de gazon , qu'on trouve en- 
core dans toutes les parties du monde. 

Sans doute les monumens de cette forme 
furent adoptés parce qu'ils représentaient exac- 
tement les montagnes adorées, ou pnrce que, 
dans les pays où ils se trouvent, il était plus 
commode d'entasser plusieurs pierres de mé- 
diocre grandeiu* que d'arracher du sein des 
montagnes des masses de rochers propres à 
I. i5 



■J.2C) DES CULTES 

être érigées; peut-être parce que ces masses ne 
s'y montraient point à découvert, ou qu'on 
manquait de moyens pour les extraire. Que ce 
soit l'un ou plusieurs de ces motifs qui aient 
déterminé les hommes à élever de tels monu- 
mens, il est certain que leur origine est si en- 
foncée dans la nuit des temps que l'histoire ne 
peut l'atteindre ; il est certain que l'usage en 
était général chez presque tous les peuples de 
la terre, dans l'ancien comme dans le nouveau 
monde; et, ce qui est bien digne de remarque , 
ce sont ces pierres entassées, ainsi que les mo- 
nolithes dont j'ai parlé, qui furent à la fois des 
dieux, des monumens politiques, et plus géné- 
ralement des tombeaux. 

La divinité dont le nom est appliqué à celle 
espèce de monument est la même que celle 
qui était représentée par les monolithes gros- 
siers ci-dessus mentionnés : céXini Hermès chez, 
les Grecs, et Mercure chez les Latins. Nous en 
avons la preuve dans les proverbes de Salo- 
mon : on y traite de folie l'action de ceux qui, 
par un motif pieux , ajoutaient une pierre au 
monceau de pierres consacrées. Le texte hébreu 
nomme ces amas de pierres marge-mah : ex- 
pression qui rappelle les mots mark, marge, 
merck , qui ont servi à former le nom de Mer- 
cure. Ce qui confirme mes conjectures à cet 



ANTERIELRS A L'iDOLAïillE. 2:^7 

égard , c'est que les rédacteurs de la Vulgate 
ont traduit ce mot hébreu par celui de Mer- 
cure : Sicut qui mittit lapident in acervuni 
Mercurii (i). Ces traducteurs regardaient donc 
ces espèces de monumens comme des Mercures^ 
et le nom de ce dieu comme l'équivalent de 
celui de marge-mah. D'ailleurs, on sait qu'en 
héhvemnarak j mark , signifiaient, commemar- 
che, mark , merc , dans les anciennes langues 
de l'Europe, marque, signe: expressions appli- 
pliquées aux frontières et aux bornes; et ce qui 
est digne de remarque c'est que, dans la langue 
sacrée des Indiens, le Sanscrit , marc ca s'i^ni- 
fie frontière. 

« Dans les lieux où aboutissaient plusieurs 
» chemins, dit Piiiscus , les anciens dressaient 
>) des monceaux de pierres appelés Tliermulœ , 
» ou statues de Mercure, que chaque voyageur 
)) avaitsoin d'augmenter en y jettant une pierre. 
>) C'est ce qui fait que ce dieu est souvent ap- 
)) pelé Lapidum congeries (amas de pierres); 
» et c'est ce que nous apprend Didime dans 
» son Commentaire sur Homère : IIos autem 
)) prœtereii rites crebro jactu augere, et acervos 
» mercuriales appellare. Ces monceaux sont 
» augmentés par les passans qui y jettent fré- 

(i) Proi'ertfes, chap. ?.6. 



328 DES CULTES 

» quemment des pierres , et sont nommés les 
» monceaux de Mercure (i). » 

Cette espèce de culte rendu à ces amas de 
pierres est encore en usage en Tatarie. Le doc- 
teur Pallas, voyageant sur les bords de l'Aba- 
kan, et se trouvant sur la cime d'une montagne 
appelée Kouna^ vit deux tombes ou monticules 
coniques entourées de pierres j les Tatars qui 
raccompagnaient y déposèrent pieusement, en 
passant, des rameaux et des pierres (2). 

Cet usage , ridiculisé par Salomon , se con- 
serve encore chez les Arabes modernes : ils en- 
terrent leurs morts dans des fosses sur lesquelles 
ils élèvent des pierres en forme de pyramide. 
Quand les voyageurs du pays passent devant 
ces amas de pierres, ils j couchent leur bâton , 
font une courte prière, et y déposent quelques 
pierres qui indiquent les vœux qu'ils ont for- 
més pour le repos du défunt (5). 

Une lettre d'un habitant de l'Espagne m'ap- 
prend que l'on voit souvent, dans les environs 
des grands sanctuaires, des monceaux de pierres 
semblables, dit-il, aux monceaux de Mercure 
des anciens. Les voyageurs ramassent quelques 

(i) Diclionrioire. de Pitiscus, au mot Lapis. 
(2) J'^ojage de Pallas, t. VI, p. 3i4- 
(2) Choix de F'oj'agcs modernes , par John Adam, 
4, II, p. i4o. 



ANTER'.EURS A L IDOLATRIE. 229 

pierres dans le voisinage, et viennent les ajou- 
ter au monceau. Au pied des croix situées sur 
les chemins , où sont ordinairement enterrées 
des personnes assassinées, on voit aussi de pa- 
reils amas de pierres. Les dévots, en passant , 
les amoncellent insensiblement; et le nombre 
de ces pierres indique celui des Ave Maria 
qui ont été récités pour l'àme du défunt. 

A Trêves, sur la montagne appelée aujour- 
d'hui de Saint- Martin y et autrefois mont Ge- 
bena ou Cebena, est un amas de pierres; et les 
pèlerins qui s'y rendent prennent chacun, au 
bas de la montagne , une pierre : arrivés à la 
cime, ils la déposent religieusement sur l'^cer- 
vus Mercurii. 

Au nord de l'Angleterre, un voyageur passe 
rarement près de ces amoncellemens sans y 
ajouter une pierre. Quand les montagnards de 
l'Ecosse demandent une grâce à leurs maîtres, 
ils finissent leurs placels par ces mots : et le 
suppliant ajoutera une pierre à votre tom- 
beau (1). 

Le même usnge existe en France dans les 
montagnes des Alpes. M. Héricart de Thury, 
après avoir décrit un grand nombre de monu- 

(i) V Esprit des l'sjge.f ri des Coutumes dp,s diffé- 
rens peuples, t. III, p. 395. 



25o DES CULTES 

mens celtiques de diverses formes élevés sur 
cette antique frontière , dit : « Parmi tous ces 
w monumens des montagnes , plusieurs portent 
)) le nom de tombeaux. Dans quelques cols et 
» passages périlleux des Alpes, on trouve sou- 
» vent sur les bords de la route des monceaux 
» de pierres disposés en prismes triangulaires 
» ou en cônes. Ce sont des tombeaux très-an- 
» ciens, et sur lesquels les guides font commu- 
)) nément de longues et déplorables narrations. 
» lime serait difficile d'assigner les dimensions 
» de ces monumens, parce que, par un usage 
» religieux, et dont l'origine remonte aux temps 
» les plus reculés, les montagnards, à chaque 
)) fois qu'ils passent dans le jour, et en quelque 
» nombre qu'ils soient, ont coutume de poser 
» une pierre sur ces monceaux, Il est rare de 
w voir un guide ne pas remplir ce devoir reli- 
» gieux (i). » 

Sparmann et John BarroAV ont trouvé de 
pareils monticules sépulcraux chez les Caffres, et 
chez les Hottentots. Ce dernier demanda aux 
naturels du pays pourquoi quelques-uns de ces 
monumens étaient plus élevés , plus volumi- 
neux que d'autres; on lui répondit que c'était 



(i) Monumens reltic/ues , par M. Camhiy^ p. 253, 



■}.%. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. aSi 

parce que le mort avait un plus grand nombre 
d'amis qui, intéressés à sa mémoire, s'empres- 
saient d'y apporter un plus grand nombre de 
pierres. 

Ici on découvre le motif premier de l'usage 
d'ajouter des pierres aux monceaux funéraires. 
La grandeur du monceau était la mesure de 
l'intérêt que le mort avait inspiré ; et un devoir 
de l'amitié devint dans la suite une pratique 
religieuse. 

Ainsi le même usage s'est conservé chez les 
Tatars, les Arabes, les Hottentols, les Anglais 
et les Français, depuis une époque antérieure 
au temps du roi Salomon jusqu'à nos jours ; 
tant cet usage a été universel, tant est grande 
la vertu conservatrice de l'habitude ! Quel vaste 
champ ouvre à la réflexion la généralité de cet 
usage ! Quel lointain il découvre dans le passé ! 
Et combien les plus anciens monumens de 
l'histoire écrite paraissent récens auprès d'une 
telle antiquité ! 

Selden a consacré un chapitre entier sur ces 
monumens religieux , intitulé : de Mercurii 
Acervo (du Monceau de Mercure). Il cite plu- 
sieurs passages d'écrivains de l'antiquité , qui 
attestent l'existence de ces monceaux de pierres, 
et leur désignation par le nom divin d'Hennés 



:25:i DES CULTES 

ou de Mercure, (i). Ducange, qui définit ces 
monumens un assemblage de pierres y leur 
donne le nom de Mercurius (2). 

Isidore, dans son Glossaire, regarde aussi 
les amoncellemens de pierres comme des Mer- 
cures : ils étaient, dit-il, élevés sur la cime des 
colonnes; Mercurii lapidum congeriesin cacu- 
mine conium. Eustalhe lui donne la même 
dénomination ; et nous apprend qu'ils étaient 
placés sur les chemins (3). 

Strabon dit qu'en allant de Sienne à Philé, 
sur les frontières de la Haute-Egypte , il vit sur 
les bords du chemin plusieurs pierres entas- 
sées, et il les nomme Monceau de Mercure (4). 

Du temps de Scipion l'Africain , on adorait 
à Carthagène, en Espagne , un pareil monu- 
ment,! qui, suivant Tite-Live, était nommé par 
les habitans du pays Mercure ou Mercure 
Teutates (5). Ces deux mots, qui expriment en 

(i) Selden, de Diis Sjris , de Mercurii j4cenw ^ 
cap. i5, Syntag. 1 1. 

(2) Glossaire de Ducauge, au mot Mercurius. 

(3) Odjssée, iiv. 2. 

(4) Strabon, llv. 17. 

(5) Scipio in iumulum reversus quern Mercuriunt 
Teutaiemappellant. (Tit. Liv., lib. 26.) 

Il paraît (juc cette dénomination de 7^eutates on 
Theul fut admise particulièrement par les Germains. Le 



ANTERIEURS A L IDOLÂTRIE. 255 

deux langues la même divinité, le Mercure des 
Latins, elle Thothow. Theuth des Egyptiens, 
ne se trouvent pas réunis dans tous les exem- 
plaires de Tite-Live. Cette réunion, contestée 
par quelques érudits , importe peu à mon su- 
jet. Je pourrais, si elle est certaine, en induire 
l'identité de Mercure et de Thoth ou Theuth , 
déjà suffisamment établie; mais mon objet est 
seulement ici de prouver que ces monumens 
étaient, ainsi que les monolithes, des divinités, 
et recevaient en conséquence un culte. 

Cette conformité reconnue, je vais en dé- 
couvrir une autre. On va voir que les pierres 
amoncelées ont, comme les monumens mono- 
lithes, servi à la politique : on en trouve les 
preuves les plus anciennes dans la Genèse. 

nom de Deutsche, que les Allemands se donnent, en dé- 
rive évidemment , ainsi que les noms de Teutons , Tii- 
desque. Plusieurs nations ont reçu le nom de leur prin- 
cipale divinité. Le dieu Tuiston, adoré par les Germains, 
a la même origine : ils l'appelaient aussi Tis ou Tuis, 
et les Gaulois Dis , qui , suivant César , était le Plutou 
de ces peuples , parce qu'il présidait sur les âmes des 
morts , et avait en cela de grands rapports avec Mercure, 
conducteur des morts. Ce qui prouve ces dérivations , 
c'est qu'une forêt d'Allemagne, appelée par Tacite Sal- 
tus Teutoburgensis, est aujourd'hui nommée par les Al- 
lemands Dinsbours;. 



2^4 CES CULTES 

Jacob , faisant alliance avec Laban, prit une 
pierre_, et l'érigea en monument. Il dit ensuite à 
ses frères: « Apportez des pierres; et, en ayant 
« ramassé plusieurs ensemble , ils en firent un 
)) monceau. » Laban le nomma le Monceau 
du Témoin ; et Jacob , le Monceau du Témoi- 
gnage y exprimé par le mot Galciad, qui devint 
le nom de ce lieu (i). 

Josué, ayant traversé le Jourdain avec l'ar- 
che sainte , voulutlaisser un monument de son 
passage: il choisit un homme dans chacune des 
douze tribus, ordonna à chacun d'eux d'aller 
au milieu du fleuve, miraculeusement desséché, 
et d'en tirer une grosse pierre. Ces douze pierres 
furent transportées sur la ris e ; et , au lieu du 
campement, ils les entassèrent en monceau^ 
Josué éleva ensuite un pareil monument com- 
posé aussi de douze pierres, dans le lit même 
du Jourdain (2). 

Les conquérans érigèrent de pareils monu- 
mens, dans le dessein d'éterniser leurs exploits: 
nous en avons un exemple certain dans l'his- 
toire d'Angleterre. Harold , ayant ravagé et 
conquis le pays de Galles, éleva plusieurs mon- 
ceaux de pierres dans les lieux où ilavaitrem- 
j)orté des victoires : on y voyait des piliers 

(i) Genèse, cliap. 3i. 
(2) Josué, cliap. 4- 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 235 

portant cette inscription : Hic fuit victor Ha- 
roldus (i). 

Mais ces entassemens de pierres ont été plus 
généralement employés aux sépultures. 11 
semble que tous les peuples de la terre se soient 
accordés pour donner cette forme aux tom- 
beaux; car, depuis l'extrémité méridionale de 
l'Afrique jusqu'auxpartiesles plus septentriona- 
les de l'Europe, dans l'ancien continent comme 
dans le nouveau, on trouve par-tout de nom- 
breux exemples de ces monumens funéraires. 
Chez les nations oii les arts n'avaient encore 
fait que peu de progrès, ces monumens étaient 
grossiers, formés seulement de grosses pierres 
entassées sans ordre, ou bien d'une élévation 
de terre mêlée de pierres, ou simplement de 
terre, de gazon; mais, quelle que soit leur com- 
position, ils conservent assez généralement la 
forme conique , la plus propre à leur conser- 
vation. 

Les plus anciennes traditions historiques font 
mention de l'érection dé pareils tombeaux. 
Sémiramis fit élever un monceau de terre sur 
la sépulture de son époux Ninus, fondateur de 
l'empire des Assyriens (2). 

Il) Caniben et Joseph. Slrutt, Tableau des Mopurs des 
anciens habitans de l'Angleterre , p. 148. 
(2) Diodore de Sicile, liv. 2, chap. i. 



256 DES CULTES 

Josué, après avoir fait périr sur une potence 
le roi de Haï, fit jeter son corps hors de la ville, 
et élever dessus un grand monceau de pierres, 
qui subsista long-temps (i). 

Absalon, tué par les soldats de son père 
David, fut enterré dans la forêt d'Ephraïm; et 
on éleva sur son tombeau un monceau de 
pierres d'une grandeur extraordinaire (2). 

Hérodote cite le tombeau d'Alyattes, roi de 
Sardes, et père de Crésus, comme un ouvrage 
supérieur aux monumens de cette espèce. « Le 
» pourtour, dit-il, était composé de grandes 

« pierres, et le reste de terre amoncelée 

» Cinq Termes placés au haut du monument , 
>) subsistaient encore de mon temps (3) » Ce 
tombeau avait cinq cent quatre-vingt-dix-huit 
toises, deux pieds dix pouces de tour; et sa lar- 
geur était de deux cent quarante toises, trois 
pieds (4). 

Cléarque, dans ses Erotiques, rapporte que 
Gygès fit ériger à une femme qu'il avait beau- 
coup aimée un tombeau semblable, mais si 
élevé qu'en parcourant tout le pays en deçà 

(i) Josué, cliap. 8, V. 29. 

(2) Rois, liv. 2, chap. 18, v. 17. 

(3) Hérodote, W\'. i. 

(4) Note sur le h\>rr 1 d^ Hérodote, traduction de Lar- 
clicr,p. 42 j. 



ANTERIEURS A L'iDOLATRIE. i'S'J 

du Tmolus, montagne de Lydie, il pouvait être 
aperçu de tous côtés. Ce monceau sépulcral, 
que Ton croit être le même que celui d'Alyat- 
tes, existe encore, et le voyageur Chandier Fa 
reconnu dans l'Asie Mineure. Les pluies ont 
insensiblement fait descendre les terres , en 
sorte qu'elles couvrent aujourd'hui tout l'ou- 
vrage de pierre qui soutenait le pourtour de ce 
monument (i). 

Plusieurs autres écrivains de l'antiquité par- 
lent de ces monticules factices. Homère décrit 
ceux qui renfermaient les cendres des héros 
morts sous les murs de Troye. Pausanias a vu 
de son temps, dans la Phocide, le tombeau de 
Laïus, père d'OEdipe, et près de Sycyone, 
celui de Lycus, ainsi que plusieurs autres ap- 
partenant à des hommes moins célèbres : ils 
avaient la même forme. Virgile attribue aux 
Latins la coutume d'élever des monticules ; 
celte coutume existait donc avant Romulus et 
la fondation de Rome (2). 

Mais tout ce qu'on pourrait recueillir sur 
l'existence de ces monumens, dans les écrits 
des anciens, ne donnerait qu'une idée insuffi- 
sante de leur nombre et de la généralité de 

(i) F'oj'age dans V Asie Mineure, par Chandier, 
t. 2, p. 192. 

(2) Enéid., lib. 11, v. 207. 



258 DES CULTIiS 

leur usage. Lca écrivains modernes qui s'en 
sont occupés , et sur-tout les écrivains voya- 
geurs, ont ajouté aux connaissances fournies 
par l'antiquité des connaissances nouvelles, 
des données plus nombreuses. Parcourons ra- 
pidement le pays oi^i ces monumens subsistent 
encore. Ils abondent dans les vastes rémons de 
l'intérieur de l'Asie. Le docteur Pallas, qui a 
visité la Sibérie et la Tatarie, en a rencontré 
une quantité considérable. Presque tous se 
trouvent réunis dans les cbaînes de montaenes 
limitantes, sur les bords des fleuves ou des ri- 
vières, et dans les pays incultes; et ces monti- 
cules sépulcraux, aujourd'hui presque tous 
foudlés par l'avidité des Ta ta rs modernes, sem- 
blent avoir appartenu à des peuples très-an- 
ciens, dont la religion et les mœurs étaient dif- 
férentes de celles des liabitans actuels de ces 
contrées. Les dévastations journalières de ces 
tombeaux nationaux, leur composition, an- 
noncent que des bordes étrangères et barbares 
ont succédé, dans ces pays, à des naturels qui 
avaient atteint un certain degré de civUlsalion: 
on ne viole point, on respecte les tombeaux 
de ses aïeux. 

Notre voyageur a vu des monticules de terre 
ou de pierre sur les rives du Volga, près de 
Brousiana, ainsi que sur la rivière de Samara, 



Â]NTF.HlliUi\S A l'idolâtrie. u~nj 

qui se jeté dans ce fleuve et avolsine les Ko- 
saques. Il en a vu près de Bouzoulouk, tout le 
long de l'ancienne frontière des Kirgnis (i). 

Il en est près d'Orembourg , qui ont 
été respectés , et où les habitans vien- 
nent faire des pèlerinages comme dans un lieu 
sacré (2). 

Un grand nombre de ces monumens existent 
sur les bords de l'Oural ou de l'Iaïk, fleuve fron- 
tière des Kirguis. Ces tombeaux, formés sim- 
plement de pierres entassées, se trouvent ordi- 
nairement réunis près des anciens nictscJied : 
lieux consacrés au culte, et où sont aussi les 
sépultures des hommes que ces peuples vénè- 
rent comme des saints (3). 

Si notre voyageur quitte les bords de l'Iaïk 
pour parcourir ceux du Tobol, il rencontre 
sur cette rivière, autre limite du territoire des 
Kirguis, de nouveaux rassemblemens de tom- 
bes (4). Arrivé au bourg de Kourganskaïa, il 
aperçoit un monument sépulcral d'une dimen- 
sion extraordinaire: c'est un amoncellement de 
terre en forme conique, de cent quarante au* 

(i) Voyage dePallas, t. I, p. 33i, 388. 

(2) Idem. t. II, p. 21, 39 et suiv. 

(3) Idem, t. II, p. 3o8 ; et t. III, p. 38^. 

(4) Idem, t. m, p. 482 ; et t. IV, p. 54- 



24o DES CULTES 

nés de circonférence , entouré de plusieurs 
autres tombes pareilles et moins considéra- 
bles (i). 

Le bourg, que M. Kotzbuë nomme Kurgaiiy 
était autrefois, (Wl-W j frontière des Kirguis; et 
il nous apprend que ce mot Kurgan signifie 
colliîie des sépulcres (2) : ainsi cette frontière 
était le lieu des sépultures. 

En s'avançant toujours sur les rives du même 
fleuve , Pallas voit, à quelque distance de 
Souierskoï, une réunion de tombes sembla- 
bles , entourées de vieux pins (3). 

S'il abandonne les bord du Tobol, il ne ren- 
contre plus de monticules funéraires ; mais , 
arrivé sur ceux de l'Iscliim, il s'en présente nu 
grand nombre sur la rive occidentale, tandis 
qu'ils sont rares sur la rive opposée (4). 

A Omsk, sur les bords de l'Irtiscb, il re- 
trouve la même abondance de tombes : elles 
lui paraissent appartenir aux Tatars Barabini. 
Plus loin, près de Krivoserskoï, il en voit un 
grand nombre, formées de cailloux et de mor- 



(i) Voyage de Pallas, t. IV, p. 67, 68. 
(9,) L'Année la plus mémorable de ma l'ie , l. i, 
p. 286 et 309. 

(3) Voyage de Pallas, t. IV, p. 78. 

(4) Idem, t. IV, p. 97, 100, 102, io3, 104. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 241 

ceaux de rocs transportés; ensuite un monti- 
cule très-considérable, appelé Gramat par les 
Kosaques : on croit que c'est la tombe d'un 
grand personnage (i). Toujours longeant la 
rive droite de l'Irtisch, il aperçoit sur la rive 
opposée , dans les landes des Kirguis, un as- 
semblage de tombes, formées d'amoncellemens 
de pierres. Près de là est une montagne très- 
vénérée par ces peuples. Au delà de Semipa- 
latnaïa, il est d'autres tombes également com- 
posées de pierres entassées, et ayant la forme 
conique; elles sont presque toutes entourées 
de dalles de pierre (2). 

11 vit sur la cime d'une montagne , à Kras- 
noïarskaïa, une énorme tombe, dans l'intérieur 
de laquelle on trouva, dit-on, cinquante livres 
pesant d'or. Une autre montagne qui, suivant 
notre voyageur, côtoie la contrée des Kirguis, 
offre des tombes assez considérables , formées 
de blocs de quartz (5). 

Sur les rives de l'ilous et de l'Enisseï, et 
dans le pays montagneux qui sépare ces deux 
rivières, elles abondent, et sont composées 
d'amoncellemens de terre, entourés de gros 

(i) Voyage de P allas, t. IV, p. :97.. 

(2) Idem, t. IV, p. 23i, 232. 

(3) Idew,i.\\,X'. ^-SSet 286. 

I. 16 



24-2 DES CL LIES 

morceaux de rochers plats. Plusieurs ont, à 
leur proximité, trois colonnes ou pierres pla- 
cées l'une à côté de l'autre (i). 

Les rives de l'Abakan offrent à notre voya- 
geur une nouvelle abondance de monticules 
sépulcraux. Un terrain d'environ 4oo toises d'é- 
tendue est tellement couvert de ces tombes 
qu'à peine existe-t-il entre elles un intervalle 
de deux toises. Elles présentent un carré cons- 
truit en dalles, quelquefois revêtu d'un amon- 
cellement de terre (2). Sur le même fleuve, un 
monticule de quatre toises de hauteur, en- 
touré de dalles énormes, a cent cinquante pas 
de circonférence. Presque toutes les tombes en 
monticule qui se voyent sur les bords de l'Aba- 
kan sont entourées de grosses dalles; et, au lieu 
d'avoir un plan circulaire et la forme conique, 
leur plan est carré, et par conséquent leur 
forme pyramidale. Plusieurs de ces monticules 
sont accompagnés de pierres longues et plates 
qui s'élèvent de terre, sur lesquelles se trou- 
vent quelquefois des figures humaines, et même 
des caractères hiéroglyphiques ou des inscrip- 
tions en langue inconnue (5). 

(i) J'ojagc de Pallas, t. \, p. 11, i'.>.. 

(p.) Idem, t. V, p. 37, 4^- 

(3) Irlrrn, l. YT, p. 0.37, 238 et suiv. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 243 

Sur les bords de l'Enisseï, ces tombes, for- 
mées par des amoncellemens, accompagnées 
ou non d'une pierre sépulcrale, sont nommées 
Kourgaiii (i). 

Je ne finirais pas , si je voulais rappeler toutes 
les tombes que notre voyageur rencontre dans 
les différentes contrées habitées par lesTatares, 
les Kosaques, lesKirguis, les Mongols, etc. De- 
puis le fond de la Sibérie, depuis les limites de 
la Chine , jusqu'aux rives du Volga et jusqu'à la 
mer Caspienne , il aperçoit presqu'à chaque 
pas des rassemblemens de monticules sépul- 
craux, des cimetières encore respectés par 
quelques habitans, ou profanés par l'avarice de 
quelques autres; et cesmonumens religieux ou 
funèbres gisent sur des terrains incultes, sur 
des montagnes ou sur les bords des rivières li- 
mitantes. 

Un écrivain moderne , qui a écrit sur la 
Russie, ajoute quelques nouveaux détails sur 
ces monticules. 11 dit que les Russes les nom- 
ment Koiirgans ; qu'on en trouve de distance 

en distance dans les déserls de la Bessarabie, 
du Dniester, du Bog, d'Azow, d'Astracan, et le 
long de la rivière méridionale de la Sibérie. 11 

nous apprend que les fouilles qu'on y a faites 

(1) Voj'age de Pallas, t. VI, p. 287. 



244 ï^ES CULTES 

ont mis à découvert des urnes d'une poterie 
grossière, des armes rouillées, des mors, des 
ossemens de chiens et de chevaux. Quelquefois 
des boucles, des agraires, des chaînettes, et 
autres ornemens d'or et d'argent; des médailles 
avec des inscriptions grecques indéchiffrables , 
et en langue inconnue (i). 

« On trouve un grand nombre de ces monu- 
» mens, dit Le Chevalier, sur la côte d'Asie, 
)) en Grèce, en Sicile, etc. (2). » Moritt, en 
parlant de ces monticules, dit la même chose, 
et ajoute qu'il s'en rencontre aussi beaucoup en 
Thrace (3). C'est sur-tout dans l'antique Troade 
que se voyent plusieurs sépultures de cette 
forme : elles rappellent de grands souvenirs , 
des évènemens et des héros célébrés par le 
Prince des poètes. Leur existence actuelle rat- 
tache les temps héroïques au siècle présent , et 
confirme , en quelque sorte , des faits qui, em- 
bellis, exaltés par l'imagination féconde du di- 
vin Homère, paraissaient en être entièrement 
le fruit. 11 est certain que les couleurs dont ce 
poète enlumina l'histoire en déguisèrent les 
formes austères; mais la vérité, pour être en- 

(i) Mémoires secrets sur la Russie, t. 3, p. 12'j. 

(2) J^oyage de la Troade , par le Chevalier, t. II, 
p. 255. 

(3) Jdevi,xA\l, p. 256. 



ANTERIEURS A L'iDOLATRIE. 2^5 

loppée de mensonges , en exlste-t-elle moins ? 
Il faudrait donc conclure que l'expédition des 
croisades est une fable , parce que le Tasse lui 
a prêté des évènemens merveilleux , et en a fait 
éclipser l'affreuse nudité par de brillantes im- 
postures. 

C'est à établir la certitude des principaux 
évènemens rapportés dans l'Iliade que s'est 
attaché sur-tout le zélé et savant le Chevalier: 
ce fut l'unique but de ses recherches, de ses 
travaux , de ses longs voyages. Les monumens 
sépulcraux des guerriers morts au siège de 
Troie étaient pour son dessein un objet impor- 
tant; il les a observés, décrits, et leur a même 
appliqué des dénominations qui semblent leur 
être convenables. 

Le plus ancien de ces tombeaux est sans 
doute celui di^Aisjètes : il existait avant la 
guerre de Troie. Ce fut sur ce monticule fac- 
tice que Polytes, fils de Priam, se plaça pour 
reconnaître le camp des Grecs. Il est situé près 
de la côte, entre la mer Egée et le ruisseau du 
Scamandre. Il a environ cent pieds de haut , 
et quatre cents pas de contour à sa base. Les 
habitans actuels le nomment Udjek - Tépé. 
Udjek est le nom d'un village voisin; et Tépé 
ou Tapé exprime , dans la langue turque, 
comme taph, laphitis exprimait dans celle des 



2^6 DES CLfLTES 

anciens Égypliens, un lombeau en ibrme de 
monlicule (i). 

Directement sur les bords de la mer, sont 
des monticules semblables. On croit que l'un, 
situé près du pas de Troie, est celui de Péné- 
léuSy et l'autre, celui à' Antiloque. A l'embou- 
chure du Simoïs, et près du cap de Sigée, on 
voit deux autres tombeaux réunis, attribués à 
Achille et à Pairocle. Ces deux tombeaux 
présentent une figure conique, dont les som- 
mets forment des angles très -obtus. Celui 
d'Achille a dix pieds de hauteur sur quatre- 
vingt-seize pieds de diamètre; et celui de Pa- 
trocle, un peu plus élevé, a seize pieds huit 
pouces de haut; et le diamètre de sa base est 
de quatre-vingt-treize pieds. Ces monumens 
sont appelés par les Grecs modernes , Dio 
Tépéy ou les deux tombeaux; enfin, sur les 
bords de l'Hellespont, sont les ruines du tom- 
beau d'Ajax. 

M. le Chevalier voit dans un amoncelle- 
ment de pierres élevé près de la position de 
l'antique Troie, et sur les bords du Simoïs, 
le tombeau à' Hector, dont les cendres, sui- 
vant Pausanias, furent transportées à Thèbes. 
Plusieurs autres de la même forme se trouvent 

(i) Voyage de la Troade, t. IJ, p. 257 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATIUE. 2^j 

dans l'intérieur des terres; et M. le Cheva- 
lier pense qu'ils appartiennent aux Troïens; 
tandis que ceux qu'on voit sur le rivage de la 
merÉgéeou de l'Hellespont doivent être attri- 
bués aux Grecs. 

En face du cap de Sigée, à l'extrémité de 
la Chersonnèse de Thrace, est un autre mon- 
ticule couvert de gazon, qu'on présume, avec 
vraisemblance, être le tombeau de Protésilas. 
Sur le même continent et sur les bords de 
l'Hellespont, existe un semblable monument, 
que l'on croit avoir été érigé à la mémoire 
à'Hécube. 

Ces monumens, notamment ceux qui sont 

sur le rivage de la mer, en conservant la figure 

originelle de leur espèce, portent un caractère 

de régularité, et offrent dans leur intérieur des 

constructions qui décèlent des progrès dans 

les arts. Au centre des tombeaux qu'on a 

fouillés , on a découvert de la maçonnerie. 

Celui à'ÀjcLx y ouvert depuis long- temps, 

offre des ruines remarquables : « un noyau de 

» maçonnerie en occupait le centre , dit le 

» Chevalier, et s'élevait en forme de pyramide 

n depuis la base jusqu'au sommet. Autour de 

» ce noyau, on avait élevé des murailles en 

» demi-cercle, dont la convexité tournée vers. 

)) le centre du monument, formait une espèce 



248 DES CULTES 

)) de contrefort, et opposait une résistance à 
» l'éboulement des terres (i). » 

Le centre du tombeau d'Achille, que fit 
fouiller notre ambassadeur à Constantinople, 
contenait un roc vif, dans lequel était une ex- 
cavation d'environ six pieds en carré, entourée 
d'un petit mur de pierres liées avec de la 
glaise. C'est dans celte excavation que furent 
trouvés des débris de vases dans le genre étrus- 
que, du charbon de bois, des fragmens osseux, 
et les restes d'une statue de Minerve, en cuivre 
extrêmement oxidé, qui, jointe h son piédestal, 
avait dix pouces de hauteur (2). 

De pareils monumens sont très-communs 
en Grèce. Plusieurs de ceux que Pausanias a dé- 
crits, existent encore. Un monticule, situé sur la 
route qui conduisait d'Athènes à Phalère, a été 
reconnu pour le tombeau de l'amazone Aji- 
tiope. M. Fauvel, peintre français, le fit ouvrir, 
y trouva des cendres , du charbon , et un vase 
étrusque de terre blanche, où l'on voyait quel- 
ques figures grossières exquissées en rouge. Le 
tombeau d'yJugé ^ fille d'Alœus, violée par 
Hercule, était, suivant Pausanias, à Pergame, 
et présentait un monceau de terre environné 

(i) Vojage de la Troade, 1. ÏI, p. 3o3. 
(9.) Idem, t. II, p. 317 et suiv. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 24g 

d'un épaulement de pierre. Ce monument se 
voit encore au même lieu : il est entouré et 
soutenu par une haute muraille de pierres 
énormes , taillées en pointe de diamant. A 
Cléone, on voit les deux tombeaux ^Eurjtos 
et de Cléatiis ; et à Orchomènes , celui de 
Minjas. On pourrait citer plusieurs autres 
exemples qui attestent la solidité de cette 
forme de tombeaux , et l'exactitude de Pau- 
sanias (i). 

Dans l'île de Candie, l'ancienne Crète, sur 
une des cimes du mont Ida, et sur un rocher 
très-escarpé, est un monument de la même 
espèce , qui paraît être de la plus haute anti- 
quité. C'est un monceau de grosses pierres à 
moitié rongées par le temps, que les anciens 
appelaient et que les habitans du pays appellent 
encore le tombeau de Jupiter (2). 

(i) Vojage de la Troade, t. III, p. 257. La note. 

(2) Histoire générale des Voyages dans V Archipel , 
la Grèce et la Thrace, t. I, p. 167. 

Ceux qui, comme Evhémère , ont soutenu que tous les 
dieux du paganisme avaient été des rois dans l'origine , 
citent le tombeau de Jupiter, en Crète, comme une preuve 
que cette divinité avait été homme et roi de cette île; 
mais l'opinion qui attribuait ce tombeau à Jupiter n'était 
pas généralement adoptée chez les Grecs. « Toujours le 
» Cretois fut menteur, dit Callimaque dans son hymne 



25o DES CULTES 

Plusieurs de ces monticules exislenl en Italie 
et dans le royaume de Naples, où ils portent le 
nom de Tumulus. 

Si l'on se reporte vers le nord de l'Europe , 
on trouve des monumens de la même forme: 
ils abondent en Suède , en Danemarck , en 
Russie, en Pologne, en Allemagne, en Angle- 
terre, en France, etc., tout autant qu'en Asie. 
William Coxe en a vu deux réunis près de 
Cracovie. Keysler, dans son savant ouvrage 
sur les antiquités septentrionales, en a décrit 
plusieurs. On en remarque qui ne sont compo- 
sés que d'un amas de rochers, comme ceux 
de Bulcke, dans le lieu appelé le cimetière de 
TVenden, et dans les Marches de Brandebourg, 
près de Furstenvald (i). 

n J'en ai compté jusqu'à trente entre Co- 
» penhague et Rokshild, dit M. le Chevalier ; 
« et près de cette ville , au milieu du bois de 
» Lctrabourg, j'en ai observé un très-considé- 
» rable, qu'on dit être celui de Harold , le 
» guerrier le plus fameux que le Danemarck 
» ait vu naître. Ceux qui sont dans la plaine 
» d'Upsal, près delà maison du célèbre Lin- 

» à Jupiter; le Cretois osa bien , Dieu puissant, t'élever 
1 un tombeau, à toi qui n'as pu mourir, à toi qui es éter- 
« nel. » 

(i) Antiqiiitrttes seleclce scplrnirionalcs el rclticœ. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 25l 

» nœus, sont appelés par les Suédois, les Col- 
» Unes rojales (i). » En général, ces monu- 
mens portent en Russie, en Danemarck et en 
Suède , le nom des rois ou des généraux en 
l'honneur desquels ils ont été élevés. 

Ils sont très-nombreux en Angleterre, en 
Ecosse, en Irlande et dans les îles voisines. On 
les nomme kame, kairne , carnam , ce qui si- 
gnifie amoncellement de pierres; mais en An- 
gleterre particulièrement, on les appelle har- 
rows : dérivé de har^ qui , dans plusieurs lan- 
gues, exprime à la fois une colline, une élé- 
vation, une frontière, un bord, une limite. 
Camden , dans sa Description d'Angleterre; 
Borlase, dans son ouvrage sur les Antiquités 
de Cornouailles ; Etienne TVilliani, dans son 
Essai sur les barrows du même pays; Stukelej 
et plusieurs autres savans, ont publié des dé- 
tails sur la forme, et leurs conjectures sur l'o- 
rigine et la destination de ces monticules. 

Je ne détaillerai point les nombreux monu- 
mens de cette espèce qu'on voit encore dans 
les Iles Britanniques; je dirai seulement que le 
Rolle-rich-Stone , dans le comté d' Oxford , est 
de tous les entassemens de rochers, le plus 
< on sidéra ble que l'on connaisse, et qu'au centre 

I forage de In 'Croade, t 11, p. 2.56. 



^53 DES CULTES 

de la plupart de ceux qui ont été fouillés on a 
découvert, ainsi que dans les tombeaux pareils 
de la Tartarie et de la Grèce , une cavité ronde 
ou quadrangulaire , dans laquelle sont ordinai- 
rement déposés des urnes, des cendres, du 
charbon , des fragmens d'os, et quelquefois des 
morceaux de fer oxidé. 

Les barrows sont si multipliés dans ces pays 
qu'on a pu facilement les diviser en six 
classes : 

1°. Les barrows entourés d'une grande tran- 
chée circulaire, au centre de laquelle est une 
petite élévation. Stukeley les appelle barrows 
druidiques. 

2°. Les barrows ordinaires, d'une forme co- 
nique. 

3<*. Les barroAvs entourés d'un fossé et d'un 
banc de terre ou valluin, et qui sont le plus 
communément faits en forme de cloche bien 
arrondie. 

4''. Les barrows oblongs , avec ou sans 
fossé. 

5". Les barrows oblongs, avec des pierres 
rangées tout autour. 

6". Une espèce de barrows dont parle Stu- 
keley, qui présentent la forme d'un fer h che- 
val : ils ne sont pas communs (i). 

(0 Tableau des Mœurs , des Usages , etc. , des anciens 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 255 

En Angleterre , comme dans le nord de l'Eu- 
rope et dans la Tartarie, ces monticules se 
trouvent en certain nombre réunis dans le 
même lieu, et quelquefois placés sur la même 
ligne. Ailleurs, ils sont dans le voisinage de 
monumens grossiers d'une autre espèce. On en 
voit notamment près du célèbre monument 
appelé Stone-Henge (i). 

L'origine de l'érection de ces monumens 
en Europe remonte à une époque qui se perd 
dans le lointain imperceptible du passé ; mais 
tous ne sont pas si anciens; l'usage de les éri- 
ger comme monumens funéraires s'est toujours 
continué, et n'a cessé que depuis quelques 
siècles. Dans le septième siècle de notre ère 
vulgaire, en Irlande, on élevait encore de pa- 
reils monticules aux morts. Un des canons du 
concile d'Hibernie porte u Qu'anciennement les 
» rois seulement étaient inhumés dans les 
» temples, et que , par cette raison, on nom- 
» mait ces édifices basiliques ou rojales ; car, 
» ajoute-t-il, les cadavres des autres bommes 
» sont consumés par le feu, ou enterrés sous 
)) des monceaux de pierres (2). » 

Bretons, Anglo-Saxons, Danois et Normands, par Joseph 
Strutt , p. i44' 

(i) J'en parlerai dans le chapitre suivant. 

(2) Nam cceteri lioviines sh>e igné, sive acejvo lapi- 



254 ^^^ CULTES 

Ducaiige cite des exemples bien plus réceiis 
lie la continuité de l'usage d'élever des mon- 
ceaux de pierre sur des tombeaux ( i ). Ainsi , 
les monumens de cette espèce ne sont pas tous 
d'une haute antiquité. 

Ces monumens abondent en France : l'abbé 
Lehœiif, dans son Traité des anciennes Sépul- 
tures, en rapporte plusieurs exemples. Il parle 
sur-tout de ceux qu'on voit dans la ci-devant 
province de la Marche (p.). 

Les environs d'Abbeville offrent une infi- 
nité de ces monticules factices , sur lesquels 
M. Z'mz^/Ze a donné , dans un ouvrage pério- 
dique, des détails curieux (5). 

Enfin, M. Legrand d'Aussy, dans un Mé- 
moire sur les anciennes Sépultures, fournit de 
nouvelles preuves de la multiplicité de ces 
monticules en France (4)- 

Des noms de tinnulus , cumulus , que leur 
donnaient les Romains , les Français ont fait 

dum conditi sunt. (Capitula selecta canoiium Hibeniise, 
lib. 42, cap. 26. Spicileg. ; Acherii, t. I, p. 534-) 

(i) Glossaire,dM.x \\\oX.s Mous Gaudii. 

{1) Dissertation sur V Etat civil et ecclésiastique de 
Paris, t. I. 

(3) Magasin encjclopédique , t. IV. 

(4) Mémoires de V Institut national , t. II, partie des 
Sciences morales et politiques. 



ANTÉRIEURS A l'iUOLATRIE. 255 

ceux de tombes , iomhels.^ ttmbeaux , combes , 
combles , combelles , combeaux , qui se trou- 
vent si fréquemment dans la nomenclature géo- 
graphique de la France. On appelle aussi ces 
monticules funéraires motte , butte : noms qui 
ne sont pas moins multipliés; maïs une déno- 
mination qui semble prouver que, dans ce 
pays , ces monumens n'étaient pas seulement 
destinés aux sépultures , qu'ils appartenaient 
aussi au culte, c'est celle de Mojitjoie^ la même 
que Mojitjoii , Mojitjavoul , qui expriment 
Mont de Dieu ou Mont divin. Montjou et Mont- 
joie sont les noms de plusieurs montagnes et 
monticules naturels ou factices : ce dernier 
nom fut long-temps le cri de guerre des rois 
français. On y joignit les noms de Dieu, de la 
Vierge et des Saints, et notamment celui de 
saint Denis. Ducange cite plusieurs exemples 
pour prouver, contre l'opinion de quelques 
écrivains, que ce cri religieux et guerrier se 
rapporte à un monticule; et ces exemples sont 
décisifs (i). 

Dans le Supplément à ce Glossaire, il est 
prouvé que Montjoie-saint-Denis était le nom 

(i) Glossaire de Ducange, aux mots Mous Gaudii. 
On y trouve, entr'autres citations, celle d'un vieux poëme 



256 DES CULTES 

cViin château bâti sur un monticule, dans la 
forêt (leMarly (i). 

Sur la rive gauche de la Loire, dans le Sau- 
murois, on voit plusieurs tomhelles , dont 
l'une, située près de la ville de Viliiers , porte 
le nom de la Motte-aux-Fées. (Recherches his- 
toriques sur la ville de Sauinur, par M. Bodiji, 
tome I", chap. m). 

Ces monticules factices étaient aussi élevés 
pour servir de bornes. L'auteur de l'Histoire du 
château d'Amboise, qui vivait à la fin du dou- 
zième siècle, dit que deux monticules qui se 
trouvent dans la paroisse de Sublaine, à quatre 
lieues de la Loire, ont été élevés en consé- 
quence d'un traité fait entre Childéric, roi des 
Francs, et Alaric, roi desGoths, afin de déter- 
miner les limites de leurs royaumes. L'auteur 
nomme ces monticules Globes (i). 

inanuscrit intitulé le Lusidaire , qui offre des détails sur 
la composition des Montjoies : 

Tant i ot pierres apportées , 
C'une montjoie yj'ut j'ondée. 

On peut consulter encore la Dissertation XP du même 
auteur sur l'Histoire de saint Louis, p. 208 et suiv. 

(i) Supplément au Glossaire de Ducange , par dom 
Carpentier, au mot Mous G audit. 

(2) Duos globos tevrœ elcK'avcrunt , qtios ulriusque 



ANTÉRIEURS A l'iDOLAïRIE. 25j 

On trouve encore de ces monumens en Ita- 
lie, en Sicile, en Espagne et dans le Portugal. 
11 s'en érige encore en Arabie, comme je l'ai re- 
marqué plus haut. 

11 est remarquable de trouver l'usage de ces 
monticules sépulcraux à l'extrémité méridio- 
nale de l'Afrique. 

Sparmann en a vu chez les Cafres et en plu- 
sieurs endroits. C'était des monceaux de pierres 
de trois à quatre, quatre pieds et demi de hau- 
teur et de six, huit ou dix pieds de diamètre, 
tous placés en ligne droite et parallèle. Il 
ajoute qu'il tient des colons que ces aligne- 
mens de monceaux de pierres se prolongent 
fort avant dans le Nord, à travers des plaines 
incultes, où il s'en trouve un bien plus grand 
nombre (i). 

John Barrow, voyageant chez les Hottentots, 
aperçut plusieurs de ces tombeaux formés de 
pierres amoncelées (2). 

Si l'on est surpris de trouver ces monticules 

.regni fines constituerunt. ( Spicilegiuin Acherii , t. III, 
p. 269.) 

(i) J^ojage au Cap de Bonne - Espérance , t. III, 
p. 162 et suiv. 

(2) Vojage dans lapartie méridionale de V Afrique, 
en 1797: i79S»tl7P- 191- 

I. 17 



25S DES CULTES 

à l'extrémité méridionale de l'Afrique, on doit 
l'être davantage d'apprendre qu'il en est en 
Amérique. Le docteur Jefferson parle de ceux 
qui existent dans la Virginie, et de la grande 
vénération que leur portent les naturels (i). 

En considérant la composition, la forme et 
la destination la plus générale de ces monticu- 
les, on voit qu'ils ont de très-grands rapports 
avec les pyramides d'Egypte. Ils n'en diffè- 
rent que par le perfectionnement que les Egyp- 
tiens, plus précoces que les autres nations dans 
les arts, ont apporté à leurs constructions. Leur 
forme est la même, ou en approche beaucoup; 
leur destination a le même objet; car aujour- 
d'hui on ne doute plus que ces colosses éton- 
nans n'aient été élevés pour satisfaire l'orgueil 
et contenir les cadavres des anciens souverains 
de l'Egypte. Ainsi , les pyramides ne sont que 
des monticules perfectionnés, des monticules 
entièrement revêtus de maçonnerie. 

Ces pyramides d'Egypte n'ont pas été subite- 
ment imaginées pour être appliquées aux tom- 
beaux; elles sont des copies perfectionnées, 
d'anciens modèles; car il est de l'essence de l'in- 
dustrie humaine d'imiter, d'agrandir, de per- 
fectionner ce qui a déjà existé, plutôt que de 

(i) Notes on the state of Virginie, p. 74 et i^S. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 25^ 

créer. Les Egyptiens n'ont donc fait, dans la 
construction de leurs pyramides, qu'imiter, 
agrandir et embellir des monumens déjà exis- 
tant, consacrés aux sépultures. 

Parmi les divers monumens dont je viens 
de parler, il en est plusieurs qui marquent les 
degrés intermédiaires que l'art a parcourus 
pour les faire parvenir du terme de l'extrême 
barbarieau dernier degré de perfectionnement; 
pour les faire passer de l'état dans lequel ils ne 
présentaient que des roches ou des pierres en- 
tassées, que des terres amoncelées, à l'état dans 
lequel sont encore aujourd'hui les pyramides 
d'Egypte. 

J'ai cité quelques exemples de ces monu- 
mens qui offraient des formes très-régulières : 
ceux de la Troade sont de ce nombre. Outre 
cette régularité, qui annonce quelques progrès 
dans les arts, on a remarqué, en Tatarie , dans 
la Troade et en Grèce, que les monticules qui 
avaient été fouillés contenaient , dans leur 
centre, une construction plus ou moins régu- 
lière, en forme de caveau , oii étaient déposées 
les cendres des morts, des urnes, des armes 
même, et des idoles de métal. La construction 
qu'on voit encore au centre du monticule du 
tombeau à'^jax ^ et qui s'élève de la base jus- 
qu'au sommet, est considérable : elle offre des 



•2(jO DES CULTES 

divisions régulières , et annonce encore des 
progrès dans l'art de bâtir , et une disposition 
croissante à embellir , à porter à leur perfection 
ces monumens sépulcraux. 

Le monticule qui sert de tombeau à Auge , 
fille d'Alœus, qu'on voit encore à Pergame, in- 
dique de nouveaux propres : il est entouré d'un 
épaulement de grosse maçonnerie , et soutenu 
par un mur dont les pierres sont taillées à facede 
diamant. 11 faut ranger dans cette classe plu- 
sieurs autres monticules de la Tatarie et de 
l'Angleterre, qui, comme il a été dit, sont éga- 
lement entourés de grosses pierres, et même 
de constructions. Le monument d'Alyates, roi 
de Sardes ^ et père de Crésus , outre son 
énorme grandeur et le soubassement formé de 
grosses pierres qui en soutenaient le pourtour , 
était décoré, à son sommet, de cinq figures de 
Termes, qui existaient encore du tempsd'Héro- 
dote (i). 

Pocoke dit avoir vu en Egypte et en Syrie 
plusieurs monticules à demi-revêtus de cons- 
tructions, ou à demi -détruits, qui, dans cet 
état, laissaient voir le secret de leur formation, 
ainsi que le monticule naturel ou factice surle- 

(i) Hérodote, liv. i. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 26 1 

quel la maçonnerie était en partie appli- 
quée (i). 

A ces faits, qui indiquent la marche progres- 
sive de l'art, veut-on joindre l'autorité d'un 
savant qui s'est exercé sur ces monticules sé- 
pulcraux? Voici ce qu'il en pense: « Les pyra- 
)) mides d'Egypte ne sont elles-mêmes que des 
» tombeaux de cette espèce , perfectionnés , 
)) dans lesquels on a pratiqué des galeries pour 
» introduire les cadavres des princes, et des 
» chambres pour les conserver (2). « 

Je ferai observer que la perfection de ces mo- 
numens ne dépendait pas des progrès du temps, 
mais de ceux de la civilisation et des arts; et , 
comme la civilisation et les arts n'arrivaient 
pas instantanément au même degré dans tous 
les pays , il en résultait que ces mêmes monu- 
mens étaient grossiers et sans art chez certaines 
nations, tandis qu'ailleurs ils recevaient les ca- 
ractères d'une construction régulière et perfec- 
tionnée. Ainsi, dans le même siècle où les 
Égyptiens élevaient à grands frais leurs pyra- 
mides superbes, les habitans du nord de l'Eu- 
rope, pour former un monument destiné au 
même objet, et dont la forme était appro« 

(1) H'ojagc de Richajrl Pocokc, t. I, chap. 6. 

(2) J~njagc dans la TroadcA. ïï, p. ^Sq. 



203 DES CULTES 

chanle, se contentaient d'amonceler des terres 
ou d'entasser grossièrement des pierres ou des 
rochers^ comme le pratique encore l'Arabe et 
le sauvage Hottentot. 

Élevés, vénérés, depuis les siècles les plus 
reculés jusqu'à nos jours, chez presque tous les 
peuples de la terre, comme monumens sacrés 
de Mercure, comme monumens politiques et 
sépulcraux ; grossiers et barbares ainsi que les 
peuples qui les érigeaient; suivant chez d'au- 
tres les progrès de leur civilisation, et se per- 
fectionnant successivement jusqu'au point où 
sont les pyramides d'Egypte : tel fut le sort des 
monticules factices, dont les restes sont si nom- 
breux, et présentent encore des monumens pré- 
cieux de l'histoire du genre humain. 



I 



ANTl^RIEURS À l'iDOLATRIE. ^63 



^i>*v>J\^,^^^,>*^^.>^vv^t^A.>^^,'vv^.>^^^.'^^A.^>\A.^^^x^<\^,^^x^t^^^!^swv^t 



CHAPITRE XV. 



Des monumens composés de plusieurs pierres, dont les 
unes dressées en supportent d'autres posées horizon- 
talement, nommées Fans de Mercure, Cromlechs, 
Aktas, Pierres-Levées, Dolmin, etc. Origine des 
niches , des sacellaj des pierres plantées sur un plan 
circulaire ou carré long ; origine des temples. 

Je passe à des monumens moins simples, et 
par conséquent moins anciens , composés de 
plusieurs pierres grossières disposées de la ma- 
nière suivante : deux ou un plus grand nombre 
de grandes pierres plantées en terre supportent 
une ou plusieurs pierres longues , et quelque- 
fois aplaties, posées sur les premières dans un 
sens horizontal. 

Les plus simples de ces monumens ne sont 
composés que de trois pierres. Le savant rabbin 
Nathan, qui vivait au quinzième siècle , en donne 
la description, et les nomme Fanum Mercolis, 
le Fan ou le monument sacré de Mercure. « Les 



^64 I>ES CULTES 

M pierres du Fan de Mercure étaient , dit-il , 
» ainsi disposées : une pierre placée d'un côté, 
» une seconde de l'autre, supportaient une troi- 
)) sième posée sur les deux premières (i). » 
Un autre rabbin , cité par Drusius , décrit de 
la même manière ce monument : ce sont 
aussi trois pierres dont deux en supportaient 
une ; et il nomme cet arrangement de pierres 
Mercure (2). 

Ces monumens se trouvent en grand nombre 
dans plusieurs parties de l'Europe ; mais ceux 
qui sont composés de trois, quatre et d'un plus 
grand nombre de pierres, qui en supportentune 
ou plusieurs, ne le sont pas moins. 

Kejsler., Borlase, Stukclej-y Camden et plu- 
sieurs autres écrivains ont donné la description 
et la gravure de ces espèces de monumens 
qu'on voit dans le nord de l'Europe et dans les 
différentes parties des îles Britanniques. Ils 
abondent sur-tout dans les Iles Hébrides. Tf^il- 
liam Coxe en a observé dans les Iles Danoises. 

{i) Lapides F aniMerkolis sic dispositierant, utiinus 
Jiinc , aller illinc , tertius super utruinque collocaretur. 
(Seldcn, de Dh Sjris, etc. Syntagm. 2, cap. i5, de Mer- 
curii aceno. ) 

(2) Selden, idem, idem. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 265 

Un d'eux représente un roc informe , posé ho- 
rizontalement sur quatre pierres. Pocoke en a 
vu en Saxe, près de Butehude, dont la pierre, 
posée horizontalement , avait huit pieds de long : 
elle était supportée par trois autres pierres qui 
s'élevaient de trois pieds au dessus de terre ; on 
nommait ce monument J'Fillemswein (i). 

En Angleterre , ils portent généralement le 
nom de Cromlech. En Portugal , où il s'en trouve 
plusieurs, ils sont nommés Antas. En France, 
on les appelle ordinairement Pierre-levée y et 
dans nos provinces méridionales, Pierre-levade. 
Quelques-uns reçoivent les noms merveilleux 
de Pierre-de-fée , ou P ierres-des-fades. Les 
Bas-Bretons les appellent Dolmin y Lichaven 
ou Leck-a-ven. Ce nom a des rapports avec le 
Cromlech des Anglais. 11 parait que la syllabe 
lech ou leck est le nom générique de ces mo- 
numens. Camderiy qui en a décrit plusieurs, en 
nomme un, composé d'une longue pierre sup- 

(i) Voyage de Pocoke, t. VI, p. 463. Je pense que le 
nom de TVillemswein qu'on trouve dans l'ouvrage de 
Pocoke offre une faute de copiste ou d'impression , et 
qu'il faut lire TFillernstein , qui signifierait ji^/erre de 
Guillaume : c'est l'usage , dans le Nord , de donner à ces 
monumens le nom des hommes auxquels ils sont con- 
sacrés. 



2,66 DES CULTES 

portée par quatre piliers, Lkech-j-gowres ; et 
Bullet , dans son Dictionnaire celtique , nous 
apprend qu'en Bretagne et dans le Haut -Léon 
le nom de Lech est donné à de grandes pierres 
plates un peu élevées de terre. 

Dans le comté de Kent , en Angleterre , est le 
Cromlech de Galergène , fils de Wortimer, roi 
des Bretons : Stow en a donné la description. 
C'est une grande pierre plate , posée sur trois 
autres qui sont debout et élevées à une telle 
hauteur, que les hommes peuvent facilement 
se placer dessous pour être à l'abri des orages. 
Entr'autres monumens de cette espèce qu'il dé- 
crit, Borlase, dans ses Antiquités de Cornouail- 
les, nous en offre qui ont des variétés parti- 
culières : l'un présente une pierre ou un rocher 
élevé horizontalement sur quatre pierres ; un 
autre est composé de deux piles formées, cha- 
cune, de plusieurs assises de rochers informes. 
Sur ces deux piles est élevée une roche dont la 
forme est un peu aplatie : on la nomme Han- 
ging-Stone y ou le rocher suspendu. 

Il existe plusieurs de ces monumens en 
France, et sur- tout dans les ci-devant pro- 
vinces de Bretagne , du Poitou et du Quercy. 
Le plus renommé est celui qu'on appelle , aux 
environs de Poitiers, la Pierre-levée. Rabelais 



1 



ANTÉRIEURS A. l'iDOLATRIE. 267 

l'a rendu célèbre; et Cayliis l'a mieux fait con- 
naître par la description et la gravure qu'il en 
donne (i). On en voit un autre sur le chemin 
de Poitiers à Mirebeau; un troisième à Geay, 
sur la route de Saintes h Rochefort. A Moulins, 
département de l'Allier, trois pierres en sup- 
portent une quatrième; à Saint-Plantaire, même 
département, cinq pierres, en forme de piliers 
rustiques , supportent une sixième , qui a la 
forme d'un carré long de douze pieds dans sa 
plus grande largeur : on la nomme Pierre à la 
Marthe. 

Dans le ci-devant Rouergue , dans la plaine 
de Sainte-Radegonde , et au nord-ouest du vil- 
lage, on voit entre plusieurs monumens cel- 
tiques une pierre-levée, nommée Z^oZz/zZ/Z;, com- 
posée de trois pierres ; deux posées de champ 
sont taillées en pieds droits , et supportent une 
large pierre brute qui sert de couverture à ce 
petit édifice. On en voit une pareille , mais mieux 
conservée, dans le même pays, près du village 
de Pejrignagols , à deux lieues et à l'ouest de 
Rhodez. Deux pierres latérales, de neuf pieds 
cinq pouces de longueur et d'épaisseur iné- 
gale, supportent une pierre plus étendue qui 
sert de couverture , et forment entre elles une 

(0 Antiquités, i. IV,p- 171, 172, pi. m. 



26S DES CULTES 

espèce de case ou sacellum , dont l'ouverture , 
qui regarde le couchant , est remplie par une 
pierre de trois pieds en tout sens. L'ouverture, 
qui est à l'orient, reste ouverte. {Description du 
département de VAvejron, par M. Monteïl , 
p. l52. ) 

On voit de ces monumens dans presque 
toutes les provinces de la France , comme le 
prouve le savant ouvrage de M. Cambry ; mais 
un de ceux dont il n'a point parlé , et qui est 
certainement le plus colossal des monumens 
de cette espèce qui soient en France , est celui 
qui se trouve dans le ci-devant Quercy, sur les 
bords du Lot, et près du lieu de Livernon. La 
pierre horizontale qui est supportée par deux 
autres a trente-cinq pieds de long , vingt de 
large et trois d'épaisseur (i). Elle n'est surpas- 
sée que par celle d'un monument de la même 
espèce décrit par Keysler, et situé à Alberdorfs : 
la pierre horizontale , supportée par cinq ou 
six autres, a trente-six pieds de longueur (2). 
Quelle force a pu, sans le secours de la méca- 
nique , mouvoir, élever de telles masses ? Il est 
probable que, pour faire parvenir un rocher de 

(i) Description des principaux lieux de France , 
t. III, p. i3. La note. 
{■).) Antiquitates selectœ septentrionales . 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 269 

ce poids à la hauteur où il devait être placé, les 
hommes avaient recours au plan incUnéf qu'ils 
formaient avec des troncs d'arbres ou du ter- 
rain accumulé jusqu'à la cime des piles, et qu'ils 
déblayaient ensuite. C'est aussi par ce moyen 
simple et facile que, suivant Diodore de Sicile,' 
furent élevées et placées les pierres énormes 
employées à la construction des pyramides 
d'Egypte (i). 

La Bretagne contient sur-tout plusieurs de 
ces pierres-levées, dont la Sauvagère, Caylus 
et M. Cambry ont donné la description et la 
gravure (2). 

L'Espagne, et le Portugal, sur-tout, en pré- 
sentent un grand nombre. Dans ce dernier 
pays , les plus renommées et les plus considé- 
rables se voyent au midi du Tage. A Pomerès , 
village près de Saradossa ; à Freixo , près de 
Vimiero , et sur la grande route de Lisbonne , 
entre Riols et Montemaure , ces monumens y 
sont connus sous la dénomination d^Antas. Les 
pierres supportées sont très-grosses et très-éle- 
vées; et l'ensemble rappelle la figure d'un por- 
tique , d'où l'on croit que ce nom leur est 
venu. 

(i) Diodore de Sicile, liv. i, sect. 63. 
(2) Caylus, Antiquités, t. VI, pi. 120. 



:>.<J0 DES CULTES 

Une addition faite à l'aiTangement de ces 
pierres leur donna un caractère nouveau. Le 
vide que formaient la pierre élevée et les pierres 
qui la supportaient fut rempli par une large 
pierre. Tel est le monument situé en Qaercy, 
près du village de Pejrignagols , dont je viens 
de parler : tel est, dans le comté de Kent, en 
Angleterre , le monument de Catergène , fils 
de Wortimer, roi des Bretons. La pierre qui 
ferme l'ouverture de cette espèce de porte rus- 
tique , et celle qui est supportée par les autres , 
sont si larges que , suivant Stow, qui en donne 
la description, dix hommes peuvent se tenir de 
chaque côté de la pierre du milieu dans un 
temps d'orage ou de tempête, et s'y mettre à 
l'abri du xent et de la pluie (i). 

Sur une montagne voisine de la petite ville 
de Langeac, est un monument grossier disposé 
de la même manière. Les bergers vont s'y 
mettre à l'abri du mauvais temps : il est nommé 
dans le pays, la Tuile des Fades ou des 
Fées. 

A douze lieues de Paris, dans le bois de la 
Garenne-de-Trie j département de l'Oise, est 
un monument pareil. Trois ou quatre grosses 

(i) Strutt , Tableau des Mœurs et Usaf;es des anciens 
Bretons, Anglo-Saxons, Danois, etc., p. i5i . 



J 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 27 1 

pierres en supportent une beaucoup plus vo- 
lumineuse posée sur les premières horizonta- 
lement, et sous laquelle vingt personnes peu- 
vent se tenir debout. Le fond de cette espèce 
de niche est fermé par une large pierre ; et 
une particularité de ce monument consiste en 
ce que cette large pierre est percée à jour, et 
que les liabitans font passer par ce trou les en- 
fans faibles et languissans. Celte pratique su- 
perstitieuse est un reste des idées religieuses 
que le peuple attachait anciennement à ces es- 
pèces de monumens (i). 

Borlase parle de semblables pierres percées 
qui existent encore dans le comté de Cor- 
nouailles : elles ont la même forme; et le trou 
est employé à la même pratique superstitieuse. 
J'ai dit que les monumens de cette forme 
étaient anciennement nommés Fanuni Mer- 
colis : je dois ajouter que ce mol Jà/ium ne si- 
gnifiait pas seulement un temple , mais qu'il 
exprimait encore un monument consacré k la 
divinité, quelles que fussent sa forme et sa 
grandeur, et quelquefois la divinité même : 
car il est certain que les pierres érigées dans 
les bois, sur les montagnes, et appelées Fana, 

(1) Bulletin de la Société philomatique , thermidor 
an -j ; Mém. de M. Charles Cojueberl. 



273 DES CULTES 

ont constitué et donné leur nom à la divinité 
Faune. 

Le concile de Leptines de l'an 74^, en énu- 
mérant les pratiques superstitieuses, les restes 
du paganisme auxquels se livraient encore les 
chrétiens, nous donne la juste valeur du mot 
fanum. On y lit ce titre : De Casulis ici est 
fanis (i); des casules y c'est-à-dire des fans. 
Ainsi casulay qui signifie petite case, niche, 
était alors synonyme de fanum ; et ce mot 
casula convient parfaitement à l'espèce de mo- 
nument dont je viens de parler : il serait dif- 
ficile de l'appliquer plus justement. Ainsi les 
mionumens appelés en France pierre -levée , 
seraient les mêmes que ceux appelés autre- 
fois Fanum- Mercurii. La dénomination de 
Mercure et celle de Fées y donnée à ces mo- 
numens , prouve qu'ils ont été un objet de 
culte , ou au moins de superstition. Le tom- 
beau de Catergène en Angleterre^ qui a la 
même forme, est un exemple de l'emploi de 
ces monumens aux sépultures. Ainsi l'on voit 
qu'à cet égard ils sont en rapport avec les 
monumens dont j'ai parlé dans les chapitres 
précédens. 

Plusieurs de ces monumens placés dans des 

(i) Capitular. regum Franc. ^ t. I, p. i5o. 



atstÉrieurs a l'idolâtrie. 275 

provinces éloignées entre elles portent un nom 
commun , qui parait appartenir à la plus haute 
antiquité. Ce nom est Martre, Martin ou Mar- 
tine. Le monument situé à Saint-Plantaire , 
département d'Indre, est appelé Pierre à la 
Marthe ;à.e pareils monumens, découverts par 
M. Baraillon, au Mont-Barloty dans la ci- 
devant Combrailles, dont il sera parlé dans la 
suite, portent le nom de Jo-Marthre. On m'ap- 
prend que le monument de Livernon en Quercy, 
qui est aussi une pierre-levée, est appelé dans 
le langage du pays, lo pejro Martino , la Pierre 
Martine. M. Dreux Duradier, dans son His- 
toire Littéraire du Poitou, parle d'un lieu men- 
tionné dans une ancienne charte, et qu'il croit 
être un autel rustique, une pierre brute érigée; 
et ce lieu se nomme Crac-Martin. 

Dans le canton de Saint-Amour, départe- 
ment du Jura, on voit des monticules qui ser- 
vent de bornes sur le chemin de Saint-Amour 
à Orgelet, dans un lieu appelé à la Marre. 

A mesure qu'on les érigeait, ces monumens 
suivaient les arts dans leurs progrès. On leur 
donna de nouvelles extensions , des formes 
plus |;randes, des dispositions plus appropriées 
au degré de la civilisation. On réunit, sur le 
même alignement, un grand nombre de pierres- 
levées, contiguës entre elles, et dont l'ensemble 
I. j8 



^74 I^ES CULTES 

présentait une espèce de galerie ou de salle 
longue et couverte. Tel est le monument qu'on 
voit près de Saumur, sur le chemin qui con- 
duit à Montreuil-Bellay, et qu'on nomme la 
pierre-couverte : il a cinquante pieds de lon- 
gueur sur seize de largeur, et s'élève de sept 
pieds au dessus du sol. Tel est encore un autre 
monument semblable, mais plus petit, situé 
sur une ancienne route de Saumur à Doué _, 
et sur une élévation qui la domine (i). 

A une demi-lieue de la ville de Beaugé, 
département de Maine-et-Loire, dans la pa- 
roisse de Pontigné y et dans un champ voisin 
d'un bois taillis, est un monument semblable, 
appelé Pierre-Couverte : il n'a que quatre pieds 
six pouces d'élévation dans son intérieur; sa 
longueur dans œuvre est de quatorze pieds , et 
sa largeur de huit; il est de plus précédé par 
une espèce de vestibule de sept pieds de long 
dans oeuvre sur cinq et demi de largeur; l'en- 
trée est tournée du côté de l'orient. 

A trois lieues, et au nord-ouest de Tours, 
sur la rive droite de la petite rivière dite la 

(i) Antiquités de Cajlus , t. VI, pi. 117. 

(2) Sur la rive gaudie de la Loire et dans le pays dit 
Saumvirois se trouvent treize pierres-levées ou dolniin. 
{Recherches historiques sur la ville de Namur, par 
M. nodin,t. I, chap. 2.) 



ANTERIEURS X L'iDOLATRIE. 2j5 

Chois ille f commune de Saiîit- Antoine- du ^ 
Rocher , on voit dans un lieu qu'aucun rocher 
n'avoisine, un semblable monument appelé la 
Grotte aux Fées ou le Château auxFées. Elle 
est composée de douze pierres brutes et plates; 
trois pierres, posées horizontalement, forment 
la couverture: celle du milieu est plus élevée 
que les deux autres; l'intérieur est divisé, par 
une grosse pierre, en deux parties, dont l'unje 
forme une espèce de vestibule. 

La longueur de tout le monument-, hors d'œu- 
vre, est d'environ trente-deux pieds; et sa hau- 
teur, dans œuvre, est de six pieds; sa largeur 
intérieure est de neuf pieds. 

La direction de la longueur de ce monu- 
ment va du levant au couchant; l'entrée est 
au levant. 

En Bretagne, à sept lieues, et au Sud-Est de 
Rennes, sur les frontières des paroisses A'Esséy 
du 7e/Z et de 3IarciIler-Roberty est, sur une 
petite éminence, une pareille galerie couverte 
qu'on nomme la Roche aux] Fées, et, littéra- 
lement en langue bretone, la Maison des Pe- 
tits-Nains , parce que, suivant l'opinion popu- 
laire, ce lieu est visité par des êtres de cette 
espèce. Ce monument, dont le plan est un 
parallélogramme rectangle, est divisé en deux 
parties, dont l'une forme le vestibule et a cin- 



2^6 DES CULTES 

quante-cinq pieds de long sur seize de large. 
Les quarante pierres qui le composent sont 
brutes , à l'exception des trois pierres qui for- 
ment l'entrée plus large que haute, lesquelles 
sont taillées et écarries: ce qui décèle la main 
de l'art (i). Je dois ces renseignemens à un 
dessin fort détaillé. 

Ces monumens sont une dérivation de ceux 
qu'on nomme en Yra.nce pierre-^le^^ée ; comme 
eux, ils furent consacrés au culte, et paraissent 
avoir servi à abriter, contre l'intempérie des 
saisons, les prêtres qui y célébraient leurs cé- 
rémonies religieuses : en ce cas, ils seraient le 
prototype des temples. 

D'autres monumens rustiques confirment 
mes conjectures, et présentent moins de diffi- 
cultés; leur destination me semble si éndente, 
que je m'étonne qu'elle ait échappé à la saga- 
cité des savans qui les ont décrits. 

Je veux parler de monumens composés d'un 
ou de plusieurs rangs de pierres longues_, plan- 
tées sur un plan circulaire, elliptique ou carré, 

(2) Caylus a décrit ce monument dans ses Antiquités, 

t. VI, p. 388 et pi. 123. Mais M. eu a donné 

un dessin et une description plus détaillée dans un Mé- 
moire manuscrit envoyé à l'Académie celtique, le 
29 avril i8o6. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 277 

supportant OU ne supportant point de longues 
pierres superposées horizon lalement, el for- 
mant une enceinte au centre de laquelle sont 
ordinairement une pierre isolée, et quelque- 
fois plusieurs pierres disposées en forme de 
pierre-levée. 

Ces monumens, abondans dans le nord de 
l'Europe, n'appartiennent pas uniquement à 
cette partie de la terre; on en voyait dans des 
pays où les lumières et la civilisation ont de- 
vancé d'un grand nombre de siècles celle des 
autres peuples, qui paraissaient remonter à 
une époque où les arts étaient peu connus, et 
qui s'y étaient conservés depuis. 

Il existait un de ces monumens en Grèce, 
en Achaïe, et près de la ville de Phares. C'est 
là que Pausanias vit un cercle composé d'une 
trentaine de pierres brutes, au milieu duquel 
s'élevait un Hermès ou Mercure; car, ainsi que 
je l'ai souvent remarqué, c'est toujours à ce 
Dieu que se rapportent les pierres monumen- 
tales, quelles que soient leurs figures et leurs 
dispositions. Pausanias ajoute que toutes ces 
pierres environnantes étaient honorées par les 
habitans comme autant de divinités. 

On remarque ici le passage de la barbarie et 
de la grossièreté du culte aux premiers progrès 
des arts et de l'idolâtrie. \JHermès placé au 



^278 DES CULTES 

centre de cette enceinte de pierres brutes, re- 
présentait une pierre dressée, surmontée d'une 
tête humaine. C'est ainsi qu'était , du temps 
de Pausanias, et sont encore aujourd'hui figu- 
rés les Hermès. Cette figure devait appartenir 
à une civihsation avancée, tandis que les pierres 
grossières qui l'entouraient tenaient à l'état 
primitif du culte. 

Ailleurs, il en était tout autrement : la pierre 
qui occupait le centre du cercle conservait la 
forme grossière ; et un respect superstitieux en 
avait écarté le ciseau , tandis que les piliers qui 
l'entouraient, semblaient, par la richesse de 
leurs formes et de leur matière, faire valoir et 
rendre plus auguste l'objet grossier de la véné- 
ration du peuple. Telle était la pierre appelée 
Lat,que l'on voyait dans la ville de Soumenat, 
aux Indes. Elle s'élevait à la hauteur de cent 
verges, au milieu de cinquante -six piliers d'or 
massif. Mahomet, fils de Sebeclegin, après avoir 
conquis cette partie de l'Inde, brisa cette pierre 
de ses propres mains, et substitua le mahomé- 
lisme au culte qu'on lui rendait (i). 

La Suède, le Danemarck , la Norwège, etc., 
conservent encore un grand nombre de ces 
monumens grossiers et religieux. Pendant le 

(i) Dictionnaire de la Fable, par Nocl, au motLo/. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. ajg 

cours de ses voyages dans cette partie de l'Eu- 
rope, William Coxe en a observé et décrit plu- 
sieurs. Il vit dans une plaine, près de Piuneby, 
province de Blekinge, plusieurs rangs de pierres 
placées debout , formant divers cercles, tr Je 
:» comptai, dit-il , au moins dix de ces cercles. 
)) Parmi ceux qui étaient les mieux formés , 
» j'en observai un de huit pierres, dont le dia- 
)) mètre était de cinq pas. Un autre , composé 
» de dix pierres, avait sept pas de diamètre. Le 
» plus grand nombre de pierres avait entre 
» deux et quatre pieds de hauteur ; la plus éle- 
» vée de toutes ne passait pas dix pieds. Il y a 
« aussi , près de Skillinge , à une poste de 
» Carlscrona , plusieurs monumens du même 
» genre, sur un rocher élevé , disposés en pUi- 
» sieurs ovales et cercles. La plus grande partie 
» est de pierres brutes; et un petit nombre est 
» de pierres taillées , larges et plates; d'autres 
M ressemblent à des espèces de piliers rendus 
» pointus par le bout d'une manière très-gros- 
» sière. Au sommet du roc, plusieurs rangs 
» concentriques renferment un espace d'envi- 
» ron dix pieds de diamètre , au centre duquel 
» sont deux pierres plates de trois pieds de 
» haut, placées sur les côtés; et entre ces deux 
» pierres on voit un vieux tronc d'arbre à 
» demi détruit. Il me parut que c'était uu 



280 DES CULTES 

» chêne La plus grande de ces pierres avait 

» environ douze pieds de haut. Au midi du 
» même village , il y a de pareils restes d'anti- 
» qui tés , dont le plus élevé a dix-huit pieds; 
» et nous observâmes presque par- tout , en 
» Suède, de pareils monumens (i). » 

Le même voyageur dit que , dans les îles da- 
noises, dans le Sleswick et le Holstein ,ces cer- 
cles ne sont pas moins nombreux qu'en Suède : 
il cite , à ce propos, la description suivante que 
donne de l'un d'eux le colonel Floyd. 

(( A trois ou quatre milles de Corsœr , à l'ex- 

» trémité d'un bois j'observai un des plus 

» parfaits de ces monumens. C'était une mon- 
» ticule de terre , au sommet de laquelle étaient 
» placés, à de petites distances , de grands ro- 
)) chers coniques de granit, qui enferaiaient 
» un espace ovale fort étendu. Dans le centre , 
» et sur le point le plus élevé, une masse 
)) énorme et informe de granit était posée ho- 
» rizontalement sur quatre autres pierres pres- 
» que enterrées. Au sommet d'une autre mon- 
» ticule voisine, était une autre grosse pierre 
» placée de la même manière sur quatre au- 

(i) f^ojage en Pologne, Russie, Suède, Danernarchf 
par Williams Coxi-, t. IV, chap. 5. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 28 1 

w très; j'y remarquai quelques restes de fbs- 
» ses (i). » 

On voit dans ces descriptions , et notamment 
dans celle du colonel Flojdy plusieurs espèces 
de monumens combinés et réunis. Rangs cir- 
culaires, monticule et pierre levée, assemblés, 
forment un seul et même monument, dont l'é- 
rection, à cause de cette combinaison d'espèces, 
me paraît appartenir à une époque assez ré- 
cente , relativement aux autres monumens qui 
offrent plus de simplicité. 

Dans son Histoire du Danemarck, M. Mallet 
indique plusieurs rangs circulaires , dont l'un , 
formé de douze pierres posées perpendiculai- 
rement , avait au centre une pierre plus élerée 
que les autres , où les anciens rois du pays se 
faisaient inaugurer (2). Olaûs Wormius, savant 
danois, avait, avant Mallet , donné de grands 
détails sur ces monumens antiques ; et tous ceux 
dont il parle n'ont pas la forme circulaire ou 
elliptique : plusieurs présentent, dans leur plan, 
un carré long. Il en est ainsi de quelques-uns 
de ceux dont Kejsler et Borlase ont publié la 
description et la figure. 

(1) Williams Coxe, Vojage en Pologne, Russie, etc., 
t. W,chap.5. 

(2) Voyez ci-dessus, chapitre i3, p. 222. 



282 DES CULTES 

En Laponie , près du lac de Tornolrescîi , 
on voit un pareil assemblage de pierres plan- 
tées, au centre desquelles est une grande pierre 
que les habitans adorent encore sous le nom 
de Sefta. Les pierres qui forment l'enceinte 
passent pour la femme et les enfans de cette di- 
vinité. On trouve aussi cliez la même nation 
un dieu appelé Siorjunkare, dont le simulacre 
est quelquefois une pierre brute isolée ; mais 
souvent cette pierre divine est placée au centre 
de plusieurs autres, qui forment cercle autour 
d'elle, et qui, de même, sont regardées comme 
membres de la famille de ce dieu. 

L'Allemagne offre quelques monumens de 
celte espèce, que Keysler a décrits. Pennant, 
dans son tour d'Ecosse, a donné le dessin d'un 
de ces rangs circulaires, qui se rapproche beau- 
coup de ceux que l'on voit dans le nord de 
l'Europe. Borlase en a fait graver plusieurs que 
l'on voit dans le comté de Cornouailles. Stu- 
keley a donné la description de ceux de la 
Tête de Serpejit , ^ Overton-Temple et diAii- 
herj. Mais, de tous les monumens de cette es- 
pèce que ce savant a décrits, et dont il a cher- 
ché à deviner la destination , le plus célèbre, et 
celui qui mérite mieux de l'être , est, sans con- 
tredit , le Stone-Hcn§e. Je m'y arrêterai , non 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 285 

pas h cause de sa renommée et de sa forme 
colossale, mais parce qu'il marque les premiers 
pas que les arts ont faits pour s'élancer de l'état 
de barbarie vers un état de perfection (i). 

Le Stone-Hejige est situé en Angleterre , 
province de Wiltshire,à une distance d'environ 
six milles de Salisbury, dans un pays montueux 
et aride, a C'est dans ce désert que s'élève ce 
» monument prodigieux , qu'on a peine à re- 
» garder, dit William Coxe , comme l'ouvrage 
» des bommes, et qui a donné lieu à beaucoup 
» de conjectures. » Cet étonnant édifice est 
composé de quatre rangs circulaires et concen- 
triques de piliers bruts accouplés. Ces piliers, 
larges de six pieds, et hauts de A^ingt à vingt- 
huit, supportent de longues pierres posées ho- 
rizontalement, et fixées sur leur cime par des 
mortaises , comme le remarque Keysler. 

(i) Stone Henge signifie pierre suspendue. JVistace 
ou Eustache , dans son livre des Bretons , composé vers 
le milieu du 12* siècle, et cité par Barbazan dans son 
Discours sur les révolutions de la langue française {Poé- 
sies du roi de Navarre, 1. 1, p. i5o) , parle ainsi du nom 
que portaient en Angleterre et en Fiance ces espèces de 
monumens : 

Ston hcng ont nom en nngl;iis , 
Et pierres pendues en français. 



284 DES CULTES 

Quelques savans ont pensé que c'était là un 
ouvrage des Romains. D'autres, avec plus de 
raison, l'ont regardé comme un monument 
druidique. C'est l'opinion du docteur Stuke- 
lej (i). Ce savant, ainsi que Borlase ^ y voit 
un lieu consacré au culte , un temple des drui- 
des. ^S'^r^^^i,, quia, dit-il, fait des recherches 
nombreuses et des réflexions profondes sur ce 
monument, y voit un lieu d'assemblée pu- 
blique , où se vidaient les affaires générales et 
particulières. Ces deux opinions peuvent être 
également fondées. Les lieux consacrés au culte 
l'étaient en même temps aux assemblées poli- 
tiques. Les temples ont été des tribunaux. Ce 
double emploi des temples a été très-fréquent 

(i) Jnigo John, architecte anglais, composa, par ordre 
du roi Jacques I",un Traité sur ce monument, qu'il re- 
garde comme un ouvrage des Romains. Le docteur Carl- 
ton, mécontent de cette opinion , publia , bientôt après , 
un ouvrage intitulé Chorea Gigantum , et prouva que 
cet édifice était de la même fabrique que ceux de cette 
espèce qu'on voit en Danemarck. 

Le temps , qui dévore tout , n'a pas épargné le Stone- 
Henge : plusieurs pierres en étaient renversées ; mais ces 
dégradations ne nuisaient point à l'effet qu'il produisait, 
lorsque , le 3 janvier 1 797 , une partie de ce qui restait 
s'écroula. C'est ce monument qui fait l'objet principal de 
la Hernière décoration de l'opéra d'Ossian. 



ANTÉRIEURS A L IDOLATRIE. 285 

dans l'antiquité ; il l'est encore aujourd'hui , ii 
certains égards. 

J'ai avancé que ces monumens étaient les 
prototypes des temples : je vais convertir cette 
assertion en preuve. 

Je demande d'abord quelle différence existe 
entre ces sanctuaires rustiques, ces premiers 
essais de l'art, et les temples des Assyriens, des 
Perses, des Phéniciens et d'autres peuples 
orientaux. Leurs temples ne consistaient qu'en 
un enclos découvert, ou portion de terrain ré- 
servée et séparée de ce qui l'environnait (i). 
Quelle différence trouve-t-on entre ces encein- 
tes circulaires, formées de piliers grossiers et 
dépourvues de toit , et ces temples grecs appe- 
lés Hjpethres , élevés sur un plan circulaire, 
formés simplement d'un ou de plusieurs rangs 
de colonnes, et dépourvus de toit? La seule 
perfection du travail fait la différence. Les co- 
lonnes de ces temples grecs étaient couronnées 
d'un entablement; mais on voit également, 
dans le monument de Stone-Henge , et dans 
les pierres longues posées horizontalement sur 
la cime des piliers, une sorte d'entablement. Il 
est donc évident que le Stone-Henge offre , 

( I ) Douzième Mémoire sur les Phéniciens , pai- l'abbé 
Mignot; Mém, de l'Acad. des Jnscrip., t. XXXVIII; 
Mém., p. 35. 



286 DES CULTES 

dans son ordonnance , les premiers progrès de 
l'art architectural. 

Or, voici comment je conçois la marche que 
cet art a suivie pour franchir l'espace immense 
qui se trouve entre les constructions les plus 
barhares et les constructions les plus perfec- 
tionnées. 

Lorsque les cérémonies du culte furent de- 
venues moins simples, eurent reçu plus d'ex- 
tension; lorsque la cime des montagnes ou le 
centre des forêts parut insuffisant aux prêtres , 
ceux-ci imaginèrent une construction conve- 
nable aux nouveaux besoins. Ces constructions 
sans art offraient moins un abri contre l'intem- 
périe de l'air, qu'un moyen de rendre plus au- 
guste le sanctuaire, en le séparant , d'une ma- 
nière plus marquée , de la foule des ado- 
rateurs. 

D'abord, une pierre longue ou carrée fut 
adorée Isolément. On crut qu'elle communiquait 
au terrain environnant une partie de sa divi- 
nité. Pour préserver ce terrain sacré des pro- 
fanations, on l'entoura d'une enceinte formée 
d*un rang de pierres plantées; on doubla, on 
quadrupla ces rangs. Ces pierres environnantes 
participèrent aussi à la divinité , comme le 
prouvent le monument de Phares, en Acliaïe , 
et ceux de la Laponie. Pour les honorer davan- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 28^ 

tage, ou pour renchérir surlesmonumens déjà 
exlstans, on ajouta sur la cime de ces pierres 
plantées, des pierres horizontales qui, les unis- 
sant entre elles , formaient un tout de plusieurs 
parties isolées : tel était le Stone-Henge. 

Ailleurs , les progrès de l'architecture sem- 
blent s'être ouvert une route différente pour 
arriver à un but semblable. En France , les 
monumens de celte espèce qui nous restent , 
n'offrent point une rotonde , un plan circulaire, 
mais un plan carré-long. Il en est de cette der- 
nière forme en Allemagne, en Suède et en An- 
gleterre. Olaûs ïVormius , Kejsler ^ Borlase , 
en ont rapporté plusieurs exemples. Mais les 
pierres élevées formant l'enceinte quadrangu- 
laire ne sont point unies par des pierres hori- 
zontales élevées sur leur cime en forme de toit, 
comme on le voit dans les monumens appelés 
galeries couvertes y dont il a été parlé; c'est un 
raffinement de l'art, un degré de perfection 
dont je ne connais des exemples qu'en France, 
et qui semble n'appartenir qu'aux Gaulois. 

Ces monumens couverts ont à une des extré- 
mités un vide qui forme l'entrée. Celui qu'on 
appelle la Roche-aux-Fées , et qui se voit dans 
le ci-devant évéché de Rennes, a des divisions 
intérieures : l'une représente une espèce de ves- 



^88 Ï)ES CULTES 

tibule, et l'autre division le sanctuaire (i). 
Ainsi ces monumens nous offrent, d'une ma- 
nière grossière , les formes des temples carrés 
longs, et paraissent en avoir été les modèles. 

On trouverait facilement d'autres exemples 
de monumens de cette forme , qui se rappro- 
chaient davantage de la perfection des temples 
modernes : de même que dans l'espèce de tem- 
ples en rotonde, on trouve des exemples qui 
semblent tenir le milieu entre le Stone-Henge 
et les temples circulaires des Grecs. Tel est 
l'édifice antique de Lantef, près de Pontrieux 
en Bretagne, qui sert aujourdhui de vestibule 
à l'église paroissiale de ce village. Son plan cir- 
culaire présente une double enceinte de mu- 
railles concentriques : la première enceinte est 
percée de seize arcades de sept pieds de hau- 
teur; au milieu de son élévation , est un cordon 
uni qui fait saillie dans le pourtour extérieur ; 
ce cordon est surmonté d'une espèce de cor- 
niche, placée à la hauteur de vingt-cinq pieds 
au dessus de terre. 

La seconde enceinte, également élevée , est 
percée de douze arcades. Ces deux enceintes 
laissent entre elles un corridor d'environ six 
pieds de largeur. ^ 

(i) Antiquités de Caylus, t. VI, p- 388, ot pi. i23. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 289 

Cet édifice est à ciel ouvert, et n'a jamais été 
couvert ni voûté. Au centre est un if dont la 
hauteur et la grosseur sont extraordinaires. 
K Cette ancienne bâtisse, dit le savant Caylus , 
)) parait avoir été, dans son origine, un des 
)) anciens temples gaulois : si l'on n'admet 
» point cette conjecture, je ne puis dire h quel 
)) usage il était destiné (i). » 

J'admets cette conjecture; car il est impos- 
sible d'attribuer raisonnablement à cet édifice 
une autre destination. J'y vois plusieurs rap- 
ports avec le StoTie-Henge. L'un et l'autre mo- 
numens sont circulaires, sont à ciel ouvert, et 
ont plus d'une enceinte; l'un et l'autre ont des 
ouvertures multipliées à leur pourtour. Le 
Stojie-Henge a celles que laisse l'intervalle de 
ses piliers; et le monument de Lantef a les ou- 
vertures que laissent ses seize arcades. Toute la 
différence qui existe entre ces deux construc- 
tions , c'est que la première est formée de pi- 
liers bruts, tandis que l'autre offre des murailles 
en pierre de taille, avec quelques ornemens. 
Cet édifice maçonné, les ornemens qui l'ac- 
compagnent, le plain-cintre des arcades dont 
il est percé, me font conjecturer qu'il appar- 
tient à l'époque où les arts s'introduisirent dans 

(0 Antiquités de Cajlus, t. VI, p. 890, et pi. 124. 
I. 19 



290 BES CULTES 

les Gaules, et qu'il fut bâti vers le deuxième 00 
troisième siècle de notre ère vulgaire. On sait 
que les efforts des Romains ne parvinrent pasà 
détruire entièrement le culte des druides, puis- 
qu'il subsista même long-temps après l'établis- 
sement du christianisme dans les Gaules. 

D'après les preuves que je viens de réunir , 
quel homme instruit pourra douter que ces 
monumens celtiques, danois ou saxons, com- 
posés de rochers informes, de pierres grossières 
élevées sur un plan circulaire ou carré long, 
ne soient consacrés à la religion, ne soient le 
prototype de ces temples admirables dans leur 
proportion, dans la distribution de leurs orne- 
mens, auxquels la plupart des villes de l'Orient, 
de la Grèce et de Rome, devaient autrefois leur 
principal lustre 1 Les temples, comme la plu- 
part des objets du culte, eurent certainement 
dans leur origine des formes simples et gros- 
sières. Les premiers essais dans ce genre de 
construction ne furent point des chefs-d'œu- 
vre : ils devaient correspondre aux moeurs sau- 
vages et barbares des peuples; ils devaient être 
grossiers comme les monumens dont je viens 
de parler. Or, je le demande, peut-on imagi- 
ner aux temples orientaux, grecs ei romains, 
une origine plus vraisemblable, des commen- 
cemens qui leur conviennent mieux que ces 



AISTERIEURS A L IDOLATRIE. î.gi 

ébauches grossières que nous ont laissées les 
Danois, les Saxons, les Celtes, etc. Il est diffi- 
cile de trouver ailleurs une dérivation mieux 
établies, des rapports plus parfaits. 

Les anciens habitans de la Grèce _, les Pélas- 
ges, lorsqu'ils reçurent la loi des colonies orien- 
tales, n'étaient pas plus avancés dans la car- 
rière des arts, que ne l'étaient, au deuxième 
siècle de notre ère vulgaire, les peuples du 
nord de l'Europe ; et plusieurs monumens de 
leur antique barbarie existaient encore en 
Grèce, même du temps de Pausanias. Ces ha- 
bitans furent forcés de se mettre au niveau de 
la civilisation de leurs vainqueurs. Ce change- 
ment politique ayant rompu les liens qui les 
attachaient à leur culte grossier, à leurs vieilles 
habitudes, ils s'avancèrent dans la route nou- 
velle qui leur était ouverte, la parcoururent 
avec rapidité; et, toujours perfectionnant ce 
qu'ils avaient d'abord imité, ils atteignirent 
les dernières limites du vrai beau. 

Le nord de l'Europe n'éprouva point cette 
heureuse révolution. L'âpreté du climat, la 
pauvreté et le courage des habitans, éloignè- 
rent de leurs contrées les conquérans et la ci- 
vilisation ; ils conservèren t pendant long-temps 
leur indépendance et leur barbarie. Ils ne fu- 
rent qu'en partie, et fort tard , subjugués par 



2g2 DES CULTES 

(les peuples plus éclairés qu'eux : eu consé- 
quence, ils n'éprouvèrent que fort tard les 
changemens et les bienfaits qui résultent de 
l'introduction des lumières , des arts, et de la 
civilisation dans un pays barbare. Ce ne fut en 
effet que vers les premiers siècles de l'ère vul- 
gaire, que les peuples septentrionaux virent 
les arts des Romains s'introduire parmi eux ; 
qu'ils virent des temples bâtis régulièrement , 
et des dieux représentés sous des figures hu- 
maines. Ces nouveautés ne furent ni prompte- 
ment, ni généralement adoptées; et la routine 
conserva encore son empire : car le culte des 
pierres brutes, quoique constamment repoussé, 
s'est maintenu, dans ces contrées, jusqu'à des 
temps très-rapprochés de notre siècle. 



ANTÉRIEURS A l'tDOLATRIE. 295 



>A!v^^^lVxvx^^,v^^,^^svv^^/^^^,x^^^^^^svv^^s^.^^sv"vvvx^sv'v\sv^s\s' 



CHAPITRE XVI, 



Des pierres branlantes , et des rangs de pierres de 
Carnac. 



Apres avoir classé les pierres adorées d'après 
leurs différentes formes; après avoir indiqué 
quels étaient les monumens anciens et mo- 
dernes auxquels chaque classe de ces pierres 
avait servi de type, il me reste à parler de 
deux autres dispositions de pierres qui font 
exception aux règles établies , dont il n'est 
guère facile d'expliquer le motif et la destina- 
tion, et qui ne fournissent aucuns matériaux 
à l'histoire du progrès des arts. 

Je m'occuperai d'abord des pierres bran" 
lantes. Strutt, d'après Borlase et Camden, et 
M. le Grand d'Aussy , d'après Strutt , en ont 
parlé l'un et l'autre très-brièvement. Voici ce 
qu'en dit le premier : 

(( Les pierres branlantes sont composées de 
» grandes pierres, mises les unes par dessus 



2g4 DES CULTES 

» les autres, dans un équilibre si juste, 
» qu'elles pouvaient être remuées très-aisé- 
j) ment. 11 en reste bien peu en Angleterre, 
» et on ne sait à quel usage étaient desti- 
» nés ces monumens anciens. Les uns ont dit 
» qu'ils étaient consacrés à des cérémonies 
» religieuses, et les autres les ont regardés 
» comme des naonumens funéraires (i). » 

On trouve de ces pierres en Chine , dans la 
province de Fokien , sur les côtes de la mer. 
(( Elles y sont disposées, dit un moderne, de 
» manière à se mouvoir par le seul contact de 
» l'air. Dans la partie occidentale de l'Angle- 
» terre, il y en a que le doigt d'un enfant peut 
» agiter sans effort. Il en existait de cette espèce 
» en Phénicie, en Grèce, en Espagne (2). » 

Si les monumens de cette espèce paraissent 
rares, c'est peut-être parce qu'ils ont été peu 
observés. 

A West-Hoad-Ley, dans le comté de Sussex , 
est une pierre branlante que le peuple nomme 
Greatupon Utile, grand sur petit; sa hauteur 
est d'environ vingt pieds. Le coteau de Golcar, 
dans le Yorkshire, et les environs des marais 

(i) Tableau des Mœurs et Usages des Anglo-S axons , 
des Danois, etc., par Joseph Strutt, t. I, p. i52. 

(2) Recherches sur l'origine , l'esprit et les progrès, 
des arts de la Grèce, par M. d'Hancarville ; Préface 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 295 

tle Stanton-Moor, offrent encore des pierres 
branlantes, mais moins considérables (i). 

Outre celles qui se trouvent en Angleterre , 
il en est d'autres en France. On en voit sur la 
route de Concarneau, en Bretagne, dans la pa- 
roisse de Sainte-Pazane , sur les bords d'une 
petite rivière appelée Tenu ; on en voit dans 
les Pyrénées une qui , lorsqu'on la met en 
mouvement , produit , suivant l'opinion po- 
pulaire , le tonnerre et des tempêtes ; on en 
voit dans la vallée de la Romanche, près la 
nouvelle route d-e Grenoble, en Italie, et du 
torrent de Riou-Peypeirou (3). La pierre de 
Lwernon, dans le ci-devant Quercy, et dont 
j'ai déjà parlé, a la faculté de se mouvoir à la 
moindre pulsation. Il suffit de la presser avec 
le pouce pour la mettre en mouvement. 

Je connais deux autres pierres branlantes 
dans la ci-devant province d'Auvergne : l'une 
€st sur une montagne , à l'est de la ville de 
Thiers, et sur le chemin qui conduit de cette 
ville à VoUore : c'est une pierre volumineuse 

(3) Moninnens celtiques, par M-. Canihry , p. 88, 
90,92. 

( ») Idem, p. 88, et ?.oo, aSc), 0167. 



296 DÈS CULTES 

et longue^ sur laquelle devait être posée en 
équilibre une autre pierre qui a disparu. On la 
nomme la pierre qui danse. 

L'autre pierre branlante se voit au sud , et 
a un quart de lieue de Rochefort , à quelque 
distance de la ferme dite chez Barra ^ et à l'ex- 
trémité d'un plateau qui domine le vallon dit 
le Cros. C'est une pierre informe , longue de 
vingt-deux pieds, baute de seize, et large d'en- 
viron buit. Elle est posée sur une autre pierre 
d'un volume moins considérable. Vue du côté 
où elle présente sa plus grande longueur , elle 
paraît solidement assise sur sa base; mais, en la 
regardant dans un autre sens, le point de con- 
tact entre les deux pierres, beaucoup plus ré- 
tréci , fait croire qu'il serait facile de renverser 
et de précipiter cette masse au fond du vallon. 
On la met en mouvement en appuyant son 
épaule vers une de ses extrémités. Ses oscilla- 
tions sont alors très-sensibles. Il est évident 
qu'on a fait éclater quelques parties de cette 
pierre , afin de la mettre en équilibre. 

M. Baraillon , dans son Mémoire sur les 
ruines et les monumens d'une ancienne ville , 
appelée Toul , a vu, sur les frontières du Berri 
et de l'Auvergne, une pierre posée en équilibre 
sur une autre qui lui sert de base. Il ajoute 



I 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 297 

avoir connaissance de plusieurs autres monu- 
mens de cette espèce (i). 

Ces pierres branlantes ne sont point un jeu 
de la nature, un effet du hasard; elles ont été 
évidemment érigées par la main des hommes; 
et leur érection avait un motif. 

Je hasarde mes conjectures. Ces pierres 
étaient des bornes; il fallait distinguer la borne 
des pierres environnantes, lui donner un ca- 
ractère particulier, qui empêchât de la con- 
fondre avec elles. On posa un rocher sur un 
autre. Le rocher superposé ne fut pas toujours 
si bien assis sur le rocher inférieur, qu'il n'é- 
prouvât quelque mouvement lorsqu'on venait 
à le pousser. Le hasard fit que quelques pierres 
superposées éprouvaient, par la moindre pul- 
sation, une oscillation très-sensible. Cette cir- 
constance donna un nouvel intérêt à la pierre 
limitante. Des oscillations de cette pierre on 
tirait peut-être des augures, comme les Grecs 
et les Romains en tiraient de petites figures, de 
guirlandes de fleurs, des phallus qui, suspen- 
dus à des arbres ou à des colonnes, étaient mis 
en mouvement , et qu'ils nommaient oscillœ. 
Enfin on chercha à imiter, par le moyen de 

(i) Méînoires de l'Institut de France, partie de Lit- 
térature et Beaux-Arts, t. V. 



298 DES CULTES 

l'art, ce que le hasard avait produit ; on tâ- 
cha, pour tirer des augures, ou pour détourner 
les malheurs , de mettre ces pierres en équi- 
libre et en mouvement sur celles qui leur ser- 
vaient de base. Voilà ma conjecture. 

Je passe au monument de Carnac , dont la 
destination paraît aussi fort embarrassante à 
expliquer. 

Sur la côte sud du Morbihan , près du bourg 
de Carnac , se voyent onze rangs de pierres 
plantées et alignées. Ces rangs parallèles sont 
diversement espacés; le plus grand intervalle 
qui se trouve entre eux est de six toises deux 
pieds , et le plus petit de deux toises. Les pierres 
du même alignement sont plantées à des dis- 
tances inégales; elles s'éloignent l'une de l'autre 
de dix-huit à vingt-cinq pieds. Il en est qui ne 
surpassent pas en hauteur les bornes ordinaires , 
tandis qu'aux extrémités elles s'élèvent jusqu'à 
la hauteur de dix-huit à vingt pieds. Elles sont 
brutes; et la plupart sont plantées de manière 
que la partie la plus aiguë est en bas , tandis 
que la partie la plus large forme le sommet. 
Ces onze rangs de pierres occupent une super- 
ficie de terrain longue de sept cent soixante 
toises , et large de quarante-sept. Ils avaient 
une étendue bien plus considérable : les traces 
qui indiquent leur prolongement prouvent 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 299 

que la totalité de leur longueur était de mille 
quatre <'ent quatre-vingt-dix toises (i). 

On ne peut douter que ces pierres n'aient 
été disposées en alignement par la main des 
hommes. La difficulté est d'expliquer leur des- 
tination. La Sauva gère pense que le long espace 
qu'occupent ces onze rangées de pierres était 
un camp romain. Caylus combat avec succès 
cette opinion : jamais camp romain ne fut ainsi 
hérissé de pierres. « Elles donnent, ajoute-t-il, 
)) l'idée d'un culte bien établi. :» Je le crois ; 
mais je ne pense pas, comme lui, que ces mo- 
numens de culte aient appartenu à des peuples 
étrangers établis sur cette côte. Les Gaulois, et 
notamment les Bretons, comme les autres peu- 
ples qui n'étaient pas plus qu'eux avancés en 
civilisation, érigeaient des pierres pour hono- 
rer leurs dieux ou leurs morts. Les environs 
de Carnac, ainsi que les îles qui avoisinent la 
côte, en offrent de nombreux témoignages. Ce 
n'est donc que la disposition particulière des 
pierres de Carnac qui a pu faire penser à ce 
savant, qu'elles avaient été érigées par un autre 
peuple que les Gaulois. Mais pourquoi cette 
disposition appartiendrait-elle plutôt à un peu- 
ple étranger, qu'aux habitans de l'antique Ar- 

(i) Antiquités de Caylus, 1. YI, p- 38i,etpl. i:>i. 



30O DES CULTES 

morique? Et quel est le peuple étranger auquel 
cette disposition est propre ? Ces questions sont 
difficiles, mais nécessaires à résoudre pour ap- 
puyer l'opinion de Caylus. Il ne les a point 
résolues ; ainsi son opinion reste sans fon- 
dement. 

Je propose aussi mon opinion , et ne la 
donne que comme une conjecture. L'arrange- 
ment régulier de ces pierres annonce qu'elles 
ont été dressées dans le même temps , et pour 
des hommes morts à la même époque et par le 
même événement. Je crois donc que les pierres 
de Carnac sont des monumens sépulcraux éle- 
vés après une bataille , pour en perpétuer la 
mémoire et honorer celle des braves morts en 
cette occasion. Ce n'est pas le seul exemple de 
tombeaux anciens soumis à un alignement. 
M. Le Chevalier a vu, en Angleterre, plusieurs 
barrows funèbres qui avaient cette disposition; 
et Sparmann observa chez les Cafres et chez 
les Holtenlots, plusieurs alignemens parallèles 
fort longs , composés de rangs de monceaux 
de pierres diversement espacés (i). 

J'ajouterai une observation qui a échappé 
aux savans qui ont disserté sur ce monument 

(i) Vo^-agc au Cap de Bonne- Espéra née, par André 
Sparmann, t. HT,' p. >63. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 3oi 

singulier. Il a donné son nom au bourg de 
Carjiac y qui est voisin. Il est, en conséquence, 
plus ancien que ce bourg ou que sa dénomi- 
nation. Le mot Carnac signifie évidemment 
assemblage de pierres, puisque, comme je l'ai 
déjà remarqué , les monumens sépulcraux , 
composés de pierres amoncelées, étaient nom- 
més en Irlande et en Ecosse, karne , kairne , 
carnan (i). 

Ce rapport de nom fortifie ma conjecture, et 
me persuade que chacune des pierres de Car- 
nac marque la sépulture d'un guerrier^ et que 
les pierres les plus élevées, qui sont à une ex- 
trémité, indiquent celles des chefs. Cette opi- 
nion ne m'éloigne pas de celle de Caylus, qui 
pense que ces pierres étaient un objet de culte. 
On sait que les anciens rendaient un culte 
aux tombeaux, et que plusieurs modernes sui- 
vent cet exemple. 

( i ) Voj ez ci-devant, cliap. XIV, p . ît5 1 . 



502 DES CULTES 



x^svxAA.x^)V,A^^ûXv>->JVx,^^A,>^A.x^xx^;v^svvv^A,x^^.v■vvv'vvv^x^x^ 



CHAPITRE XYII. 



Conformité du culte rendu aux pierres limitantes et 
monumentales , en différens temps et en différens 
pays. 



ÏL est inutile de s'appliquer ici h prouver 
que ces pierres recevaient un culte, qu'elles 
étaient des divinités : les Thoths de l'Egypte , 
les Bétfles ou Béthels de la Syrie , de la Pales- 
tine , les Hermès des Grecs , les Termes des 
Romains, ne laissent aucun doute à cet égard. 
Il ne s'agit ici que de rappeler la nature du 
culte qu'on leur rendit*en différens temps et 
dans divers pays. 

L'usage le plus général, en Orient, était de 
répandre de l'huile sur ces pierres. C'est pour- 
quoi Sanchoniaton donne aux Bétfles le sur- 
nom de pierres ointes. Jacob oignit la pierre de 
Be'thel; et les habitans de Delphes oignaient 
tous les jours la pierre Bétylc ou Ahadir, ado- 
rée près de cette ville. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 5o5 

« Quel était mon aveuglement, dit Arnobe , 
)) devenu chrétien, quand j'apercevais une 
» pierre dégoûtante d'huile d'olive; je l'invo- 
:• quais, je lui adressais des louanges, des priè- 
» res; je l'adorais comme une divinité (i) ! » 

Lucien parle du Rutilianus ; et, pour pein- 
dre la crédulité de cet homme, il dit : « Au seul 
» aspect d'une pierre arrosée d'huile et couron- 
» née de fleurs , on l'aurait vu se prosterner , 
» l'adorer avec respect, y rester un temps con- 
» sidérable, lui adresser des vœux et lui de- 
» mander tous les biens (2). » 

Apulée, Minutius Félix et plusieurs autres 
écrivains de l'antiquité, parlent de l'usage d'a- 
dorer et d'oindre ces pierres. 

Les jours de fêtes on les couvrait de guirlan- 
des et de couronnes de fleurs. Pausanias dit 
aussi que, lors des solennités, la pierre Abadir 
de Delphes était enveloppée do laine crue ou 
de toisons de brebis (3). 

(i) Arnoh. advers. gentes, lib. i, p. 2?.. 

(2) Lucien, Alexandre, t. 3, p. 27. 

(3) Lorsque le culte des figures humaines eut succédé 
à celui des pierres brutes, on oignit les idoles, on les cou- 
ronna de fleurs, on les enveloppa. Les hommes revêtus 
d'une grande autorité , pour acquérir un caractère divin, 
se firent oindre. L'antiquité offre plusieurs exemples de 
telles onctions. 



3o4 I>ES CULTES 

Le président de Brosses dit, à propos de l'u- 
sage antique d'envelopper les pierres sacrées , 
« qu'elles rappellent les morceaux de pierre 
» ou de bois enveloppés de fourrures, de coton 
» ou de toile, que l'on trouve dans les îles de 
» l'Amérique et chez les sauvages de la Loui- 
» siane, et qu'ils tiennent soigneusement cachés 
» dans le sanctuaire de leurs temples, au fond 
» des bois (i). » 

En effet, les Natchez de la Louisiane enve- 
loppent y dans un grand nombre de peaux 
de chevreuils , une pierre conique qu'ils 
adorent. 

Les Français adorèrent des pierres plu- 
sieurs siècles après l'établissement du christia- 
nisme parmi eux. Diverses lois civiles et reli- 
gieuses attestent l'existence de ce culte. Un ca- 
pitulaire de Charlemagne, et le concile de Lep- 
tine , de l'an j/^5 , défendent les cérémonies 
superstieuses qui se pratiquent auprès des pier- 
res et auprès des F'ans consacrés à Mercure et 
à Jupiter. Le concile de Nantes, cité parRegi- 
non , fait la même défense. Il nous apprend 
que ces pierres étaient situées dans des lieux 
agrestes, et que le peuple, dupe des tromperies 
des démons, y apportait ses vœux et ses of- 

(i) Du culte des dieux fétiches ^}^. 124. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 5o5 

frandes. Les conciles d'Arles, de Tours, le ca- 
pitulaire d'Aix-la-Chapelle, de l'an 789, et 
plusieurs synodes , renouvellent ces prohi- 
bitions (i). 

Enfin , ce culte a subsisté en France jusqu'à 
nos jours. Près des rives du Lot sont des pier- 
res auxquelles les paysans rendaient un culte 
dont les cérémonies étaient semblables à celles 
que pratiquaient les anciens. Ils les oignaient 
avec de riiuile, et les couvraient de fleurs. 

Pour arrêter le cours de cette superstition, 
l'évéque de Cahors se vit obligé de faire détruire 
une de ces pierres qui en était l'objet. La pierre 
levée située dans le même pays, près de Liver- 
non, reçoit aussi l'hommage de certains habi- 
tans. Il croyent qu'en y répandant des fleurs 
sans être aperçus , ils seront préservés et guéris 
de la fièvre (2). 

Ce ne sontpasles seuls exemples que l'on pour- 
rait citer de la continuation de ce culte antique 
au sein même de la France; et les habitans de 

(i) Capitulai'. Caroli Magni, t. I, p. i5o. Reginon, 
liv. 2 , p. 342, 343. Burchard, lib. lo, cap, 9 et 10. Le 
Glossaire deDucaaye , aux mots ad petram votum red- 
dere. 

(2) Histoire du Quercj-, parCadiala Coture, t. 1, Dis- 
sertation préliminaire , p. 5 ; et Description des princi- 
paux lieux de France, t. III, p. i3 et i/\. 

I. 20 



5o6 DES CULTES 

la Bretagne paraissent n'avoir, à cet égard, rien 
à reprocher à ceux du Quercy. Voici comment 
s'exprime un écrivain qui a donné récem- 
ment le tableau statistique d'une partie de cette 
ci-devant province : « Si nous trouvons au mi- 
» lieu de nos villages, sur nos chemins, à nos 
» carrefours champêtres, tant d'arbres ornés 
» de croix et de figures de saints; si nous avons 
» tant de fontaines célèbres par leurs proprié- 
» tés surnaturelles, et si nous affectons d'y pra- 
w tiquer de petites grottes pour y placer des 
» vierges; si certaines pien^es encore reçoivent 
» nos hommages, c'est que nous avons con- 
)) serve quelque chose de la vénération qu'a- 
» vaient nos pères , pour les pierres , les fon- 
» taines et les arbres (i). » 

Le culte des bornes devenues sacrées ne 
doit pas plus surprendre que le culte des tem- 
ples : il en est qui sont adorées comme des di- 
vinités. Les Tschouvasches, qui habitent entre 
les fleuves du Volga et de l'Oural, nomment 
leurs temples ou leurs lieux consacrés, Kéré- 
met. Ils en font une triple divinité; car, outre 
le dieu Thor^ qu'ils révèrent comme l'Etre Su- 

(i) Recherches économiques et statistiques sur le dé- 
partement de la Loire-Inférieure, p. 420. 



ANTÉRIEURS \ l'iDOLATRIE. Soy 

prême, ils adorent aussi Kérémet le père, Ké- 
remet la mère , et Kérémet le fils (i). 

Si la généralité, et sur-tout l'uniformité du 
culte de certaines espèces de pierres monumen- 
tales, dans des pays très-distans les uns des au- 
tres, ont de quoi surprendre; s'il restait à cet 
égard quelques doutes, je les dissiperais en 
rapportant des pratiques religieuses maintenues 
depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos 
jours , et qui se trouvent en vigueur sur des 
points du globe diamétralement opposés. 

Les anciens peuples de l'Europe, lors des 
éclipses de lune, croyaient qu'un dragon atta- 
quait cet astre pour le dévorer. Afin d'empê- 
cher ce malheur, ils poussaient de grands cris, 
encourageaient la lune à bien se défendre, par 
ces mots, vince , Liuia! et faisaient un bruit 
horrible avec des instrumens de plusieurs es- 
pèces. La même croyance, les mêmes pratiques 
subsistent encore au Japon, en Chine, dans le 
royaume de Siam et du Tunquin, dans l'Inde, 
en Tartarie , en Valachie, chez les Curdes, 
les Lapons, et les Nègres de l'Afrique qui ha- 
bitent les bords du Sénégal, et dans le Pé- 
rou (2). 

(i) Voyages de P allas, t. I, p. 160 et suiv. 

(a) Voy. Traité des Superstitions, de l'abbé Tliievs, 



5o8 DES CULTES 

Le même véhicule , le même moyen de 
communication qui a répandu sur une grande 
partie de la surface de la terre cette croyance , 
cette pratique superstitieuse, a pu y répandre 
aussi le culte des pierres brutes. Mais quel est 
le peuple chez lequel ces erreurs antiques ont 
pris naissance ? Quelle est l'époque où ce 
peuple en a infecté le genre humain ? Ces 
questions curieuses et difficiles ne peuvent être 
résolues que par suite des nouvelles acquisi- 
tions que le temps procurera à l'histoire des 
peuples. Elles sortent de mon sujet : je ne m'y 
arrête point. 

t. I, préface ; — le Glossaire de Ducange , aux mots 
vince, luna; — Vojage à la Chine, par Hûttner, p. 4^ ; 
— Relation de l'ambassade hollandaise en Chine , 
t. I, p. 3i8; — Vojage de Pocoke , t. III, p. 46i ; — 
Fragment d'un Vojage en Afrique, par Golberrj, 1. 1, 
p. 123, etc., etc. 



ANTERIEURS A LIDOLATRIE. SOQ 



^.>,^^x^^^,^^^i>svv^^^.^^^.^^x^J^^v^^^^^^>^^^^^^^^^,^s^^,^^^,'^<'^f^, 



CHAPITRE XVIII. 



Les pierres monumentales , sépulcrales et divines, 
quelle que soit leur forme , sont toutes placées sur des 
frontières , et n'étaient , dans leur origine , que des 
bornes. 



On a vu que les montagnes adorées faisaient 
partie des frontières; on va voir que les pier- 
res monumentales, sépulcrales et adorées , y 
étaient aussi placées. 

Je commence par le dieu Terme, qui fut 
constamment une pierre érigée sur les fron- 
tières des héritages et des territoires, dont la 
nature et la destination, bien connues, bien at- 
testées , ne laissant aucun doute , doivent servir 
de base aux raisonnemens que je ferai sur les 
autres pierres adorées comme lui (i). Cette 
divinité pierre, malgré les virissltndos des re- 

(i) Numa limita le territoire de Rome, et plaça des 
bornes qu'il fit adorer sous le nom de dieu Terme. (Plu- 
tarqur^ OEiivres wornles, Questions romaines.) 



3lO DES CULTES 

ligions anciennes , resta toujours ce qu'elle 
avait été ; les honneurs divins qu'elle reçut 
ne firent jamais oublier son origine obscure : 
Terme, quoique dieu, ne cessa point d'être 
une borne. 

Il n'en fut pas de même de Mercure, dieu 
des bornes, et borne lui-même. Il sembla 
rougir de son humble naissance; et, tout en 
continuant ses fonctions de dieu des fron- 
tières, il en réunit un grand nombre d'autres, 
et remplit à la fois dee emplois brillans et hon- 
teux, qui dérivèrent, comme je le prouverai 
bientôt, de la diversité des institutions établies 
sur les frontières. f 

Hermès y chez les Grecs, était la divinité 
homogène de Mercure, et du dieu Terme. 
Plusieurs exemples , déjà cités, prouvent que 
son nom signifie borne, et que cette divinité 
n'était , comme Terme et Mercure , qu'une 
pierre limitante et adorée. 

Les thoths ou tlieuths des Égyptiens, les 
thaouts des Phéniciens, les ilieut ou theutates 
des Celtes, étaient aussi des pierres ou des co- 
lonnes limitantes. Les Grecs ont toujours tra- 
duit le mot ihoth par celui à'hermès. La pierre 
thoth et la pierre herm.ès furent, l'une et l'autre, 
chargées d'inscriptions relatives aux sciences 



ANTÉRIEURS A L'iDOLAïRtE. 3l I 

et aux arts; l'une et l'autre furent adorées; l'une 
et l'autre n'étaient que des colonnes (i). 

Lucien atteste que les colonnes inscrites 
étaient sur des frontières (2). 

Il est probable que la pierre nommée béthel, 
érigée par Jacob , avait , dans l'origine , la 
même destination; qu'elle était une borne de 
frontière; car ce fut en sortant de son pays, 
et en entrant dans la terre de Chanaan, que 
Çe patriarche la rencontra, la plaça debout, et 
l'oignit. Lorsqu'on sort d'un pays et qu'on 
entre dans un autre, on est sur une frontière. 
D'ailleurs, l'espèce de culte que Jacob rendit 
à cette pierre, en y répandant de l'huile, l'as- 
simile aux pierres de borne qui recevaient le 
même genre de culte. Apulée place les pierres 
ointes sur des limites (5). 

La Bible nous offre d'autres exemples de 
pierres dressées sur des frontières. 

(1) Jablonsky , Panthéon égyptien, liv. 5, p. 160; — 
Court de Gebelin , Allégories orientales , Histoire de 
Mercure , p. i25, 126; et les Notes sur Lactance , de 

falsd Religione,lih. i,p. xi3. 

(2) Lucien , Traité des Hommes qui ont vécu long- 
temps. 

(3) Negant se vidisse , qui ibifuere, unum saltem in 
Jxnibus ejus , aut lapidem uncturn . aut rawum corona- 

tum, (Apul., Apologia, p. 5o40 



3l2 DES Cl r.TES 

Le même Jacob, faisant alliance avec La- 
ban, érigea un amoncellement de pierres qui 
fut nommé le Monceau du témoignage. Cet 
amoncellement était placé dans le lit du Jour- 
dain et sur une frontière; car ce fleuve for- 
mait la limite des Samaritains et des Amor- 
réens. 

C'est aussi sur la frontière du pays de 
Chanaan, et près des rives du Jourdan , que 
les enfans de Ruben, ceux de Gad, réunis à, 
la demi-tribu de Manassé , en se rendant à 
Galaad, pays qui leur avait été promis par 
Moïse , élevèrent un monument de pierre , 
d'une grandeur colossale, que la Vulgate dé- 
signe sous le nom (Vautel. Ce monument, à 
cause de sa ressemblance avec ceux qu'éri- 
geaient les nations idolâtres, faillit causer une 
guerre entre ces tribus et leurs voisins (i). 

La pierre monumentale qu'Hérodote dit 
avoir vue dans la Palestine de Sjrie , et qu'il 
croit être une de celles que Sésostris éleva 
dans le cours de ses conquêtes, me semble, 
d'après l'indication de cet historien, avoir été 
placée sur une frontière. En eifet, ces mots 
Palestine de Syrie désignent un lieu qui par- 
ticipe de l'un et de l'autre pays : la Palestine et 

(i) Josué, cliaj). 22. 



ANTERIEURS A l'IDOLATRTE. 3l5 

la Syrie , et qui ne peut être qu'un pays in- 
termédiaire, limitant ces deux régions. 

Les pierres appelées hétjles eurent la même 
destination que celles de béihel. Leur nom , 
semblable, a la même signification , et exprime 
demeure de Dieu. On leur rendait le même 
culte en y répandant de l'huile. Les bétyles du 
mont Liban étaient sur une frontière; car cette 
montagne est la borne naturelle qui sépare la 
Palestine de la Syrie. 

La pierre adorée dans le voisinage de Del- 
phes, sous le nom ^Ahadir ou de Bétjle j de- 
vait être placée sur une frontière, sur celle du 
territoire de cette ville; ou, ce qui est plus 
vraisemblable, Delphes était elle-même si- 
tuée sur une frontière : celle des Phocéens , 
dont elle est très-voisine. La célébrité de son 
oracle y attira un grand concours de dévots; 
et cette affluence religieuse aura donné nais- 
sance à cette ville : plusieurs autres doivent 
leur origine à la même cause. Quoi qu'il en 
soit, on rendait à cette pierre divine le même 
culte qu'aux pierres placées sur les frontières: 
on l'oignait tous les jours avec de l'huile. Elle 
avait de plus un grand rapport avec la pierre 
appelée Terme, puisqu'on lui donnait la 
même origine. Le Bétyle de Delphes et le 
Terme des Latins étaient , l'un et l'autre , 



5l4 I>ES CULTES 

cette pierre enveloppée de langes que Sa- 
turne, trompé, avala, croyant dévorer son fils 
Jupiter (i). 

Les pierres monumentales furent également 
placées sur les frontières. Le Monceau du té- 
moignage ^ les pierres ou colonnes érigées par 
Sésostris j les colonnes inscrites placées sur les 
frontières de la Perse, dont parle Lucien, en 
sont des preuves. 

L'abbé Anselme, dans sa Dissertation sur 
les monumens qui ont servi de mémoires aux 
premiers historiens, parle des pierres monu- 
mentales ou colonnes, et déclare qu'elles ser- 
vaient à marquer les limites des héritages, des 
provinces et des États : « Témoin, ajoute-t-il, 
» la fameuse colonne que Thésée fit ériger 
» dans l'isthme de Corinthe, pour distinguer 
» rionie du Péloponnèse. Cyrus en mit une sur 
» les frontières de la Phrygie et de la Lydie j 
» et les Perses en firent autant pour marquer 
» le territoire de la ville de Magnésie (2). w 

Les pierres sépulcrales étaient également 
placées sur les frontières. J'en fournirai bien- 
tôt des preuves surabondantes (3). 

(1) Lactant., de Falsâ Religione, lib. 1, p. n 1, 1 12. 

(2) Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. VI, 

P 9- 

(3) Voyei ci-après, chap. XX, p. 327. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 5i5 

Ainsi les Thoths des Egyptiens, les Thaouts 
des Phéniciens, les Theuts ou Theutates des 
Celtes, les Bétyles et les Béthels de la Pales- 
tine, de la Phénicie et de la Syrie; les Hermès 
des Grecs, les Termes des Latins, les Marcs , 
Mercs ou Mercure des Gaulois, toutes ces 
divinités se rapportent à une seule, la divi- 
nité des bornes ; toutes se rapportent aux fron- 
tières où elles étaient placées; et la plupart 
même., comme il a été remarqué, en tirent 
leur dénomination. Le terrain inculte qui ter- 
m^inait y herinait (i)^ margeait ou marquait ^ 
(pour me servir d'expressions dérivées des 
noms primitifs des frontières) les régions li- 
mitrophes, étaient un terrain consacré , puis- 
qu'il était la résidence des divinités |ptélaires 
des propriétés. 

Voilà ce que la tradition des anciens m'a 
fourni sur la position de cesmonumens.Voyons 
maintenant si ceux qui ont résisté aux ravages 
des temps gisent encore sur des frontières. 

Keysler, dans ses Antiquités septentrionales, 

( I ) Un juriconsulte du i6* siècle emploie le verbe her- 
mer pour exprimer rester inculte : de crainte, dit-il, que 
leurs terres ne hermassent sans labourage ne culture, etc. 
(Des Fiefs et de leur Origine, par Jean de Basmaison , 
p. 3.) 



5l6 DES CULTES 

a donné la description, et a fait gravei la figure 
de plusieurs espèces de monumens celtiques 
qui se trouvent dans le pays appelé les Mar- 
ches de Brandebourg y et l'on se rappelle que 
le mot marche est synonyme Ae frontière. C'est 
dans le pays appelé les Vieilles Marches ^ et 
dans le canton de Neilingen , que , suivant le 
même auteur, se trouvent plusieurs espèces 
de ces pierres monumentales. Olaiis Magnus 
en a vu un grand nombre qui étaient chargées 
d'inscriptions , et qui s'élevaient sur le bord de 
la mer : c'est pourquoi il les nomme pierres lit- 
torales Çi); les bords de la mer, comme on l'a 
déjà observé , tenaient lieu de frontières aux 
peuples maritimes. D'autres pierres étaient si- 
tuées suindes chemins, sur des carrefours, sur 
des montagnes; et ces lieux faisaient le plus 
ordinairement partie des frontières. 

C'est aussi sur les bords de la mer et dans les 
îles voisines de la côte que sont, en Bretagne, 
plusieurs monumens de la même espèce dont 
j'ai déjà parlé. 

Le monument brute que Pocoke a vu entre 
Lunebourg et Hambourg , et dont il a été ci- 
dessus fait mention , se trouve sur les frontiè- 
res de la Saxe. Les monumens de pierres ac- 

{i) Oloi Magni hisloriœ Breviarium, \ih. i, cap. i8. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. Sly 

cumulées, appelés motte, comble , etc., sur les- 
quels l'abbé Lebeuf a composé un Mémoir^, se 
trouvent en grand nombre dans la province de 
la Marche, frontière antique duBerry, de l'Au- 
vergne et du Limosin. Il existe plusieurs de ces 
mottes , ainsi que des pierres-levées, sur les 
frontières particulières de l'Auvergne et du Li- 
mosin. Le Mémoire de M. Baraillon, dont je 
parlerai bientôt, en est une preuve. De pareils 
monumens de diverses formes se trouvent sur 
la rive du Lot, qui séparait les Arvernes des 
Ruthéniens. La galerie couverte, appelée la 
RocJie-aux-Fées , autre espèce de monument 
du même genre , gît encore aujourd'hui, sui- 
vant la Sauvagère et Caylus, sur les frontières 
des paroisses du Theil et d'Essé. 

Les exemples sont nombreux, et le seraient 
bien d'avantage, si le petit nombre d'écrivains 
qui ont donné des détails sur ces monumens 
grossiers n'eût pas négligé de parler de cette 
circonstance, et si les lieux où ils se trouvent 
eussent gardé leur ancien état de frontières. 

Pour éviter la longueur d'une nomenclature 
sèche et fastidieuse, pour ne point fatiguer le 
lecteur par des preuves déjà surabondantes, je 
me bornerai à citer le passage très-concluant 
d'un écrivain qui habitait un pays où les pierres 
monumentales sont encore très-nombreuses. 



3l8 DES CULTES 

Olaûs MagnuSy après avoir parlé des ro- 
chers ou pierres érigées en forme d'obélisque 
ou de pyramide rustique , qui abondent dans 
les conti'ées du Nord, prouve d'une manière 
positive, leur si'tuation sur des frontières, lors- 
qu'il dit : (( C'est à la présence indicative de ces 
» pierres élevées qu'on s'en rapporte pour dé- 
» terminer l'étendue des possessions ancien- 
» nés , pour reconnaître celles des provinces , 
» des contrées, des communautés et des autres 
» propriétés appartenantes tant aux nobles 
» qu'aux plébéiens ; ce sont ces pierres qui , 
» sans lois, sans procès, sans jugemens, de- 
» viennent les juges suprêmes du pays. C'est 
» un exemple à opposer à la conduite des au- 
» très nations, que celui de ce peuple simple 
)) et grossier, chez lequel des pierres et des 
» rochers élevés sur des frontières tiennent 
» lieu de tribunal et de jurisprudence ; tandis 
» qu'ailleurs des hommes , plus savans , plus 
)) civilisés, sont obligés d'avoir recours à une 
» infinité de livres de droit (i). )) 

Cette preuve acquise, le gisement des pierres 
monumentales sur les frontières étant reconnu 
comme un usage généralement établi dans l'an- 

(i) Olaùs Magnus,de Ritii gentium septen t., \ih. i, 
cap. i8. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. Sig 

tiquité, on peut en induire des conséquences 
avantageuses à la science géographique et à 
l'histoire^ et parvenir, d'après la situation de 
ces pierres existantes, à fixer les limites des 
anciens Etats; car, là où se trouvent des pierres 
monumentales, était une frontière. 

S'il se rencontre souvent de pareils monu- 
mens sur les anciens chemins, c'est parce que 
les chemins communs , comme je le prouverai 
bientôt, étaient autrefois pris sur le terrain des 
frontières. 

Je prouverai aussi qu'il existait sur les fron- 
tières, près des monumens grossiers consacrés 
au culte , des monumens sépulcraux dont les 
formes étaient pareilles, et qui reçurent égale- 
ment un culte; que là était le Forum, où se 
traitaient les affaires de nation à nation, et où 
se vidaient les querelles particulières; que là 
se faisaient les échanges entre les peuples voi- 
sins, et que là étaient ce qu'on appelle les foires 
et les marchés. 



320 DES CULTES 



^J^^.v^^,^^^^v.^^^.^^^^.'^^^<^xx.^A^.>J\^x^xxvxxvvv^^,^^x^^v^,>Axvv^ 



CHAPITRE XIX. 



Réunion de plusieurs institutions civiles et religieuses , 
hors de l'enceinte des villes , ou sur les frontières de 
leur territoire. 



Avant d'exposer les preuves de la réiiinoii 
de plusieurs institutions civiles et religieuses 
sur les fi'ontières des grands territoires et des 
nations , je dois, pour préparer mes lecteurs à 
recevoir cette vérité nouvelle, leur prouver 
que ces mêmes institutions se trouvaient réunies 
hors de Tenceinte ou sur les limites du terri- 
toire des villes. 

Lorsque, pour se mettre à l'abri des incur- 
sions des brigands, les individus d'une nation 
se furent rassemblés dans des lieux d'un accès 
difficile, qu'ils s'y furent retranchés, fortifiés ; 
lorsque les principaux de cette nation y eurent 
établi leur demeure; lorsqu'enfin les besoins 
de cette réunion dans un même lieu eurent 
procuré aux arts et à la civilisation quelques 
progrès, les nouveaux citadins sentirent bien- 



ANTEllIEURS A L IDOLATRIE. 321 

tôt la nécessité de rapprocher d'eux les objets 
nécessaires à leur existence, à leur police , h 
leur culte : alors on vit insensiblement les ins- 
titutions utiles ou sacrées que contenaient les 
frontières, s'établir auprès des forteresses ou 
des cités, ou sur les frontières du territoire 
très-circonscrit de ces réunions d'habitans. Les 
dieux et les tombeaux, ou les pierres qui les 
représentaient, le Forum, c'est-à-dire le siège 
de la justice, et la place destinée aux échanges 
commerciaux, furent ensemble, pour la plus 
grande commodité des habitans, placés en de- 
hors et près du lieu fortifié. C'est ainsi que, 
dans les premiers temps de Rome , le Forum , 
situé au bas de la montagne du Capitole, de 
l'unique forteresse des Romains, se trouvait, 
avant les accroissemens de cette ville, hors de 
son enceinte. C'est, ainsi qu'à Athènes l'aréo- 
page , la rue où étaient placés les Hermès j la 
place publique , les temples nombreux qui l'en- 
touraient, les lieux consacrés à la sépulturedes 
citoyens illustres, enfin toutes les institutions 
qui se trouvaient orduiairement réunies sur les 
frontières , furent établies hors de l'enceinte de 
la forteresse, et rassemblées dans le même 
quartier, appelé le Céramique (i). 

( I ) Fojage du jeune Anacharsis : V atlas où se trouve 
le Plan de l'ancienne ville d'Athènes. 

I. :2I 



5.i2 DES CULTES 

A Êphèse, les lieux consacrés aux sépultures 
et aux assemblées religieuses étaient situés 
hors de l'enceinte de la ville (i ). 

On peut dire la même chose de Thèbes et 
de plusieurs autres villes de la Grèce. 

Le voisinage de la ville où les progrès de la 
civilisation et des arts étaient plus rapides que 
dans les campagnes, donna aux monumens re- 
ligieux, sépulcraux, politiques, établis hors des 
murailles, un caractère de perfection qu'ils 
n'avaient pas sur les frontières. Ce que Lucien 
fait dire à Mercure, dans un de ses Dialogues, 

( I ) « La plupart des entrées des anciennes villes étaient 
» obstruées par les tombeaux } et, près de celle à^ Ephèse , 
V) sur la route d'Aiasaluck , où il y avait autrefois une 
» porte. On voit encore les voûtes de semblables mo- 
» numeiis ; on en trouve encore. . . sur les deux côtés, dans 
» le voisinage de la porte du Vallon , etc. ( Cliandler , 
J^ojage dans V Asie-Mineure , t. i, chap. XXV, p. 274O 

Le savant voyageur que je viens de citer rapporte un 
décret des Ephésiens , gravé sur un marbre antique , qui 
porte que tous les jours du mois appelé Arlhemisium , 
consacré à la Diane d'Eplièse, seraient sanctifiés et non 
pi'ofanés par des jours de travail ; mois, y est-il dit, pen- 
dant lequel se tiennent les assemblées générales, et se cé- 
lèbrent des liiéroménies, hors des murs de la cité sainte. 
(Id. ibid. , chap. 38, p. 299.) Le même auteur prouve en- 
suite que le temple de la déesse était hors de l'enceinte de 
la ville. 



ANTÉRIEURS A l'tDOLATRIE. 55.5 

prouve à la fois que les tombeaux étaient placés 
à l'entrée des villes^ et qu'ils y avaient reçu un 
grand degré de perfectionnement, résultant de 
laréunion d'habitans qui les avoisinaient. ((Vois- 
» tu, dit-il, à l'entrée des villes, ces colonnes, 
» ces pyramides? c'est là qu'ils déposent les 
» morts, qu'ils enferment précieusement leurs 
)) cadavres (i). n 

Saint Jérôme témoigne que la justice se ren- 
dait à l'entrée des villes. « Les jugesse tenaient 
» aux portes, dit-il : c'était là qu'ils entendaient 
» les habitans, ainsi que les campagnards, qui 

» avaient quelques démêlés ensemble 

» On était sûr de trouver toujours à la porte 
» des villes des témoins qui servaient à cons- 
n tater le jugement qui avait été rendu, ou à 
» assurer les conventions que les particuliers 
» avaient faites entre eux (2). )) 

On lit dans la Genèse , dans le Deutéronome, 
dans le livre de Ruth, des preuves de conven- 
tions conclues, de ventes terminées aux portes 
des villes (3). 

(i) hxxcien, Dialogue des Dieux. Caron, liv. 1. 

(2) Hieronim. in Zachar., cap. 8. 

(3) Yingtième Mémoire sur les Phéniciens, par l'abbé 
Mignot; Mém. de l'Acad. des Inscript. , t. XL; Mém.,^ 
p. 120. 



3:24 WliS CULTES 

(( Les marchés où se vendaient toutes les 
)) denrées et les autres choses nécessaires à l'u- 
» sage des citoyens, dit l'abbé Mignot, se te- 
» naient h la porte des villes. Le prophète 
» Elisée, prédisant à Joram, roi d'Israël, le re- 
)) tour de l'abondance dans Samarie , qui était 
» alors assiégée par les Syriens , lui dit que la 
» mesure de pure farine ne se vendra qu'une 
» statère ou un sicle , à la porte de cette 
» ville (i). » 

Ainsi , ^ oilà toutes les institutions consacrées 
à l'utilité et à la vénération publique réunies 
en un même lieu, près les portes des villes, 
comme elles l'étaient sur les limites des terri- 
toires, avant qu'il y eût des villes. Voilà les 
temples, les tombeaux, le lieu destiné à rendre 
la justice, les foires, les marchés placés aux ex- 
trémités de la ville, comme ils l'étaient aux ex- 
trémités du territoire, et les établissemens du 
forum terrœ y ou de la frontière, transportés 
tous ensemble au forum urbis y ou aux portes 
de la ville. C'est ce lieu que les nations occi- 
dentales nommèrent Forum Burgi , ou Foris 
hurgum, duquel nom est dérivé, suivant la re- 

(2) Vingtième Mémoire sur les Phéniciens, pai' l'abbé 
Mignot; Acad. des Inscript., t. XL; Mém., p. 121 - 



antÉrieuPiS a l'idolatrte. ^>25 

marque d'un savant, notre moi faubourg , que 
l'on devrait prononcer yôrZ>otfrg (i). 

Il est encore très-probable que le dehors , 
que le forum des villes fut placé sur les limites 
de leur territoire ; car les villes avaient , aussi 
bien que les peuplades , leurs dépendances , 
leur territoire circonscrit. En acquérant de l'ac- 
croissement, leur enceinte a bien pu s'étendre 
jusque dans le voisinage de leurs limites; et , 
en ce cas, le forum ou le faubourg aurait 
remplacé la frontière. 

Quoi qu'il en soit, je prouverai qu'avant la 
construction des villes une pareille réunion 
d'établissemens existait sur les frontières ; que 
ces établissemens réunis j ont pris naissance , 
et qu'ils ont continué d'y exister, parce que 
toutes les nations n'imitèrent pas en même 



(i) Dissei'tation sur le Vicus catolocensis , par l'abbé 
Lebeuf. Dissertât, sur l'Hist. de Paris, t. I, p. i8. Ce que 
l'abbé Lebeuf àonne ici comme une conjecture vraisem- 
blable se trouve appuyé par une citation que je trouve 
dans les Essais historiques de la ville de Beaugenci , 
partie 2 , p. 335. On y lit ce passage d'un titre de i484 : 
« Les vieux foussés faisant l'enceinte et la clousture du 
forsbourg de la porte Dieu. » Dans la chronique de saint 
Médard de Soissons, sous l'année 1 240, on trouve les mots 
Burgen forensis employés plu.sieurs fois pour rendre 
notre mot faubourg. 



?t26 DES CULTES 

temps cet exemple, parce que toutes les peu- 
plades n'eurent pas des villes, et parce qu'enfin 
les habitans des campagnes, ne suivantpoint les 
progrès de la civilisation , et, dédaignant les 
nouveautés des citadins, s'en tinrent aux pra- 
tiques de leurs aïeux, au culte antique et aux 
monumens rustiques , révérés sur les fron- 
tières. 

Je ne me suis point écarté de mon sujet 
par une digression inutile, lorsque j'ai cherché 
h établir que les lieux consacrés au culte, à la 
justice , aux sépultures, aux échanges, aux foi- 
res et aux marchés, étaient anciennement au 
dehors et auprès des villes : cette preuve ren- 
dra plus facile celle de la réunion de ces mêmes 
établissemens sur les frontières. 

La preuve de cette réunion d'établissemens 
éclairera une vérité nouvelle, dévoilera un 
dieu célèbre chez les anciens, et remarquable 
par la multiplicité de ses fonctions j elle nous 
fera connaître, et la matière mise en œuvre par 
les poètes théologiens, et le mécanisme ca- 
ché qu'ils employaient pour former une divi- 
nité. 



ANTERTEURS A L IDOLATRIE. T>2T 



>^svv^sv^^^.^^^/\^!v^^sv.^^lvvvxx^xvvx>i^s\.'vvv'v^.v•^l^svv^.xv^.v'vv 



CHAPITRE XX. 



Du mythe ou de la fable de Mercure. Les fonctions et les 
attributions de ce dieu se rapportent aux institutions 
établies sur les frontières. 



C'est ici que je vais analyser, décomposer 
un dieu, le réduire à sa valeur primitive, le dé- 
pouiller des ornemens merveilleux et allégo- 
riques dont les poètes et les prêtres ont enve- 
loppé sa substance matérielle , ont caché son 
humble origine. Pour y parvenir, je dois ré- 
capituler et rassembler en un faisceau les preu- 
ves déjà établies. 

Les peuplades, dans leur état primitif , s'é- 
taient choisi çà et là des cantons fertiles , con- 
venables à leur existence, et éloignés les uns 
des autres. La population, en s'accroissant , 
rendit les besoins plus grands. Les peuplades 
étendirent leur territoire. Cette extension causa 
des querelles entre les voisins : on en vint aux 
armes. Il arriva ce qui arrive aujourd'hui entre 



528 DES CULTES 

les hordes qui habitent l'intérieur de l'Afrique; 
et l'état présent des Africains barbares est l'i- 
mage fidèle de l'état passé des peupks policés, 
à l'époque où ils ne l'étaient pas. 

Les désastres occasionnés par ces querelles 
toujours renaissantes firent sentir le besoin 
d'y mettre fin , en fixant d'une manière stable 
les points du terrain litigieux oh chaque peu- 
plade voisine devait s'étendre. Le terrain neutre 
et interstice fut partagé ou fixé par des bornes 
qui devaient arrêter ou constater les empiéte- 
mens à venir. Ces bornes , plantées de loin en 
loin , et respectées par les peuples limitrophes 
comme les garans de leur convention , leur 
procurèrent les douceurs inappréciables de la 
paix. Dans la suite , ces bornes bienfaisantes 
furent adorées comme les divinités tutélaires 
des propriétés de chaque peuplade, comme les 
témoins sacrés du pacte des nations. On y ad- 
joignit des monumens politiques et sépulcraux 
tout aussi grossiers; et le terrain sur lequel ils 
se trouvaient réunis n'en fut que plus révéré. 

Ces monumens reçurent différentes formes, 
suivant la nature du sol ; et ces différentes 
formes furent les prototypes des obélisques , 
des cippes , des pyramides , des autels , des 
temples , etc. 

Le culte qu'on rendit à ces pierres était près- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 529 

que uniforme dans une grande étendue de la 
terre. Les noms qu'elles reçurent dans divers 
pays attestent leur divinité , ou expriment 
qu'elles étaient élevées sur des frontières. 

L'histoire témoigne que ces pierres adorées 
se trouvaient sur des frontières ; et c'est sur 
des frontières que sont placées celles qui sub- 
sistent encore. 

Lorsque j'ai parlé du forum situé à l'entrée 
et au dehors des anciennes villes , c'est-à- 
dire du lieu consacré au culte, aux sépultu- 
res, à la justice , aux foires et aux marchés, 
j'ai supposé que ces institutions réunies avaient, 
précédemmentàlaconstruction des villes, existé 
réunies sur les frontières, et qu'elles y avaient 
été transférées pour la commodité des citadins : 
c'est cette supposition que je vais convertir en 
certitude. J'y parviendrai plus sûrement en 
comparant le mjthe ou la fable de Mercure 
avec ces institutions, en prouvant que chacune 
d'elles correspond h chacune des attributions 
ou fonctions de ce dieu, en prouvant que ces 
institutions existaient réellement sur les limites 
des territoires des nations de la même manière 
qu'elles existèrent depuis sur les limites des 
villes. 

Puisque j'ai prouvé que le Tlioili des Égyp- 
tiens, le Thaout des Phéniciens, le Theut ou 



35o DES CULTES 

Theutates de certains peuples celtiques , le 
Marc , Merc ou Mercure de la Germanie et 
de certaines parties de la Gaule , V Hermès des 
Grecs, le Terme des Latins, enfin le Mercure 
des Romains, étaient une seule et même divi- 
nité, je la désignerai sous le nom de Mercure y 
qui nous est plus familier. 

Mercure était Jils de Jupiter et de Maïa. 
Jupiter, suivant les plus habiles mythologues , 
est l'air ou l'atmosphère, comme l'était Uranus. 
Maïa est la terre, comme l'était Ghè. Ainsi les 
fables grecque et romaine de Mercure se rap- 
portent très-bien à la fable phénicienne, à celle 
de Bétjlus y racontée par Sanchoniaton (i) ; 
ainsi les Grecs attribuaient à la pierre dite 
Mercure la même origine que les Phéniciens 
attribuaient à la pierre dite Bétjle. 

Mercure était dieu des frontières. Mercure 
naquit sur le mont Cylène. Les pierres de 
borne étaient principalement placées sur des 
montagnes, et sur des montagnes formant fron- 
tières, ainsi que je l'ai remarqué plusieurs fois; 
et la chaîne du mont Cylène forme exactement 
la frontière de l'Arcadie et de l'Achaïe. 

Aussitôt après sa naissance. Mercure fut lavé 
par des nymphes dans les eaux d'une trlplç 

(i) Voyez ci-dessus, chap. 12, p. 182. 



AINTÉRTEURS A l'iDOLATRIE. 35 1 

fontaine , appel«*e Tricrène : cette fontaine , 
consacrée à Mercure, était , comme le dit Pau- 
sanias, une borne des Phénéates et des Stym- 
phales (i). 

Les noms égyptien , grec et celtique, de ce 
dieu signifient frontière et colonne terminale. 

C'est Mercure qui, suivant la fable, après 
les débordemens du Nil, enseigna aux Égyp- 
tiens la superficie de chaque propriété , dont 
les eaux de ce fleuve avaient fait disparaître les 
limites. On voit qu'alors ce dieu remplissait les 
fonctions des bornes de pierre, hautes et soli- 
dement plantées, qui, après l'écoulement des 
eaux, indiquaientà chacun son héritage: bornes 
sans lesquelles les diverses propriétés n'eussent 
pu se reconnaître. La fable lui donne aussi pour 
attribut un coq et un chien: l'un, symbole de 
la vigilance, et l'autre de la surveillance. Ces 
symboles conviennent parfaitement à l'emploi 
du dieu des bornes, qui consistait à veiller sur 
l'héritage de chacun , et à défendre les limites 
contre les entreprises des envahisseurs. 

Mercure était le dieu des négociations : il 
interveiiait dans tous les traités de paix ou d'al- 
liance. Cette attribution allégorique s'explique 
facilement : c'est sur les frontières que se fai- 

(i) Pausanias, Arradie, rhap. iti. 



"^ 



552 DES CULTES 

saient les négociations, que se concluaient tous 
les traités. La méfiance réciproque des négo- 
ciateurs , la sûreté et l'indépendance dont ils 
avaient besoin de jouir pendant le cours de 
leurs opérations , rendaient indispensable le 
choix d'un terrain neutre. Les frontières of- 
fraient cet avantage aux nations limitrophes ; 
elles en offraient un autre : ce terrain consacré, 
théâtre des négociations , rendait plus solen- 
nels les sermens qui les terminaient; et le dieu 
que l'on croyait présent devenait , en quelque 
sorte , le garant des traités ; souvent même 
ces traités étaient inscrits sur les pierres limi- 
tantes et adorées : l'histoire en offre plusieurs 
exemples. 

Cet usage, commandé par la prudence , par 
la nécessité , a si généralement été reçu que , 
depuis les temps les plus reculés jusqu'à la paix 
des Pyrénées , conclue sur les frontières de la 
France et de l'Espagne, dans l'île des Faisans, 
sur la Bidassoa , on pourrait en citer , si cela 
n'était superflu , des milliers d'exemples. 

Mercure était le dieu de V éloquence. Prési- 
dant aux négociations , il devait recevoir ce 
titre j car c'est sur-tout lorsque deux peuples 
débattent leurs intérêts , cachent leurs desseins, 
sous le prétexte de faire valoir leurs droits ré- 
ciproques, que chaque négociateur déploie à 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 333 

l'envi toutes les ressources de cet art séducteur. 

Mercure avait encore un droit à la qualifi- 
cation de dieu de l'éloquence. Non-seulement 
il réglait les querelles des nations, mais aussi 
celles des particuliers. La Fable dit qu'à lui fut 
d'abord déféré le jugement des trois déesses se 
disputant le prix de la beauté ; mais les dieux , 
voyant l'embarras de Mercure, renvoyèrent la 
décision de cette affaire au berger Paris. Je vais 
prouver que les querelles particulières se vi- 
daient sur les frontières, et que là était le siège 
des plus anciens tribunaux. 

Dans un temps où les institutions étaient 
rares, simples et sans subdivisions, il était na- 
turel d'employer, pour vider les querelles par- 
ticulières, le lieu destiné à terminer les querelles 
nationales. 

J'ai déjà dit que forum , ainsi que foris et 
foras , exprimait ce qui est au delà, ce qui est 
extérieur , j'ajoute que de ces mots sont dérivés 
furt dans la langue tudesque , fors dans notre 
ancien langage et dans les dialectes méridio- 
naux, et hors en français. J'ai dit aussi que de 
forum terrœ y le dehors du territoire , est venu 
notre Tnot frontière. Eh bien ! ce mot forum, 
qui , dans son origine , exprimait ce qui est 
dehors, ce qui termine, a également exprimé 
un Heu où se rend la justice, parce que la jus- 



334 I>ES CULTES 

lice se rendait en dehors du territoire et sur les 
frontières; et le local, comme il y en a plu- 
sieurs exemples, a donné son nom à l'institu- 
tion. Dans cette acception , ce mot forum a eu 
plusieurs dérivés français , qui sont tous relatifs 
à l'action de la justice. Forus , fors , qui signi- 
fient lois, coutumes municipales-, fors , Jour, 
siège ou étendue d'une juridiction, au figuré 
fors ou tribunal de la ç,on^z\^nç.ç^', fur cœ , four- 
ches patibulaires , colonnes ou piles élevées sur 
les limites d'une juridiction, d'un territoire, et 
où sont attachés les corps des criminels con- 
damnés par la justice; enfin les mois Jbrclore , 
forclusioji , forjurer y forfaits , forhanni , ou 
exclus du territoire, dont on a îaii forban, et 
peut-être yowrZ?e ^ ont la même origine. C'est 
ainsi que les pierres limitantes et druidiques 
sont dans le pays Chartrain, où se tenaient les 
assemblées générales des Gaules , nommées 
MalluSy tandis que ce mot signifie lieu où se 
rend la justice , on se tiennent les assemblées 
publiques (i). 

On aperçoit un reste de la coutume de rendre 
la justice sur les frontières, dans ce qui se pas- 
sait chez les Romains. Une propriété était-elle 

(i) J^ojez Ducange au mot mallus , et Monumens 
celtiques, par M. Cambry, p. 3o5, 3o6. 



ANTERIKURS A l'iDOLATRIE. 335 

conteslée , les parties , accompagnées du pré- 
teur, se transportaient sur le terrain litigieux : 
là , feignant d'en venir aux mains , chacune 
d'elles faisait valoir son droit; et le préteur ad- 
jugeait la possession à celle des deux parties 
qu'il jugeait la mieux fondée (i). Ainsi, si le 
placement des bornes formait l'objet de la con- 
testation , c'était sur les limites que se plaidait 
et se jugeait l'affaire. 

Un homme , accusé de quelques crimes par 
des peuples qui habitaient les bords de la mer, 
ne pouvait se défendre dans l'intérieur du ter- 
ritoire ; c'était sur le bord de son vaisseau qu'il 
plaidait sa cause devant ses juges, placés sur le 
rivage. C'est ainsi que Eacus ne voulut per- 
mettre à Télamon de mettre pied à terre dans 
son île pour se justifier du meurtre de Phocus. 

Les habitans de l'Attique , d'après les mêmes 
principes, avaient érigé, près du rivage de la 
mer, un tribunal auquel les bannis, pour meur- 
tre in volontaire, pouvaient s'adresser s'ils étaient 
accusés d'un nouveau crime. L'accusé , placé 
sur son vaisseau, était jugé par le tribunal, qui 
l'écoutait sur les bords de la mer. Les rivages 

(i) Recherches historiques sur les édits des préteurs , 
par M. Bouchaud ; Mém. de VAcad. des Inscript. , 
t. XLI, p. 33. 



B56 DES CULTES 

de la mer tenaient nécessairement lieu de fron- 
tières aux peuples maritimes. 

C'est sur lès frontières de la Thessalie , de 
la Locride et de la Phocide, aux Thermopiles 
et dans le temple de Cérès , bâti au milieu d'une 
plaine près du fleuve Asopus , que tous les 
peuples confédérés de la Grèce tenaient deux 
fois par an leur assemblée générale , qu'ils nom- 
maient l'assemblée des Amphictions. Cette as- 
semblée , où les députés de chaque peuple 
prononçaient sur les intérêts généraux et parti- 
culiers de la Grèce , est nommée par Démos- 
thène le tribunal commun de tous les Grecs (i). 

Panonium , territoire situé dans l'Asie-Mi- 
neure, sur les bords de la mer Egée, au pied 
du mont Mycale, était consacré à Neptune. On 
y voyait un temple fameux dédié à cette divi- 
nité marine ; c'est là que les Ioniens tenaient 
leurs assemblées générales; là les députés de 
leurs différentes villes avaient le droit de pro- 
poser et de rendre des décrets, et de discuter 
et prononcer sur les intérêts du corps de la 
nation (2). 

Ce territoire sacré, destiné au culte et à la 

(i) Mémoire de M. de Valois , sur les Amphictions; 
Mém. de VAcad. des Inscript., t. III, p. 191 . 

(2) Voyage dans V Asie^Mineure , par Chandler, 
t. 1, chap. XLV, p. 343. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. SSy 

politique, était situé sur la frontière qui sépa- 
rait les territoires de Priène et de Milet de celui 
d'Éphèse. 

Les Gaulois tenaient aussi leurs assemblées 
politiques , et rendaient la justice sur les fron- 
tières. César le témoigne d'une manière posi- 
tive : « Tous les ans, dit-il, les Druides s'as- 
)) semblent sur la froîitière du pays Chartrain , 
» que l'on croit être le centre des Gaules; ils y 
n siègent dans un lieu consacré. C'est là que 
» les personnes, divisées par des prétentions 
>> contraires, se rendent de toute part pour 
» obtenir une décision , et qu'elles se sou- 
)) mettent aux jugemens que prononcent ces 
» prêtres (i). « 

L'usage de tenir l'assemblée nationale sur les 
frontières s'est continué presque jusqu'à nos 
jours. Les champs de Mars et de Mai, des rois 
de France de la première et seconde race; les 
assemblées àxxMarkber g, àonl le nom exprime 
une frontière (2); près la petite ville de Reuse , 
en Allemagne, l'assemblée de Lanstein ou 
handsteuiy dont le nom û^x\\^\.q^ -pierre duyaj s , 
où se réunirent tous les princes d'Allemagne 

( I ) Commentaires de César, Guerre des Gaules, liv. i . 
(2) Dans la loi salique, titre 2, et dans les suivans, on 
voit que la plupart des délits sont renvoyés au ynarkberg , 
I. 22 



558 DES CULTES 

pour y déposer, en 14.00, la loi PVenceslas ^ 
deux places , Tune située sur la rive droite , 
l'autre sur la rive gauche du Rhin ; les diètes 
de la nation hongroise sur les bords du Da- 
nube, dans le champ appelé de Rokosck; et 
ces assemblées tenues en plein champ , où 
étaient élus les ducs de Carinthie, les rois de 
Suède et de Danemarck, les anciens rois d'Ir- 
lande, en sont la preuve (i). 

Nous avions dans notre ancienne jurispru- 
dence des formes qui dérivent évidemment 
de l'antique usage de rendre la justice sur les 
frontières. Les assises^ espèce de tribunal am- 
bulant, avaient leur siège sur les frontières; 
les juges qui le composaient parcouraient les 
limites du territoire, allaient de borne en 
borne, écoutaient etjugeaient les plaintes et les 
réclamations des habitans, et assuraient, par 
cet acte solennel, la propriété et les droits du 
seigneur : c'est ce que prouvent les anciens 
procès-verbaux d'assises. « Les sénéchaux et 
» nos baillis, dit Philippe-le-Bel, dans une 

appelés malberg. C'est ainsi que les jugemens, les lois et 
les tribunaux, sont nommés. {Vojez le Glossaire de Du- 
cangc au mot malbergium, où se trouvent aussi plusieurs 
autres exemples d'assemblées et de tribunaux réunis sur 
des frontières et des monticules factices.) 

(i) /^(yez ci-dessus, chap. XIII, p. 222, 223. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRÎE. 359 

» ordonnance de l'an i3o2, tiendront leurs 
» assises dans le circuit de leur sénéchaussée 
» et de leur baillage, de deux mois en deux 
)) mois. A la fin de chaque assise, ils indique- 
» ront le commencement de la suivante (i). » 

Dans la suite, les juges tinrent leurs assises 
dans le chef-lieu : cela était plus commode, 
sur-tout lorsque l'arrondissement était vaste; 
mais l'usage de parcourir les limites se conserva 
dans les justices seigneuriales. J'ai vu des pro- 
cès - verbaux d'assises du dix-septième siècle 
qui le prouvent. 

Le StoJie-Henge ., dont il a été déjà parlé, 
monument considérable de la religion drui- 
dique, situé sur un terrain aride, inculte, qui, 
à ce qu'il semble, faisait partie de la frontière 
du territoire de Salisbury, remplissait, suivant 
Borlase, le double objet de temple et de tribu- 
nal. Joseph Strutt , qui assure avoir fait beau- 
coup de recherches h ce sujet , pense que le 
Stone-Henge était consacré à la justice (2). 

(i) Ordonnances du Louvre, t. I, p. 362. Chez les An- 
glais , les assises existaient depuis les temps les plus re- 
culés ; on les nomme lois de termes ( laws terms). Cette 
dénomination indique Tusage de faire des lois sur les 
frontières. 

(2) Tableau des Mœurs des anciens Bretons, Anglo- 
Saxons, etc., par J. Strutt, t. I, p. 3o. 



34o ©E^ CULTES 

Ainsi un monument de frontière appartiendrait 
à la fois au culte et à la justice, comme, suivant 
César, chez les anciens Gaulois, les frontières 
du pays Chartrain. 

Au centre de la plupart des monumens gros- 
siers , composés de plusieurs pierres , qu'on 
voit encore en Europe et ailleurs, se trouve 
souvent un siège en pierre, où se plaçait celui 
qui présidait les assemblées publiques, qui 
rendait la justice. Ces sièges servaient aussi 
à l'inauguration des rois. J'en ai cité plusieurs 
exemples. Parmi les pierres de Cornac dont 
j'ai déjà parlé, il en existe une au centre des 
derniers rangs, qui, suivant le brave La Tour- 
d'Auvergne, présente une chaire grossièrement 
taillée dans un de ces énormes blocs (i). 

Ces lieux étaient le Forum y qui, des fron- 
tières, passa auprès des villes, et qui die fors de 
la terre devint fors de la ville , le forbourgy 
aujourd'hui nommé faubourg. 

Mercure inventa la Ijre , créa plusieurs 
jeux sacrés , et institua les cérémonies reli- 
gieuses. 

Le son de la lyre, dans les jeux sacrés, se 

(i) Voyez ci-dessus, chap. XVI, p. 298; et Origines 
gauloises, par M. Latour-d'Auvergne, chap. I, p. aS, la 
note. 



ANTÉRIEURS À L'iDOLATRIE. 34i 

mêlait aux chants, aux danses et aux pompes 
religieuses; et les jeux sacrés les plus célèbres 
de la Grèce se tenaient sur des frontières. 
Olympie, ville située sur les bords de l'Alphée, 
fleuve frontière qui sépare le territoire de 
Pise de celui de Triphilie, célèbre par son 
temple, l'était encore plus par les jeux dits 
olympiques. 

Les jeux isthmiques, fondés par Thésée, 
avaient lieu dans l'isthme de Corinthe , à 
l'endroit même où ce héros plaça une colonne 
limitante qui marquait les frontières du Pélo- 
ponnèse et de rionie. 

Les jeux néméens se célébraient sur la fron- 
tière de l'Argolide et de la Corinthie. 

On trouve encore en France quelques traces 
de l'usage antique de célébrer des fêtes et jeux 
publics sur des frontières. Près de Metz, dont 
le nom latin signifie borne, était un terrain 
inculte, indépendant, et qui conserva long- 
temps les prérogatives des frontières. Ce ter- 
rain , placé sur la rivière de la Saille, est nommé 
le Champ de la Saille. Voici ce qu'en dit l'an-, 
cien chroniqueur de cette ville : 

Auprès de Saille y avait un champ 
Où seigneurs, bourgeois et marchaudv 



542 DES CULTES 

Et toute la communauté 
Faisaient grande solennité; 
Parce que parmi passait Saille, 
Etait nommé le Champ à Saille, 
Dont nul n'en était possessant, 
Etant commun à tout passant (i). 

Ce fat , en effet , dans ce champ que 
Charles IV tint , le jour de Noël i356, une 
cour plénière comme le témoigne la chronique 
de Duguescliii. 

Et fut sa cour en champ à Seille 
Séant à mode non pareille. 
Grand prince , duc , et sénéchal , 
Servaient, tous, les mets à cheval (2). 

Quant à la qualification d'instituteur des cé- 
rémonies religieuses, donnée à Mercure, elle 
provient de ce que les lieux consacrés, les plus 
anciens temples , se trouvaient également sur 
des frontières. Je viens d'en rapporter plu- 
sieurs exemples. Sur la frontière de la Thes- 
salie, où se tenait la fameuse assemblée des 
Âmphictions , était le temple de Cérès. Sur la 
frontière oh. les Ioniens s'assemblaient pour 

(i) Histoire de Metz, t. I, p. 38. 
(2) Mém. de l'Acad. des Belles-Lettres , t. XLI> 
p. 599. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 345 

leurs affaires générales et particulières, était 
un temple fameux dédié à Neptune. 

Le temple de Minerve, près de Belbine, 
était, suivant Plularque , situé sur la frontière 
de la Laconie, et fut long- temps un objet de 
contestation entre les Spartiates et les Mégalo- 
politains (i). 

Pausanias parlant du territoire desPhénéates, 
dit que la borne qui les sépare desAchéens,du 
côté d'Égire, est un temple de Diane (2). 

Le même auteur dit que le tombeau d'An- 
chise est au bas de la montagne du même nom, 
et qu'on y voit les restes d'un temple dédié à 
Vénus ; il ajoute que cette montagne d'Anchise 
sépare le territoire des Mantinéens de celui des 
Orchoméniens (3). Sur une autre montagne du 
voisinage , placée sur la même frontière , est 
un temple de Diane Hymnia : il est commun a 
ces deux peuples (4). 

Un autel rond et un temple de Neptune se 
trouvent sur la frontière qui sépare le pays de 
Mantinée de celui de Tégée (5). 

(1) Plutarque, Vie d' Agis et de Cléomene. 

(2) Pausanias, Arcadie, lib.8, chap. i5. 

(3) Pausanias, Arcad., liv. 8, chap. 12. 

(4) Pausanias, Arcadie, liv. 8, chap. la. 

(5) Pausanias, liv. 8, chap. 1 1 . 



544 I>ES CULTES 

C'est sur les frontières des Bœates qu'était 
un lieu consacré à Apollon , et que ces peuples 
nommaient Epidelium. A quelques stades de 
ce lieu, et sur la même frontière, était la ville 
ôiEpidaure , autrement nommée Limera (i). 
Cette ville , célèbre par le culte qu'on rendait 
à Esculape, dieu de la médecine, fut formée 
sans doute par le grand concours des peuples 
qui s'y rendaient pour obtenir la santé. 

Le temple de Mercure Cyllénien était bâti 
sur le mont Cyllène . dont la chaîne sépare 
l'Achaïe de l'Arcadie. Le même Pausanias, en 
déplorant la ruine des temples grecs incendiés 
par les Perses , dit : « On voit encore sur les 
i) frontières desHaliartiens des temples à demi 
j) brûlés (2). » 

La chaîne de montagnes appelée le Parnasse 
formait les frontières de la Phocide -, et cette 
frontière était tout entière consacrée à différens 
cultes. (( Tout le Parnasse, dit Chandler, était 
)) renommé par sa sainteté (3). )) 

L'Hélicon , continuation du Parnasse , et qui 
était aussi une frontière, celle des Béotiens, 
oflrait à la dévotion des anciens un grand nom- 

(i) Pausanias, Laconie, liv. 3, chap. 23. 

(2) Pausanias, Phocide, liv. 10, chap. 35, 

(3) Vojage. en Grèce, t. III, p. 356. 



ANTÉRIEURS A l'IDOLATRIE. 545 

bre d'objets religieux. C'est là qu'habitaient 
les Muses, que leurs statues étaient adorées , 
et que celles d'Apollon , de Bacchus , de Linus 
et d'Orphée, se voyaien ta l'ombre d'un bosquet 
sacré. 

L'ouvrage de Pausanias offre un bien plus 
grand nombre de témoignages de l'existence 
des temples sur des frontières,, en Grèce; mais 
il serait ennuyeux et superflu de le citer en- 
core. J'en rapporterai bientôt plusieurs autres 
exemples, lorsque je parlerai de la situation 
des tombeaux sur les terrains limitans : on 
verra que ceux-ci sont très-souvent avoisinés 
d'autels, de temples et autres objets sacrés. 
D'ailleurs, il est évident que le culte se célé- 
brait sur les frontières , puisque les pierres 
de bornes qui s'y trouvaient étaient adorées 
comme des divinités. 

J'ajouterai qu'il existait une telle affinité en- 
tre les frontières et les lieux consacrés à la re- 
ligion que ces deux objets portaient une même 
dénomination chez les Romains. Limen, qui 
sÀ^mÇie frontière , exprimait aussi un lieu sacré, 
un temple. Virgile a dit : Religiosa deoj^um li- 
mina. Plusieurs autres écrivains latins ont em- 
ployé le même mot pour exprimer la même 
chose. Le mot terminus, qui signifie aussi yro«- 
tière, a de même quelquefois signifié temple. 



346 DES CULTES 

Les chrétiens n'ont pas dédaigné ces expres- 
sions pour indiquer le lieu consacré à leur 
culte ; et les écrivains des premiers siècles de 
leur ère ont souvent employé les mots de ter- 
mini, et sur -tout de Imina sanctorum , pour 
désigner les lieux de prière , qu'on a depuis 
nommés églises (i). 

La fameuse montagne , où César vainquit 
les Gaulois confédérés et leur chef Vercen- 
gentorix, où la tactique triompha du cou- 
rage, et l'ambition d'un homme de la liberté 
d'un grand peuple, la montagne d'jdésia, cé- 
lèbre dans l'histoire des Gaules, était encore, 
au neuvième siècle, un objet de vénération. Un 
vers d'un poëme sur la vie de saint Germain 
témoigne que les Bourguignons la regardaient 
comme la protection de la frontière et des lieux 
consacrés au culte : 

Te fines œduos et limina sacra tuentem (2). 

Cette montagne, depuis long-temps célèbre par 
ses divers objets de dévotion, était encore, 
avant la révolution , située sur les frontières du 
diocèse d'Autun. 

Mercure était chargé de conduire les âmes 
des morts aux enfers. C'est pourquoi ou le re- 

( I ) Glossaire de Ducange, aux mots terminus et limen. 
(2) Banville, Notice des Gaules, p. 43i. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 547 

présentait quelquefois avec un flambeau des- 
tiné à le guider dans le séjour des ténèbres. 
Cette fonction, qui devait continuellement oc- 
cuper Mercure, lui a été attribuée parce que 
les morts étaient enterrés sur les frontières, près 
des lieux consacrés à ce dieu. 

Lorsque les hommes eurent adopté l'usage 
de diviniser les héros et les rois, ils placèrent 
leurs sépultures dans des lieux éloignés des ha- 
bitations, sur un terrain vierge, et dont l'état 
primitif n'avait point été altéré par l'instrument 
de l'agriculteur. Le terrain qui formait le de- 
hors des territoires, celui des frontières, rem- 
plissait ces conditions. On éleva sur leurs cen- 
dres des monumens semblables à ceux qu'on 
érigeait pour marquer les limites; car, comme 
je l'ai déjà dit, les hommes appliquaient la 
même forme aux monumens sépulcraux et aux 
objets du culte; et les dieux ressemblèrent sou- 
vent aux tombeaux. C'était diviniser un homme, 
c'était lui décerner l'apothéose, que de donner 
à son monument funéraire les formes d'un mo- 
nument divin. 

On voit comment la divinité de Mercure dut 
être la protectrice des morts, et pourquoi , 
lorsque le dogme de l'immortalité de l'âme fut 
adopté, ce dieu tutélaire conduisait les âmes 
dans le séjour des morts. 



548 DES CULTES 

Ce privilège, d'être enterré dans un lieu sa- 
cré, ne fut d'abord accordé qu'aux personnes 
distinguées parleurs vertus, leurs grandes ac- 
tions, et enfin par leur pouvoir. On l'étendit 
bientôt sur le commun des hommes; mais on 
s'attacha du moins à priver les scélérats de 
cet honneur, et à exclure leurs cadavres du 
lieu où séjournaient les âmes vertueuses et 
saintes. 

Pour juger les morts qui devaient y être 
admis, les Egyptiens avaient établi un tribu- 
nal , composé de plusieurs juges. Là , cha- 
cun, en vertu d'une loi expresse, avait le droit 
d'accuser le mort , et de rappeler toutes les 
actions répréliensibles de sa vie. Diodore de 
Sicile donne, sur ce tribunal et sur les for- 
malités qui s'y pratiquaient, des instructions 
précieuses que je rapporterai ailleurs (i). 

Son récit prouve qu'il existait en Egypte un 
lieu destiné aux sépultures ; que ce lieu était 
sacré; que les corps des scélérats en étaient ex- 
clus, et que, pour y être admis, il fallait que 
le mort fût soumis à une procédure et à un ju- 
gement qui l'en déclarât digne. 

Ce lieu de sépulture, qu'Homère nomme la 
Prairie des Bienheureux ^ est connu : des mo- 

(i) Voyez ci-après, chap. XXVI. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 349 

numens durables et nombreux attestent sa po- 
sition. C'est là que gisent encore les fameuses 
pyramides, qui ne sont elles-mêmes que des 
tombeaux fastueux. Ce lieu de sépulture , cette 
vaste plaine où s'élèvent ces masses énormes, 
et oii se voyent une infinité de tombeaux, était 
placé sur la frontière de l'Egypte. Ce fait, at- 
testé par l'état présent des lieux, l'est encore 
d'une manière positive par l'historien Hérodote. 
« De l'autre côté , dit-il , Y Egypte est hor- 
» née y vers la Lybie, par une montagne de 
)) pierre couverte de sable, sur laquelle on 
» a bâti les pyramides. Elle s'étend le long de 
» l'Egypte , etc. (i). >) 

Cette chaîne de montagnes arides était donc 
lafrontière qui séparait l'Egypte de laLybie^ef, 
si les pyramides étaient bâties sur cette chaîne , 
les pyramides étaient sur la frontière. C'est aussi 
sur cette frontière , et le long de ces mêmes 
montagnes de la Lybie, que se trouvent la vaste 
plaine des Momies , le labyrinthe et les pyra- 
mides de Sacara. Ainsi , c'est sur une frontière 
aride que furent érigés les tombeaux du peuple 
le plus ancien dont l'histoire nous ait conservé 
le souvenir, et dont les usages ont servi de mo- 
dèles à tant de nations. 

(i) Hérodote, Euterpe, liv. 2, p. 7. 



350 DES CULTES 

On trouve , dans le même pays , un autre 
exemple de la position des tombeaux sur des 
frontières. Diodore de Sicile nous apprend qu'à 
l'endroit où se termine la Haute -Egypte , et 
commence l'Ethiopie , dans la petite île ap- 
pelée Philé y formée par les eaux du IN il, et si- 
tuée entre les montagnes et les rochers qui 
séparent ces deux pays, existait, suivant l'opi- 
nion générale , le tombeau d'Osiris. Cette île 
était nommée le Champ sacré; les prêtres seuls 
avaient le droit d'y pénétrer, y célébraient des 
mystères , et se lamentaient en prononçant le 
nom du dieu. Tous les peuples de la Thébaïde, 
ajoute Diodore de Sicile, regardent comme in- 
violable le serment prononcé sur les rochers 
de Philé et sur le tombeau d'Osiris (i). 

Les peuples qui habitaient des îles ou des 
côtes de la mer en consacraient souvent le ri- 
vage aux sépultures , comme j'en rapporterai 
plusieurs exemples ; mais ils préféraient quel- 
quefois enterrer les morts, et sur-tout les morts 
illustres, dans quelques îles voisines des côtes; 
et ces îles , séparées du territoire , tenaient lieu 
de frontières. 

Comme ces îles étaient incultes et peu fré- 
quentées , et que l'on n'y abordait que lors des 

(i) Diodore de Sicile, \i\. i,sect. i. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 35 1 

cérémoiiie^funèbres ou de quelque fête reli- 
gieuse, elles n'en inspiraient que plus de véné- 
ration. Telle était l'Ile de Leucé ou l'île Blanche, 
située dans le Pont-Euxin , et près de l'embou- 
chure du Borystlîène ou du Dnieper : c'est là 
qu'Achille avait son temple et son tombeau. 
« C'est dans cette île, consacrée aux héros , que 
» leurs ombres, selon la croyance du pays , 
» font leur demeure avec celle d'Achille , dans 
» certaine vallée où Jupiter place les âmes des 
» hommes célèbres qui ont bien vécu (i). » 

Telle était à peu près , sur la côte de la Bre- 
tagne, la petite lie de Saiîi, qu'on croyait être 
le séjour des âmes bienheureuses des Bretons , 
oii s'opéraient plusieurs prodiges, et où se trou- 
vait un temple desservi par neuf vierges ap- 
pelées Barigènes (2). 

Les lies que nous nommons Canaries , dé- 
couvertes par les Carthaginois , furent aussi 
nommées Iles Fortunées , parce qu'elles for- 
maient la dernière limite de la navigation des 
anciens dans l'Océan occidental (5). 

Ces îles , consacrées au séjour des morts , 



(i) Le Périple de VEuxin, par le président de Brosses. 
Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXV, p. SaS. 

(2) Pomponius Mela,\\h. III, cap. 6. 

(3) Pline , Hist. nat. , lib. VI , cap. 87. 



552 DES CULTES 

étaient aussi nommées MacaréeM Les Grecs , 
pour exprimer le clcgoût de la vie et leur dé- 
couragement à en supporter les maux,. disaient 
que le bonheur n'était pour eux que dans les 
îles Macarées (i). 

Un cimetière dans une île voisine el déserte, 
devint, grâce au génie exagérateur des Grecs, 
un pays d'enchantement. Ecoulons Hésiode , et 
nous verrons la métamorphose. (( Après l'ex- 
» tinction de la troisième race , dit-il, Jupiter 
» en forma une quatrième , meilleure et plus 
y) juste: la divine race des héros, qu'on nomme 
» demi -dieux , et qui se firent autrefois un 
» grand nom sur la terre. » Il parle ensuite de 
leur mort dans les combats , et ajoute : « Ju» 
)) piter les sépara des mortels, et leur marqua 
» pour séjour les dernières limites de la terre. 
» Libres de soins , ils habitent des Iles Fortii- 
)) nées près des profondeurs de l'Océan (2). » 

En dépouillant ce récit du merveilleux qui 
en obscurcit la vérité, il résulte que les héros 
ou les hommes puissans obtinrent , sur les au- 
tres hommes , l'avantage d'être enterrés dans 
des lieux sacrés ; que ces lieux étaient situés 
hors du territoire , sur l'extrême frontière , ou 

(i) Alcyphron, Mœurs des Grecs, lettre 8. 
(2) Hésiode, Théogonie. 



AINTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 355 

sur les dernières limites de la terre , ou dans des 
îles de l'Océan , voisines des côtes , comme 
l'était l'ile sacrée de Leucé. 

YiOcéaji était aussi le nom que les Égyptiens 
donnaient au Nil, sans doute parce qu'il bor- 
nait anciennement rÉgypte du côté de YOcci- 
dent. Il fallait franchir ce fleuve pour atteindre 
le lieu des sépultures, situé sur la rive occiden- 
tale , à l'extrémité du territoire , et près des 
montagnes qui séparent l'Egypte de la Lybie : 
c'est le lieu qu'Homère appelle Prairie des 
Bienheureux. \'oilà sur quel fond de vérité les 
Grecs ont édifié leurs fables des Enfers , des 
Champs-Elysées. 

Les Grecs embrassèrent les idées chimériques 
d'Hésiode; et les lies consacrées aux sépultures 
furent transformées en lieux de délices , en de- 
meures célestes, en Ile des Bienheureux. « Ceux 
» qui ont vécu exempts d'impiété _, dit le poète 
» Pindare, se sont frayés une route vers le pa- 
)) lais de Chronos , dans Y Ile du Bonheur , où 
>) il s'asseoit auprès de Rhéa , sur un trône 
» élevé, ayant auprès de lui Rhadamanthe , qui 
)} l'aide à rendre la justice (i). » 

La célèbre inscription de Regilla , que M. Vis- 
conti a savamment expliquée , porte aussi qu'elle 

(i) Pindar, OZj wp., 2, 127, 188. 
I. , 23 



554 Ï^ES CULTES 

sera reçue clans Ile des Bienheureux j où règne 
Chronos (i). 

c( Ce mythe, peu connu, dit M. Millin , est 
» représenté sur une peinture du tombeau de 
» Nasons , où l'on voit Chronos assis sur un 
n trône élevé, comme le dit Pindare , et ayant 
» près de lui Rhéa, son épouse. Il soulève de 
» la main gauche son voile : geste qui se re- 
)) marque très-ordinairement sur ses images. 
» 11 tient, de la main droite, un sceptre court, 
» symbole de son office de juge. Mercure lui 
» présente une âme, exempte d'injustice, qui 
» a droit d'entrer dans le Séjour des Bienheu- 
w reux (2). » 

Voilà l'abus des allégories ; voilà comment 
les poètes grecs travestirent avec succès la vé- 
rité simple en mensonges brillans. Le mode de 
leurs fables consistait à spiritualiser la ma- 
tière , et à donner à l'âme ce qui appartenait 
au corps (3). 

(i) Visconti, Iscrizioni triopee , Epigram. 11, 9- 

(2) Millin, Monumens antiques et inédits, t. I, p. 22 1 . 

(3) On pourrait donner la position géographique de ces 
différens Séjours des Bienheureux. Le Champ sacré, ho- 
noré par le prétendu tombeau d'Osiris, était dans l'ile de 
Philé , sur les frontières de la Haute-Egypte. Les Prai- 
ries des Bienheureux étaient à l'occident du Nil, dans les 
plaines marécageuses qui sont au bas des montagnes de 



ANTERIEURS A LÏDOLATRTE. 355 

Mais revenons aux frontières et aux tom- 
beaux qui s'y trouvent. 

Si , parmi les tombeaux placés sur les fron- 
tières de l'Egypte, on ne trouve plus aujour- 
d'hui ces pierres brutes , dressées debout ou 
entassées, si communes dans les pays où les 
lumières se sont tardivement introduites , on 
en sent la cause : la civilisation et la culture 
des arts furent, en Egypte, très-précoces, par 
rapport aux autres peuples; on y perfectionna 
de bonne heure ces monumens grossiers; on 
les transforma en obélisques , en pyramides. 

L'usage de se faire enterrer sur les frontières 
a existé chez le peuple juif: l'exemple de Josué 
en est une preuve. Ce chef des Hébreux fut en- 
terré sur le mont Éphraim , et sur les confins 
d'un territoire qu'il avait acquis : infinihus pos- 
sessionis suce. (i). 

La chaîne du mont Liban , montagne fron- 

la Lybie. Un auti'e Séjour des Bienheureux, dont parle 
Homère au 4* livre de VOdjssée , est, suivant Stra- 
bon (liv. 3), situé sur les frontières de l'Espagne. J'ai 
donné la position des îles fortunées de Leucé, de Sain et 
des Canaries ^ il faut joindre ici l'île de Thulé, qu'on 
croit être l'Islande , et dont Lucien se moque dans son 
Histoire véritable. Elle était aussi nommée Ile des 
Bienheureux. 

(i) Josué, chap. 24, V. 3o. 



356 DES CULTES 

tière de la Phéiiicie et de la Palestine, contient 
encore une grande quantité d'anciens monu- 
mens religieux et sépulcraux. Le fleuve Eleu- 
thère , qui prend sa source dans cette mon- 
tagne, et qui porte maintenant le nom de Nahr- 
Kibir,ou rivière des Se'pulcres findiqueles tom- 
beaux nombreux qui y sont situés. On y voit en 
effet plusieurs grottes formées par la nature^ ou 
creusées et façonnées par l'art, autrefois con- 
sacrées à la religion ou aux sépultures (i). Sur 
cette même chaîne de montagnes frontières, et 
autrefois divinisées , se trouvent encore plu- 
sieurs monumens rustiques en pierre qui , sans 
doute, sont les mêmes que ceux observés par 
les voyageurs de l'antiquité, lesquels ils nom- 
maient bétjles. 

C'est au delà et non loin du fleuve Hermus, 
dont le nom indique une frontière, et qui, en 
effet, composait celles de la Mysie et de la Ly- 
die, que s'élevait le fameux monument sépul- 
cral du roi Aljattes dont j'ai parlé. Ce tombeau 
colossal est accompagné de plusieurs autres de 
la même forme, mais moins élevés (2) : ce qui 

( I ) Cinquième Mémoire de l'abbé Mignot, sur les 
Phéniciens; Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXIV; 
Mém., p. 228 et suiv. 

(2) Vojage dans Vjésie-Mineure, par Chandler, 
t, 11. p. 189. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 557 

fait croire que cette partie de la frontière était 
consacrée aux sépultures des Lydiens. 

Pausanias , en parcourant la Grèce, a vu des 
tombeaux sur plusieurs montagnes ou sur les 
bords de plusieurs rivières qui servaient de li- 
mites aux différens peuples de ce pays. A pro- 
pos de la ville d'Hérée, en Arcadie, il parle du 
fleuve d'Érymanthe. « Les Arcadiens, dit-il, 
» assurent que ce fleuve est limitrophe entre 
)) les Héréens et les Éléens; mais ceux-ci pré- 
n tendent que le tombeau de Corœbus est leur 
» véritable borne. » Il ajoute que l'épitaphe de 
ce héros, qui le premier remporta le prix de la 
victoire aux jeux olympiques, annonce qu'il fut 
enterré sur les frontières de VElide : ce qui 
semble appuyer la prétention des Eléens (i). 

Ainsi le tombeau d'un héros éléen fut placé 
sur la frontière des Eléens ; et, la victoire de ce 
héros étant une époque notable en chronolo- 
gie, il en résulte que, lors de cette victoire , ou 
de la première olympiade, c'est-h-dir'j 776 ans 
avant notre ère vulgaire, l'usage d'enterrer les 
morts sur les frontières était encore en vigueur 
parmi les Grecs. 

Le même écrivain rapporte une tradition 
qu'il tenait des habitans de Larisse, d'après la- 

(i) Pausanias, Arcadie, chap. a6. 



558 DES CULTES 

quelle le tombeau d'Orphée était placé près de 
la ville de Libethra , sur le mont Olympe, et 
précisément sur la frontière de la Macédoine (i). 

Les Grecs et les Romains mettaient une 
grande importance à être enterrés suivant les 
formes prescrites. Diodore de Sicile nous ap- 
prend que les Grecs imitaient les Égyptiens, et 
faisaient subir un jugement aux morts avant de 
les déclarer dignes d'être admis dans le terrain 
consacré aux sé2:)ultures. Les scélérats en étaient 
également bannis; et ce lieu sacré, comme j'en 
ai donné plusieurs exemples ^ dans les temps 
anciens, était établi sur les frontières. 

Chez les Romains, les enfans morts avant de 
naître n'éprouvaient ni cette exclusion flétris- 
sante , ni la faveur d'être admis dans le lieu 
saint : leurs corps étaient , comme l'exprime 
Virgile, enterrés sur les bords des frontières, 
sur la première limite : 

Jnfantumqiie animœ Jlentes in limine primo {n). 

Ce sont ces bords, cette limite première, qu'on 
a appelés limbes y où séjournent, dit-on , les 
âmes des enfans. On a déjà remarqué que limbes 
signifiait bord et frontière (3). 

^'i) Pausanias, Bœotie, chap. 3o. 

(2) Eneid. , lib. 6. 

(3) Voyez ci-dessus, p. -6^1 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 55g 

Virgile , en parlant des différentes manières 
employées par les Latins pour donner la sé- 
pulture à leurs morts, après une sanglante ba- 
taille qu'ils soutinrent contre les Troïens , dit : 
« Les uns dressent un grand nombre de bû- 
» chers, et j font consumer les cadavres; d'au- 
» très les transportent sur le terrain de la fron- 
» tière, les y enfouissent, et puisse retirent 
» dans leur ville (i). » 

Les tombeaux des Romains , et notamment 
les tombeaux publics , étaient placés sur les 
bords des chemins. La voie Appia était célèbre 
par le grand nombre de sépultures qui la bor- 
daient. 

Cicéron cite une loi des Douze - Tables qui 
défend d'enterrer les morts dans les villes. Il 
rapporte ensuite l'opinion de Platon, qui ne 
veut pas qu'on emploie à la sépulture un champ 
-cultivé ou qui puisse l'être , mais que l'on 
prenne pour cela un terrain tel qu'il puisse ser- 
vir aux morts sans nuire aux vivans (2). Cette 

(]) IVec minus et miseri diversd in parte Lalini 
Innumeras struxere pyras , et corpcra partîm 
-Multa virdin terrce infodiunt , auectaque partim 
Tlnilimos tollunt in agios, urbitjue teniittunt. 

Eneid. , lib. II. 
Urbique remittunt parait une des nombreuses additions 
faites par les copistes de Virgile. 
(2) Cicer., de Legibus, lib. 2. 



56o DES CULTES 

opinion se rapporte à l'usage antique de placer 
des tombeaux sur des frontières incultes. 

Si l'on porte ses regards vers dès contrées 
dont l'histoire est moins connue, vers des peu- 
ples dont les faits sont parmi nous moins cé- 
lèbres que ceux des Grecs et des Romains , et 
dont les mœurs sont différentes des leurs, on 
retrouve l'usage de placer sur des frontières les 
tombeaux , et sur-tout ceux des hommes dont 
le culte a consacré la mémoire. Tacite , dans 
ses Mœurs des Germains ^ dit que , suivant quel- 
ques auteurs, il existait des monumens et des 
tombeaux chargés d'inscriptions en caractères 
grecs sur les frontières de la Rhétie et de la 
Germanie (i). 

On voit les tombeaux sur des frontières chez 
quelques peuples de l'Asie, dont la civilisation 
retardée ou stagnante n'a point encore déna- 
turé les institutions primitives. Pallas, dans la 
relation de son voyage, nous en donne plu- 
sieurs exemples. 

Ce savant voyageur a, dans les diverses par- 
ties de la Sibérie et de la Tartarie , observé et 
décrit un grand nombre de tombeaux , et leur 
gisement est toujours sur un terrain inculte , 
près des bords des fleuves, des rivières et des 

(i) Tacite, Cerm., a" 3. 



ANTERIEURS A. l'iDOLATRIE. 56 i 

grandes chaînes de montagnes : limites natu- 
relles et constantes des peuples de l'antiquité j 
et ces fleuves , ces chaînes de montagnes, pour 
la plupart , servent encore de frontières aux 
différentes nations. 

C'est sur la rivière de Samara , frontière des 
Kosaques et des Kirguis, qu'il rencontre de 
loin en loin des réunions de tomheaux (i). 
Quelques-uns même , notamment ceux qui sont 
prés d'Oremhourg, reçoivent un culte. Les ha- 
bitans j viennent en pèlerinage comme dans 
un lieu sacré (2). 

Ils sont en abondance sur les bords du fleuve 
de riaïk ou de l'Oural, qui est encore la limite 
des Tatars Kirguis ; là aussi ils sont réunis aux 
objets du culte, ou en font partie. « Les Kirguis, 
» dit notre voyageur, enterrent leurs morts de 
» préférence dans le voisinage des anciens 
» metscheds y auprès des sépultures des per- 
w sonnes qu'ils vénèrent comme des saints, et 
» dans les places où il y a beaucoup d'an- 
» ciennes tombes (5). » 

Les raetsclieds sont des espèces de temples 
ou enceintes sacrées. Pallas cite plusieurs autres 

(1) Vojage de Pallas^ 1. 1, p. 33 1, 388. 

(2) Idem , 1. 1, p. 21. 

(3) rdem,t. II, p. 3o8. 



302 DES CULTES 

exemples de l'union des tombeaux aux objets- 
du culte. 

S'il quitte les bords de l'Oural pour longer 
ceux du Tobol,il remarque une pareille quan- 
tité de tombeaux, dont quelques-uns ont des 
formes colossales; et il nous apprend lui-même 
que cette rivière du Tobol forme la frontière 
des Kirguis (i). 

Si , laissant les rives limitantes du Tobol, il 
traverse l'intérieur des terres, les tombeaux 
cessent de se montrer; mais ils reparaissent en 
abondance lorsqu'il atteint les bornes de l'Is- 
chim. Il remarque alors qu'ils y sont commu- 
nément rassemblés dans des landes élevées et 
sèches; qu'ils abondent sur la rive occidentale, 
tandis qu'ils sont rares sur la rive opposée (2). 

Les bords de l'Irtisch lui présentent une nou- 
velle abondance de tombeaux. Ceux qu'il voit 
près d'Omsk lui paraissent appartenir aux Ta- 
tars-Barabinis ; et ce fleuve , comme le précé- 
dent , sert de limite aux Kirguis (5). 

Une montagne, appelée Kameni-Monastej^ y 
offre plusieurs tombes considérables formées 

(i) Vojage de Pallas , t III , p. 482 ; t. IV , p. 54 , 
67,68,78. 

(2) Idem, t. IV, p. 97, 100, 102, io3, io4- 
(3) Idem, t. IV, p. 197. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 563" 

cîe blocs de quartz amoncelés. Notre voyageur 
nous apprend que cette montagne est une fron- 
tière ; qu'elle côtoie la contrée des Kir guis (i). 

En suivant le cours de l'Iious , de l'Enisei , 
de l'Abakand , il en rencontre en quantité ; près 
de ce dernier fleuve , un terrain de quatre cents 
toises en est couvert (2). Il voit sur les bords 
de ce même fleuve , et sur ceux de plusieurs 
autres, un grand nombre de pareils cimetières. 

Je passe sur une infinité d'autres monu- 
mens décrits par notre savant voyageur , et 
qu'il rencontre toujours sur les bords des 
fleuves, des rivières, et sur de longues chaînes 
de montagnes , pour m'arrêter sur les détails 
qu'il donne des ruines et de la multitude des 
monumens sépulcraux qu'il a vus dans la lan- 
gue de terre qui sépare deux rivières, dites le 
grand et le petit Oussen. « Ces ruines , dit-il , 
» sont nommées par les Kosaques Alexander- 
•» Ouguei, le Trésor d'Alexandre. Je crois ce- 
:» pendant , ajoute-t-il , qu'on doit attribuer 
» les plus grandes tombes et les pierres sépul- 
n craies taillées en figures humaines, non pas 
)) h des Nogaïs , mais à d'autres peuples qui 
» menaient une vie errante. Ce qu'il y a d'éton- 

(i) Vojage de Palîas, t. IV, p. aSi et 233. 
(a) Idem, t. V, p. 37, 45, 38i, Sqi. 



564 15ES CULTES 

» nant , c'est que des gens accoutumés à une 
« demeure stable aient pu choisir des landes 
» aussi arides pour y former une habitation , 
» tandis que le vaste pays qui avoisine l'Iaïk 
» leur offrait des contrées bien plus favora- 
» blés (i). » 

C'est parce que ce choix est étonnant, c'est 
parce que cette préférence pour un lieu aride 
et ingrat sur un lieu fertile et arrosé par un 
grand fleuve est extraordinaire , que je suis 
porté à croire que ce terrain , couvert de ruines 
et de tombeaux , était destiné , non à l'habita- 
tion des vivans , mais à celle des morts. Pallas 
a lui-même remarqué que les tombeaux qu'il 
a rencontrés en diverses parties de l'Asie 
étaient situés dans des lieux arides et incultes , 
dans des landes ; qu'ils étaient loin des habita- 
tions des hommes , et au dehors des territoires 
et des lieux cultivés. Ce serait donc ici une ex- 
ception à la règle générale ? Les anciens, con- 
tre leur usage , habiteraient donc près des tom- 
beaux ? J'aime mieux croire que les ruines d'é- 
difices qui ont fait prendre le change à notre 
savant voyageur , et dont la situation au milieu 
d'un désert a produit son étonnement , étaient 
des ruines de bâtimens consacrés au culte , qui 

(i) Voyage de Pallas, t. VI, p. 127, 129. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRTE. 565 

très -souvent, se trouvaient réunis aux sépul- 
tures. Il nous en fournit plusieurs exemples ; 
et même, h l'occasion des lomhesiuxd'Oasseny 
dont il est question , il nous apprend qu'ils 
sont pour les peuples voisins un objet de vé- 
nération. On vient du Volga , dit-il , faire des 
» pèlerinages vers les tombes d'Oussen (i). n 

C'est ainsi qu'en Egypte les habitans occu- 
paient les rives fécondes du Nil , tandis qu'ils 
plaçaient leurs tombeaux dans un lieu désert, 
le long- des montagnes limitantes de la Lybie , 
et qu'ils y étaient de même un objet de culte. 

Les bords du Danube présentent les mêmes 
objets : on y voit un grand nombre de tom- 
beaux en forme de monticule , dont les plus 
élevés ont trente pieds de haut (2); et ce fleuve 
a servi et sert encore de limites à plusieurs peu- 
ples. Sur les frontières de la Sibérie et de la 
Tatarie chinoise , au dessus de la vallée de 
Kiachta, est une montagne appelée Burgultei. 
Dans le traité que les Russes conclurent, en 
1728, avec les Chinois , pour fixer les limites 
des deux États, ils mirent cette montagne de 
leur côté ; mais les Chinois revinrent bientôt 
sur cette disposition : ils demandèrent et ob- 

(i) Voyage de P allas, t. VI, p. i35. 
(2) Cursus Danubii, p. 88. 



566 DÉS CtJLÎES 

tinrent la cession de cette montagne. L'unique 
motif qu'ils firent valoir en cette occurenre fut 
que leurs ancêtres, mis au rang des dieux, 
étaient enterrés sur le sommet (i). 

Voilà des tombeaux sur des frontières , et 
des tombeaux d'hommes divinisés. 

Dans le royaume de Népaul, situé au sud des 
États du Grand -Lama, est la montagne de 
Simbi f à un mille et au nord de la ville de 
Catliinandu. « Elle contient, dit l'auteur de la 
)) Relation sur le royaume de Népaul, les tom- 
» beaux des divers Lamas Thibétains, et de 
)) quelques autres principaux personnages de 
)) la même nation. Ces monumens sont de di- 
» verses formes. Il y en a deux ou trois qui 
» s'élèvent en pyramides, et sont couverts d'or- 
)) nemens ; aussi les distingue -t-on de très- 
» loin. Des pierres qu'on voit auprès portent 
» beaucoup de caractères , qui ne sont proba- 
)) blement que les épitaphes des personnages 
» dont les cendres reposent en ce lieu. 

w Les Népauliens regardent la montagne de 
» Simbi comme sacrée, et s'imaginent qu'elle 

(2) Nouvelles Découvertes des Russes , entre l'Asie et 
l'Amérique , par Coxe ; Histoire de la conquête de la Si- 
bérie, p. 278. Voje% aussi Vojage de P allas , t. V, 
p. 23G. 



ANTÉRIEURS A L'IDOLÂTRIE. 56/ 

)) est particulièrement protégée par leurs ido- 
« les, etc. (i). >i 

Cette montagne, qui forme une très-longue 
chaîne , était frontière des États du Népaul et 
de ceux du Grand-Lama; car, comment se per- 
suader que les Thibétains eussent placé les 
objets révérés de leur culte , les tombeaux de 
leurs saints, dans un lieu étranger, sur une 
montagne dépendante d'un État voisin? Cela 
est contre la vraisemblance; et, malgré la proxi- 
mité où est la ville de Caf'kinandii de la mon- 
tagne de Simhif]e suis fondé à regarder cette 
montagne sacrée comme une ancienne fron- 
tière du Thibet. 

Voilà donc encore un exemple de tombeaux 
placés sur une montagne frontière , sur une 
montagne sacrée, où se trouvent des idoles : 
voilà encore un exemple des objets de culte 
réunis aux sépultures sur une frontière. 

Je ne doute pas, d'après cela , que le fameux 
temple de IVagorkote , bâti sur les montagnes 
frontières du Panjab , comme l'exprime positi- 
vement le major Rennell, un des monumens 

(i) Description du rojaume de Népaul , par le père 
Joseph , missionnaire catholique , rédigée par John 
Shore, nienihre de la société de Calcutta. Elle se trouve 
à la suite de la Description géographique de V Indostan , 
parle major Rennell , t. III , p. 278. 



^68 DES CULTES 

les plus antiques du culte des Indous, détruit 
vers l'an 1008, par le fanatique et féroce Mah- 
niood , ne fût accompagné de tombeaux (i). 

La circonstance du gisement des tombeaux 
sur les frontières étant sans intérêt pour les 
voyageurs, ils ne s'en sont point occupés. On 
peut^ependant, par le moyen de la géogra- 
phie , obvier à ce défaut, lorsqu'il s'agit d'un 
pays très-connu j mais, pour les régions sur les- 
quelles on n'a que peu de détails, la chose est 
très-difficile. Par exemple , les dernières rela- 
tions des voyages en Chine font souvent men- 
tion de montagnes pittoresquement ombragées, 
011 se voyent, à travers les rameaux verdoyans 
qui les couronnent, un grand nombre de tom- 
beaux réunis, objets du culte et de la vénéra- 
tion des habitans. 

La relation de l'ambassade de lord Macartney 
dans cet empire annonce cependant que les 
Chinois préfèrent toujours, pour leurs cime- 
tières j, les endroits où la terre n'est pas propre 
à la culture , parce qu'alors ces lieux doivent 
nécessairement rester plus tranquilles. Cette 
préférence est conforme à l'usage des peuples 
qui enterrent leurs morts dans des terrains dé- 
serts et incultes. 

(i) Description géographique de VJndoslan , parle 
major Reniiell , t. I, p. 48. 



ANTERIEURS A l'iDOLATKîE. 069 

(f Thunberg , en voyageant au Japon , a vu 
» dans le voisinage des hameaux , dlt-il, et de 
» tous les endroits habités , particulièrement 
» sur les hauteurs et auprès des chemins , un 
n grand nombre de pierres sépulcrales debout, 
» et chargées d'une multitude de figures, avec 
» des lettres dorées. Quelques-unes sont brutes 
» et sans la moindre sculpture. J'appris que 
» l'on dresse une pierre semblable à chaque 
;) inhumation (i). » 

On voit bien ici une conformité entre les 
usages de ces peuples et des autres nations de 
l'Asie et de l'Europe: le respect pour les morts 
y est poussé jusqu'à l'adoration ; comme 
ailleurs, les tombeaux y sont placés hors des 
villes, sur des chemins, sur des hauteurs, qui 
servent le plus ordinairement à limiter les 
territoires j ces tombeaux ont une forme 
pareille , et, ce qui est le plus remarqua- 
ble: ils sont représentés par une pierre brute , 
circonstance qui les assimile à ceux dont nous 
avons fait mention -, mais rien n'indique posi- 
tivement qu'ils soient placés sur des frontières, 
si ce n'est les rapports qui existent entre les 
monumens chinois et japonais, et ceux des au- 
tres peuples. Il n'en est pas de même en Eu- 

(i) Voyage de Thumberg au Japon, t. III, p. 4i4- 
I. 24 



SjO DES CULTES 

rope : nous avons la certitude que plusieurs 
monumens sépulcraux, ainsi que les monumens 
religieux qui les avoisinent , sont précisément 
situés sur des limites de territoire ou de région- 

C'est sur les frontières de l'Ecosse et de l'An- 
gleterre que se vojent encore plusieurs monu- 
mens religieux et sépulcraux qui appartiennent 
à des temps fort reculés. Tel est, par exemple, 
le cimetière de Penrithy oii se trouve la Fosse 
du Géant y espèce d'enceinte carrée, formée de 
pierres brutes, dont deux piliers, qui ont onze 
à douze pieds de hauteur , offrent des restes 
d'une ancienne ciselure. Tel est encore, sur la 
même frontière, et sur la cime d'une montagne 
qui domine le village de Trelkeld , un monu- 
ment druidique, composé de trente-sept pierres 
rangées circulairement , et formant une en- 
ceinte de quatre-vingt-quatre pieds de diamètre, 
dont l'intérieur ofl're un amas de pierres de 
figure oblongue. Ce monument paraît renfer- 
mer une sépulture. 

J'ai employé un chapitre entier à prouver 
que les monumens grossiers, formés de pierres 
brutesde diverses formes, étaient placés sur des 
frontières; je ne rappelle ce que j'ai dit dans ce 
chapitre que pour faire observer que la plupart 
de ces monumens consacrés au culte , h la po- 
litique , l'étaient aussi aux sépultures, et que 



I 



àntÉrieuhs a l'idolâtrie. 37 i 

les uns et les autres avaient des formes pareilles. 
Si l'histoire atteste que ces pierres , de formes 
dijQférentes,avaient la religion etla politique pour 
objet, l'histoire nous prouve, en même temps, 
et les découv^ertes faites par des fouilles le con- 
firment, que plusieurs de ces mêmes monumens 
étaient des tombeaux. Je dois en conclure que 
ces tombeaux étaient situés sur des frontières. 

En France , nous avons de cette vérité une 
preuve sans réplique. 

Montfaucon parle de tombeaux trouvés à 
Cocherel, en Normandie. Les objets qu'on y 
découvrit annoncent qu'ils existaient depuis les 
temps les plus reculés , et qu'alors le peuple de 
ce pays ne différait point des sauvages (i). Ces 
tombeaux étaient sur une frontière. Cocherel 
est situé sur la rive droite de l'Eure. Cette ri- 
vière formait limites. Ce qui le prouve , c'est 
que , sur la même rivière, à peu de distance de 
Cocherel, est un Heu appelé Fains , en latin 
i^me^, qui, comme on le sait, désigne toujours 
une frontière. 

Civaux et ses six à sept mille tombeaux 

{i) Antiquités expliquées, t. V , p. ig4. Ou trouva 
dans ces tombeaux des haches de pierre , et de ces os 
pointus que les sauvages emploient pour armer leurs 
flèches. Voyez aussi V Histoire civile et ecclésiastique du 
comté (TJEi'reux , preuves , p. i-ja. 



372 DES CULTES 

étaient placés sur la frontière du Poitou. Une 
colonne militaire, récemment découverte, m'en 
donne la preuve : elle a été trouvée près de 
Chauvigny , bourg à peu de distance deCivaux, 
et situé , comme ce lieu , sur le bord de la 
Vienne , qui était la limite orientale du Poi- 
tou. L'inscription de cette colonne porte que 
de Poitiers aux frontières la distance est de 
onze milles j et onze milles romains font , en 
effet , la distance de cette ville à Chauvigny , 
ou aux bords de la Vienne. Ainsi , la décou- 
verte de cette colonne , près des bords de cette 
rivière, et la distance qui est exprimée dans son 
inscription, s'accordent àprouver que la Vienne 
était l'ancienne limite du Poitou , et que les 
tombeaux nombreux qui existent à Civaux , à 
Chauvigny et à Cenon^, étant sur ses bords , se 
trouvaient placés aussi sur une frontière (i). 

(i) Mémoires sur les antiquités du Poitou , parL. M. 
Siauve, an 12. L'impression de mon ouvrage étant trop 
avancée lorsque j'ai eu connaissance de celui-ci , je ren- 
voie aux additions placées à la fin de ce volume , quel- 
ques notions utiles à mon système , que me fournit le 
travail de M. Siauve. La sagacité, l'érudition de cet au- 
teur m'enhardissent à lui faire ici une observation qui 
intéresse mon sujet. L'inscription dont je viens de parler, 
et qu'il a découverte, porte : Fin. XI, qu'il interprète 
limono fines undecim. Je suis jusque-là de son avis ; 



1 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. SyS 

On a découvert , depuis un temps immémo- 
rial, dans un village de l'Auxois, en Bourgogne, 
appelé Quarés-les-Tombes (Parochia de Qua- 
dratis) y plus de deux mille tombeaux , com- 
posés chacun d'une pierre de cinq à six pieds 
de long. Ces tombeaux n'ont aucune marque de 
christianisme, et paraissent très -anciens. Le 
lieu où ils se trouvent est précisément situé sur 
la frontière de la contrée appelée le Morvan{i). 

Parce que la plupart de ces tombeaux ont été 

mais je ne puis l'être , lorsqu'il ajoute : leitgas seu un- 
decim milliarium. « De Poitiers aux confins, onzième 
» milliaire ou onze lieues gauloises. >» 

Les milles romains seraient donc égaux aux lieues 
gauloises. Chauvigni serait donc à onze lieues de Poitiers, 
à la frontière ; ou bien la colonne milliaire amait été 
transportée de fort loin ; ce qui n'est pas présumable. 

Banville ( Notice de l'ancienne Gaide , préface , 
pag. II, 12 et i3) nous apprend que le mille romain 
est de 756 'toises , et la lieue gauloise de i,i34 : ce qui 
met beaucoup de différence entre ces mesures. Or, si l'on 
multiplie ^56 par 1 1 , nombre porté dans l'inscription , 
on aura à peu près quatre lieues , qui est la distance re- 
connue de Poitiers à Chauvigny ; l'inscription sera d'ac- 
cord avec les localités ; et on ne pourra plus douter que 
Chauvigny et la rivière de Vienne , sur les bords de la- 
quelle ce bourg est bâti , ne soient la frontière. 

(1) Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. III, 
p. 253. 



374 Î>ES CULTES 

trouvés vides , quelques savans ont pensé que 
là était une grande fabrique de monumens sé- 
pulcraux; comme s'il y eût jamais des fabriques 
de cette espèce aussi considérables. Ils sont 
vides en France , par la même raison que le sont 
la plupart des sépultures de l'Egypte , de la 
Tartarie et d'autres pays. Us sont vides, parce 
qu'ils ont été violés , fouillés par les barbares 
du Nord , dans l'espoir d'y trouver des richesses 
qu'on était en usage d'y renfermer avec les 
morts; et il est probable que cet espoir était un 
des principaux motifs de leurs fréquentes ir- 
ruptions dans les Gaules. 

Enfin , dans la Normandie, vers la fin du 
douzième siècle , on trouve un témoignage ir- 
récusable de l'existence des cimetières sur les 
frontières, dans le concile tenu en 1080, à 
Lillebonne y^^T ordre de Guillaume-le-Bàtard , 
duc de Normandie et roi d'Angleterre , on lit , 
article 12 t in cimeteriis quœquœ in marchis 
siint; dans les cimetières situés sur les marches 
ou frontières, etc. (i). 

Dans l'antiquité , les héros furent confondus 
avec les dieux , et leurs tombeaux avec les ob- 
jets du culte. Toujours les lieux destinés aux 

(1) Recueil des Hist. de France , t. XII , pag. 600, 
la note (a). 



ANTËRIEUllS A l'idolâtrie. Zj5 

ensevelissemens des morts furent des lieux 
saints , des terrains sacrés , aussi vénérés que 
les temples auxquels ils étaient réunis: coutume 
qui s'observe encore parmi nous. Temple et 
tombeau étaient synonymes chez les Grecs , et 
s'exprimaient par le même mot. C'est de ce res- 
pect religieux pour les morts qu'est dérivé le 
culte des mânes. 

Je terminerai cet article, déjà trop long, par 
quelques exemples qui prouveront que les mo- 
numens du culte étaient à la fois réunis aux 
monumens sépulcraux; que les uns et les autres 
étaient placés sur des frontières, et que la plu- 
part étaient dédiés k Mercure. 

Dans la dernière histoire d'Alsace, on trouve 
la description du mont Donon. Sur la cime de 
cette montagne est une plate-forme d'environ 
une demi-lieue de longueur. On y voit d'abord 
les ruines d'un temple carré long , composé de 
très-grosses pierres : une inscription a prouvé 
qu'il était dédié h Mercure. Plus loin est une 
colonne haute de vingt-neuf pieds, composée de 
trois gros tronçons posés les uns sur les autres; 
puis les restes d'un second temple semblable au 
premier; enfin ceux d'un troisième. Au sommet 
de la montagne est une pierre ovale de quinze 
pieds de hauteur , qui pouvait bien être un ob- 
jet d'adoration; et ce qui le ferait croire c'est 



376 DES CLLTES 

que, lorsque les Pioniains eurent porté leurs 
arts dans les Gaules, ils élevèrent sur cette roche 
un temple aussi consacré à Mercure ^ dont on 
voit encore les pierres ; et c'est autour de ce 
rocher qu'étaient plusieurs simulacres de Mer- 
cure. 11 existait encore, au commencement du 
dix-huitième siècle, quatorze statues de ce dieu, 
qui , depuis , ont été mutilées et renversées. 

Au milieu de tous ces monumens et de plu- 
sieurs autres consacrés à Mercure , se voit un 
grand nombre de sépultures. « On a aussi trouvé 
» dans cette plaine, ajoute la même histoire, et 
» sur-tout sous le pied de la colonne , plu- 
» sieurs urnes : ce qui semble confirmer l'opi- 
» nion de ceux qui disent que le montDonon 
» était le Panthéon des pays circonvoisins, et 
« le lieu de la sépulture des grands (1). » 

Cette montagne, où se trouvaient réunis tant 
de monumens religieux et sépulcraux , était et 
fut long-temps une montagne frontière de l'Al- 
sace : elle séparait cette province de la princi- 
pauté de Saîm. 

La même histoire fait mention du comté de 
Dabo , auquel confine le mont Donon , et qui 
se trouve placé entre l'Alsace et la Lorraine. 

(i) Histoire d'Alsace , pai l'abbé Gvandidier, t. I, 
liv. 2 , p. 95 et suiv. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. Syy 

(( Les sommets et les vallées de ce pays fron- 
» lière offraient et offrent ^ dit l'auteur , des 
n statues mutilées de Mercure et des restes de 
)) petits temples qui lui étaient consacrés. Au 
» haut d'un mont très -escarpé et très-sauvage, 
)) que les habitans nomment le petit Man .... ? 
» était autrefois la statue de Sylvain , qui pa- 
» raissait y tenir lieu du dieu Terme. A trois 
n quarts de lieue de Dabo on voyait un amas 
» de sépultures anciennes , rempli de sarco- 
» phages et de pierres funéraires (i). » 

Enfin, tout le long de la frontière qui sépare 
l'Alsace de la Lorraine, on ne trouve que des 
restes de temples, de pierres votives consacrées 
à Mercure, et une infinité de tombeaux. On voit 
que les Romains, en introduisant dans les Gaules 
leurs arts , les formes de leur culte , leurs tem- 
ples , leurs idoles , leurs tombeaux , ne firent 
point oublier aux Gaulois l'usage antique d'é- 
lever ces divers monumens sur des frontières. 
Le lieu consacré par l'habitude et la religion 
continua à remplir le même objet; et les mo- 
numens du culte des Celtes , les pierres brutes 
et sépulcrales ou religieuses, n'éprouvèrent que 
le changement apporté par les moeurs des Ro- 
mains. La pierre grossière, convertie en idole, 

(i) Histoire d'Alsace , liv. 2 , p. 101 etsuiv\ 



378 DES CULTES 

en sarcophage, se rapporta toujours à la même 
divinité, à Mercure, et resta placée sur des 
frontières. 

Un autre exemple constate que sur les fron- 
tières se trouvaient réunis, non-seulement les 
monumens du culte et des sépultures , mais 
aussi les institutions juridiques et commer- 
ciales. 

La ci-devant province de la Marche y dont 
le nom désigne son antique destination , et qui 
formait une large frontière entre les provinces 
duBerri,du Limosin et de l'Auvergne, abonde 
en monumens celtiques de toute espèce. L'abbé 
Lebeiifa\ait déjà parlé de plusieurs monticules 
factices ou amoncellemens appelés Motte , an- 
ciens tombeaux qui se trouvent élevés sur le 
terrain de cette frontière antique ; de ceux que 
l'on voit encore près du lieu appelé la Tour 
dAustrilCy près de Droulles , à trois lieues de 
Gueret , et près du château de Dognon(i). Il en 
est plusieurs autres qu'il n'a pas connus. M. Ba»- 
railon , dans son savant Mémoire sui la mon- 
tagne de Toul y vient d'ajouter de nouvelles 
preuves à celles que j'ai déjà produites sur la 

(i) Traité des anciennes Sépultures. Dissertation 
historique sur VHistoire ecclésiastique et civile de 
Paris , etc. , par l'abbc Lel)euf, t. I , p. 'i-x^. 



ANTÉRIEURS A l/lDOLATRlE. SyQ 

réunion de plusieurs institutions civiles et re- 
ligieuses dans un même lieu et sur des fron- 



o 
tières. 



La montagne de Toul se trouve positive- 
ment près les limites du Berri et de l'Auvergne^ 
et sur les bords de la Marche. Des lieux voisins . 
nommés Bord, Bornet , établiraient suffisam- 
ment ce fait, quand même la géographie ne le 
constaterait pas. 

Cette montagne présente les ruines d'une 
vaste forteresse, formée par trois enceintes de 
murailles bâties de grosses pierres superposées, 
et qui ne furent liées par aucun ciment ni mor- 
tier. Sur la cime est une borne ou pierre dres- 
sée , d'environ cinq pieds de hauteur. Non loin 
de cette borne est une énorme pierre posée en 
équilibre sur une autre qui lui sert de ba?e. Ce 
monument grossier est de l'espèce de ceux qui 
sont connus sous le nom de pierres branlantes ^ 
dont j'ai déjà parlé. 

Au pied de la montagne sont des pierres 
d'une gTOSseur considérable , auxquelles la 
main de l'art a donné quelque façon. On les 
nomme les pierres ^Ep-nell ou ô^Epinelle , 
sans doute à cause des épines qui abondaient 
dans ce terrain inculte. La plus volumineuse a 
quatorze mètres de longueur , cinq de haut et 
quatre de large. Un autre monument rappelle 



38o DES CULTES 

ceux qu'on nomme en France pierre levée. La 
pierre supérieure se rapproche de la forme py- 
ramidale; elle est supportée par deux autres, 
de manière que l'on peut facilement passer par 
dessous. 

Le mont Bar-Lot (i)^ éloigné d'une demi- 
heure de chemin de la montagne de Tout j 
offre encore plusieurs monumens religieux et 
sépulcraux, dont les pierres portent le nom de 
Jo-Maihr (2). Quelques-unes de ces pierres, 
disposées en enceinte à peu près circulaire , 
ont fait jugera M. Barailon qu'elles formaient 
un sanctuaire. Leur nature et leur couleur lui 
ont démontré qu'elles n'appartenaient point au 
sol où elles se trouvent , mais qu'elles ont été 
péniblement transportées d'un autre canton sur 
cette montagne. 

D'après différentes notions recueillies sur les 
lieux et dans l'histoire , le même auteur voit , 
dans la montagne de Toul , un terrain consa- 
cré aux sacrifices , à un culte particulier , et 

(i) Bar-lot peut se traduire par ces mots, lieu de 
frontières. Bar a la même valeur que bord en islandais; 
il ûgxù^e frontières , et lot exprime le mot lieu. 

(2) Jo-mathr paraît être le même quejo-machr, qui 
signitierait le dieu Mercuie ; car io ou/o, comme je l'ai 
déjà dit , est , chez un grand nombre de nations , le nom 
générique de Dieu. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 38l 

même un lieu destiné aux jugemens que les 
Druides rendaient sur les frontières , et où ils 
célébraient aussi les cérémonies religieuses. 

Il aurait pu ajouter que ce lieu était destiné 
au commerce, puisque lui-même en donne 
une preuve certaine , en disant qu'une mesure 
de blé en usage dans le pays porte encore le 
nom de mesure touloise. 

Il aurait pu ajouter que ce lieu était notam- 
ment consacré aux sépultures , comme il le dit 
lui-même dans une autre partie de son Mé- 
moire. 

Dans une enceinte qui se trouve parmi celles 
de la forteresse, enceinte qui , quoique fortré- 
trécie, est encore trop grande par rapport à la 
population actuelle du village de Toul , il a re- 
marqué quatre rangées de nombreux tombeaux, 
parmi lesquels il en est de très-anciens, d'autres 
qui datent du temps des Romains , comme le 
prouvent les inscriptions Diis manibuSy Diis sU' 
péris; d'autres enfin qui semblent appartenir aux 
premières époques du christianisme, comme 
l'indiquent les croix et la figure de YJscia. 

Toujours sur la même frontière , au nord 
de Toul, et à une demi-heure de chemin des 
pierres de Jo-Mathr , sur le terrain de Gou- 
By , et sur les bords escarpés de la petite 
Creuse, se voyent les ruines de deux tourelles. 



382 DES CULTES 

éloignées l'utie de Taulre de Irente-deux mè- 
tres : au pied de chacune existe un fossé taillé 
dans le rgc vif, et au dessous d'elles une grotte 
appelée la Maison-des-Fées (i). 

A une forte lieue de la montagne de Toul , 
dans la paroisse de Bord- Saint- Goorges , et 
au bas d'une éminence appelée la Roche-de- 
Beauiie (2), on a découvert les ruines d'un 
vaste édifice divisé en petits compartimens ou 
cases , destinés à recevoir des tombeaux. On y 
a trouvé plusieurs ossemens humains , et deux 
squelettes bien conservés. Cet édifice, consacré 
aux sépultures, rappelle les hjpogées des Grecs, 
€t les catacombes des Romains. Le vestibule 
présentait un autel. Dans un trou circulaire 
qui paraissait au milieu de la pierre qui servait 
de table, on remarqua, au moment de la dé- 
couverte, des charbons, des cendres, des dé- 
bris d'ossemens noircis et à demi-brûlés , un 

(i) Mémoire sur les Ruines et les Monumens d'une 
ancienne ville appelée aujourd'hui Toul , par le citoyen 
Barailon , membre associé de l'Institut. Méin. de l'Ins- 
titut national , partie de Littérature et Beaux-Arts , t. V, 

pag. 229. 

(2) Beaune si^nïïiQ frontière . Glaber Raoul , dans son 
Histoire , lib. 1 1 , cap. X , dit : Multi enim ibi li- 
mites , quos alii BORNUS nom.inant suorum recognovere 
agronim. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 585 

fragment ô^ humérus y et divers instrumens de 
fer. 

A vingt toises de ce monument est un puits 
dont les paremens sont en pierres de taille 
très-unies, et dont la forme présente un cône 
renversé. Près de là est un pont antique de trois 
arcades qui devait conduire au monument sé- 
pulcral. Un autre puits, dans la même forme 
que le premier, mais qui est comblé , porte le 
nom de Puits-des~ Fades ou de Fées. Sept bas- 
sins pavés sont appelés les Creux - des - Fades . 

Sur la cime de la Roche-de-Beaune on voit 
plusieurs masses de rocher ou monumens cel- 
tiques. On y remarque deux apparences d'em- 
preintes de pieds humains : Tune est attribuée 
au pied de Saint- Martial j et l'autre à celui de 
la Reine des Fées (i). 

Par-tout, sur cette frontière , on voit les mo- 
numens religieux confondus avec les monu- 
mens sépulcraux , tout comme sur les monta- 
gnes limitantes des Vosges on retrouve le 
Panthéon des pays circonvoisins. La Tartarie , 
la Chine, l'Inde, la Grèce , l'Egypte , etc., ont 
également réuni sur des frontières les morts et 
les dieux. Le Umen , nom latin de frontières , 

(i) Description des principaux lieux de France , 
t. V,p. 66. 



584 DES CULTES 

est quelquefois pris pour lieu consacré aux sé- 
pultures. Isidore dit linima portarum, locamor- 
tuorum (i). 

D'après ce grand nombre d'exemples de tom- 
beaux placés sur des frontières, on voit pour- 
quoi Mercure, présidant sur celles-ci, devait 
avoir autorité sur ceux-là, et pourquoi la fable, 
qui le fait dieu et protecteur des frontières, lui 
donne en même temps l'attribution de proté- 
ger les âmes des morts, et de les conduire aux 
enfers. 

Mercure était le dieu du commerce et des 
marchands. Celte attribution lui vient de ce 
que les foires et les marchés se tenaient sur les 
frontières. Cette vérité , facile à établir , a été 
sentie par le savant Court de Gebelin. « Sur 
)) les frontières de deux ou plusieurs peuples, 
i) on choisissait, dit-il, le lieu le plus favora- 
» ble pour le commerce: il devenait comme la 
» capitale , le point d'union, le centre de tous 
» ces peuples. Là était toujours un temple con- 
» sacré à la divinité tutélaire du lieu; là, dans 
;) le temps marqué, chaque année, et ce qui 
» tombait toujours au temps de la fête du dieu, 
» se rassemblaient tous ces peuples pour le 
» commerce : c'était tout à la fois un temps 

(i) Glossarium Jsidori , au mot Limina. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 585 

» de foire , de pèlerinage , de fêtes et de 
» danses, etc. (i). » 

Tite-Live , en parlant de la guerre des Ro- 
mains contre les Galates , dit que le consul 
Manlius , après avoir traversé leur pays, arriva 
sur les frontières communes à plusieurs grandes 
nations qui, suivant l'usage, s'y étaient rendues 
pour leur commerce ; qu'il y trouva une grande 
quantité de marchandises dont il s'empara (2). 

Le marché des Céramiens est la dernière 
ville de la Mysie : elle était placée précisément 
sur les frontières de la Mysie et de la Phrygie. 

C'est sur la frontière de la Thessalie et de 
la Locride , aux Thermopyles, que , pendant 
l'assemblée célèbre des Amphictjons , se te- 
naient , deux fois l'an , des foires et des mar- 
chés qui y attiraient un grand concours de 
marchands et d'autres personnes (3). 

(i) Court de Gebehn, Allégories Orientales , His- 
toire de Saturne , Monde primitif , pag. 'j3. 

(2) Multarum magnarumque prcetereà gentiumjînes 
contingit, quanim commercium in eiim maxime locum 
mutui usus contraxere , etc. ( Til.-Liv. , hb. XXXVIII, 
cap. i8). 

(3) Mémoire de de Valois , sur V Assemblée des Am- 
phictjons. Mém.oire de V Académie des Tnscrip. , t. III, 

p. 191 et suiv. 

I. 25 



386 DES CULTES 

Festus nous apprend que le nom de Mer- 
cure dérive du mot marchandise y à mercibus- 
est dictus. Cet auteur latin , dans cette défini- 
tion , s'est approché de la vérité, mais ne l'a 
pas atteinte. Mercî^re et Merces ne dérivent pas 
l'un de l'autre : ils sont les fils du même père j 
ils doivent tous deux leur origine aux mots 
mark , merc ou marche , qui signifient fron- 
tière ; d'où sont venus les mots merces , mer— 
catura ou mer cura {i), mer cor j mercator y etc.; 
et les mots français marché , marchand y mar- 
chandise y commerce, mercerie y poids de marc; 
ainsi que des mots margebiy hargeney marché y 
est venu le vieux mot français harguinier ; tout 
comme du moi forum y qui , dans sa significa- 
tion primitive , exprimait une frontière, est dé- 
rivé le mot foire. 

Ces explications simples prouvent l'analogie 
qui existe entre les mots mercure y marché ^ 
foire et frontière : noms qu'on a donnés aux 
échanges qui s'opéraient sur les frontières , au 
local où ils se faisaient , et au dieu qui y pré- 
sidait. 

On sent pourquoi les échanges s'opéraient 
sur des frontières de préférence à d'autres 
lieux. La méfiance naturelle qui devait exister 

(i) Glossaire de Ducange , au mot Mercura. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRTE. SSy 

entre des peuplades barbares , voisines et sou- 
vent ennemies, leur faisait une nécessité de 
choisir, pour la liberté du commerce, la sûreté 
des commerçans et des marchandises , un lieu 
indépendant , situé hors des territoires. Les 
frontières étaient l'unique terrain où ces peu- 
plades pouvaient sans crainte opérer leurs 
échanges; et la sainteté du lieu en imposait 
d'ailleurs aux gens de mauvaise foi. 

On voit encore dans plusieurs pays de l'Eu- 
rope les lieux consacrés au culte avoisiner 
ceux qui le sont au commerce, et les fêtes re- 
ligieuses coïncider avec les foires. Il est pro- 
bable que la plupart de nos foires champêtres 
se tiennent sur des lieux qui étaient ou qui sont 
encore des frontières. J'en pourrais citer plu- 
sieurs exemples. Je me bornerai aux suivans , 
qui conservent tous les caractères de l'anti- 
quité, et confirment entièrement mon opinion. 

Novogorod, avant la découverte du passage 
de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance, était 
le marché le plus fréquenté de l'Europe et de 
l'Asie ; et cette ville gît sur la frontière de 
Moscovie. 

C'est près de Semipalati , sur la frontière 
formée par le cours de l'Irtisch , et au delà de 
ce fleuve , qu'est établi un marché , où se fait 
un commerce d'échange entre les marchands 



588 r>ES CULTES 

russes et tatars, et autres marchands asiatiques, 

qui y viennent en caravane (i). 

Près de la forteresse d'Oustkaménogorsk, la 
dernière et la plus méridionale place de la li- 
mite , vers la lande chinoise Soongarienne, au 
delà de l'Irtisch, est un marché où se fait aussi 
le commerce d'échange avec les caravanes asia- 
tiques et les Kirguis (2). 

C'est précisément sur les limites de la Mon- 
golie et de la Chine , sur la rivière de l'Ar- 
goun, qui forme la ligne de démarcation , et 
près du poste de Zouroukhaitou , bâti sur ses 
bords, que se fait un commerce d'échange 
entre les Russes et les Merguensis (5). 

C'est sur les frontières de la Sibérie que les 
Russes et les Chinois échangent leurs marchan- 
dises : c'est là le lieu destiné à leurs opérations 
commerciales. Pour les faciliter, l'une et l'autre 
nation a , depuis quelques années , bâti deux 
places de commerce : celle des Chinois est nom- 
mée Maimatschin, et celle des Russes Kiatchtaj 
elles sont situées près du désert des Mongols- 
Ce qu'il y a de remarquable , c'est que ces fron- 
tières sont marquées, du côté des Russes comme 

(i) Voyage dePallas, t. IV, p. 218- 

(2) Idem, t. IV, p. 290. 

(3) Idem, t. IV, p. 376. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 38g 

du côté des Chinois , par des amas de pierres 
de forme pyramidale , et qui ressemblent par- 
faitement à ces monumens appelés par les an- 
ciens Monceaux de Mercure (i). 

Mercure présidait aux négociations amou- 
reuses. Lui-même avait eu plusieurs aventures 
de ce genre ; il remplissait ordinairement le rôle 
d'entremetteur , et servait aux exploits galans 
des divinités du ciel. Il était le patron de ceux 
ou de celles qui se livrent à ce commerce, dont 
le nom, qui est en français une injure gros- 
sière, rappelle celui de ce dieu. 

Il est tout simple que sur les frontières, 
point central où affluaient les peuples voisins , 
attirés par leur religion , par les fêtes et par le 
commerce , devaient se rendre les femmes li- 
vrées à la prostitution. C'est toujours là où se 
trouve un grand concours de monde que ré- 
gnent plus facilement la licence et le désordre. 
Ce qui se passe aujourd'hui dans les fêtes et les 
foires est l'image de ce qui s'y passait autre- 
fois. C'était dans les carrefours et les chemins 
que se tenaient le plus ordinairement les fem- 
mes livrées à la prostitution , pour y exercer 

(i) Nouvelles Découvertes des Russes. Histoire de la 
Conquête de la Sibérie , par William Coxe , partie i , 
chap. 3 , p. 378. 



Sgo DES CULTES 

leur honteux commerce , et les chemins com- 
muns ou grands chemins étaient pratiqués sur 
les frontières , comme je le j3rouverai bientôt. 

Nous avons une preuve très -ancienne de 
cette prostitution sur les chemins et les fron- 
tières. On lit dans la Genèse que Thamar , 
veuve d'Onan, apprenant que Judas , son beau- 
père, se rendait à Thamnas, vint se placer 
dans un carrefour où il devait passer. Judas, 
rencontrant cette femme, couverte d'un voile, 
ne la reconnut point, la prit pour une prosti- 
tuée, marchanda ses faveurs, et les obtint (i). 

Si l'on recherche la position de Thamnas , 
on voit que ce lieu est placé près de la fron- 
tière de la tribu de Dan. Or , pour passer de la 
tribu de Juda à celle de Dan , il fallait longer 
la frontière , et au moins la traverser. 11 y a 
donc des probabilités que le carrefour où se 
plaça Thamar , pour attendre son beau-père , 
se trouvait sur cette frontière. 

Sur les frontières de la Thessalie, de la Pho- 
cide et de la Locride, était un lieu célèbre dans 
riiistoire de la Grèce antique , appelé Therino- 
pjles. Là , dans une plaine près du fleuve 
Asopus , on voyait un terrain consacré au 
culte , et un temple de Cérès; là, se tenaient , 

(i) Genève, chap. 38. 



ANTERIEURS A l'iDOLATRTE. Sgi 

deux fois par an , les assemblées générales de 
tous les peuples de la Grèce, appelées Assem- 
blées des Amphictjons ; là aussi, étaient établis, 
pendant ces assembles solennelles , des foires 
et des marchés qui attiraient un grand con- 
cours de Grecs et d'étrangers. Sur cette fron- 
tière , près du temple de Gérés , et pendant la 
tenue de ces assemblées politiques et de ces 
foires, se rendaient, suivant Dion Chrysostôme, 
des hommes infâmes^ de ces courtiers de dé- 
bauches, qui y conduisaient par troupes de 
malheureuses victimes destinées à assouvir la 
brutalité des jeunes gens (i). 

Voici les institutions du culte , de la politi- 
que , du commerce , et la prostitution réunies 
au même lieu , sur une frontière. 

Il est certain que les femmes publiques se 
tenaient ordinairement dans les carrefours, sur 
les chemins ; et de là leur ont été appliqués 
les noms de femmes de chem,ms, Jemmes de 
champs, q\ie leur donnent plusieurs pièces his- 
toriques de l'Histoire de France (2). Sur les 

(i) Dion Chrysostôme, Harangue 77*; et Mémoire 
de M. de Valois sur les Assemblées des Amphictyons, 
Mém. de VAcad. des Inscript. , t. III, p. 191 et suiv. 

(2) Voyez le Glossaire de Carpentier, aux mots che- 
sninus a , et clausurœ. 



592 DES CULTES 

frontières, au milieu des étrangers qui y af- 
fluaient, elles pouvaient librement, à l'abri des 
lois et des regards des habitans de leur pays , 
se livrer à leur débauche vénale. 

Mercure était le dieu des vojageurs et pré- 
sidait aux chemins ; c'est pourquoi il fut nommé 
par les Grecs EnodiuSy et par les Latins J^ialis. 

Dans l'état primitif des sociétés, chaque peu- 
plade laissait entre son territoire et celui des 
peuplades voisines , comme je l'ai dit plusieurs 
fois, une certaine étendue de terrain^ qui for- 
mait la frontière. On sent bien que cette éten- 
due , sans culture et sans maître, pouvait être, 
avec une entière liberté ^traversée par les voya- 
geurs : ce qu'ils n'auraient pu faire s'ils se fus- 
sent frayé un chemin à travers les champs 
cultivés. Ainsi les routes publiques devaient 
être anciennement pratiquées sur le terrain 
inculte des frontières. D'ailleurs, des institu- 
tions nombreuses , des monumens du culte et 
de sépulture, des fêtes, et sur- tout le com- 
merce , y attirant une afïluence continuelle , 
c'est là que devaient nécessairement être les 
chemins; c'était le but oii tendaient tous les 
voyageurs qui, trouvant de loin en loin , sur 
ces frontières, des bornes ou des pierres consa- 
crées à Mercure, se mettaient sous la sauve- 
garde de ce dieu. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. SqS 

C'est pourquoi le mot forum , ancien nom 
des frontières, a des dérivés et des composés 
qui se rapportent aux voyageurs et aux che- 
mins. Tels sont le mot forain , qui signifie 
étranger , voyageur; le mot carrefour y qui in- 
dique l'endroit où plusieurs chemins aboutis- 
sent. C'était en effet sur les carrefours que se 
trouvaient les monumens de Mercure. C'était 
sur les carrefours que les anciens plaçaient 
leurs tombeaux, comme le dit Varron (i). C'é- 
tait aussi sur les carrefours que les anciens 
dressaient des monumens sacrés (2) ; qu'ils cé- 
lébraient les fêtes compitales en l'honneur des 
Lares ou des Pénates : dieux conservateurs du 
territoire , nonimés à cet égard Lares viales , 
Lares compitales -, Lares des chemins , Lares des 
carrefours ; Lares rurales y Lares des champs. 
Lorsqu'on eut bâti des villes , on les y trans- 
porta pour veiller à leur conservation : on les 
nomma alors Lares urbanî. Lares des villes. 

Je suis convaincu que ces dieux Lares n'é- 
taient, dans le principe, chez les Latins , que 
les pierres monumentales adorées sur les fron- 
tières. Ce qui me le fait croire , c'est qu'outre 

» 
(i) Varron , de Linguâ Latinâ , lib. 5. 

(2) Lbi œdiculœ consecranlur patentes , dit un in- 
terprète de Perse. 



3g4 CES CULTES 

leur position clans les carrefours ils avaient une 
grande afïinité avec Mercure, dont la fable dit 
qu'ils étaient fils. Plusieurs mythologues ra- 
content même que ce dieu était un des pre- 
miers parmi les Lares. Ce qui me le fait croire, 
c'est que kir , en plusieurs anciens dialectes , 
signifie juarge^ce qui excède ; bord j, frontière , 
rivage ; que , dans le moyen âge, on employait 
encore les mots larricium, larris , pour expri- 
mer un terrain inculte, une frontière (i); et 
qaara , autel , qui a servi à composer ce mot, 
ne signifiait anciennement qu'une pierre brute, 
un rocher. Les Italiens, dit Virgile, nommaient 
aras des rochers placés au milieu des eaux (2). 

Du mot ara , autel en pierre brute , on a fait 
area, qui a signifié lieu destiné aux sépultures. 

Du mot marche , autre dénomination de 
frontière, sont dérivés les mots marcheur y 
marcher , qui signifient vojageur , vojager , 
ou, comme on le disait en vieux français , aller 
par les marches. Ainsi , d'après ces dérivés , 
chem,in était synonyme de frontière ; et c'est 
une chose fort commune de voir les vieux che- 
mins servir de limites aux territoires. On sait 

(1) Voyez Glossaire de Ducange , au mot Larricium. 

('j) Saxa vocant Itali mediisque influctibiis aras. 

Eneid. , m. I , V . 108. 



ANTERIEURS A L'iDOLATRIE. 395 

que les féodistes les mettaient souvent au rang 
des confins immuables. 

Varron parle des chemins qui se trouvaient 
sur les limites des territoires : il nous apprend 
qu'ils étaient fort battus. 11 croit que c'est à 
cuuse de cette circonstance que ces chemins 
furent nommés Tennlni. Scaliger, qui com- 
mente ce passage, combat celte opinion j et ce 
qu'il dit prouve qu'il existait des chemins sur 
les frontières. Il cite même une loi des Douze- 
Tables, qui fixe à cinq pieds la largeur que 
doivent avoir les chemins qui se trouvent entre 
les limites de deux héritages (i). 

Si marche signifie frontière et l'action de 
celui qui parcourt le chemin j si terminus si- 
nifie frontière et chemin , limes exprime aussi 
frontière et chemin. Trois noms, ayant chacun 
cette double signification, s'accordent à prou- 
ver l'identité de deux choses , de chemin et 
de frontière. 

Mercure était le dieu des voleurs. Pour prou- 
ver l'excellence de son adresse dans l'art de la 
filouterie, les Grecs imaginèrent de dire que , 
le même jour de sa naissance, il vola le sceptre 
de Jupiter, le marteau de Vulcain , le trident 

(i) Varron , de Linguâ Latinâ,Vîh. 4, p- 9- Scaligeri , 
Conjectanea , Y>- i3. 



396 DES CULTES 

de Neptune , l'épée de Mars , les flèches et les 
bœufs d'Apollon, et la ceinture de Vénus. Il 
était convenable de supposer à un voleur dieu 
des exploits merveilleux et bien supérieurs à 
ceux des voleurs hommes. 

Pour expliquer cette partie de la Fable de 
Mercure, il suffit de rappeler les diverses ins- 
titutions établies sur les frontières , et le grand 
nombre d'individus qu'elles devaient y attirer ; 
il suffit de dire que là régnaient une confusion , 
un désordre favorable aux voleurs ; que là 
étaient les grandes routes , les voyageurs et les 
marchandises; que là se trouvait leur proie j et 
que c'était là qu'ils devaient accourir de toute 
part pour s'en emparer. 

Une autre circonstance favorisait le séjour 
des voleurs sur les frontières : elles étaient 
consacrées par le culte j et l'on sait que , dans 
les religions anciennes, ainsi que dans quelques 
religions modernes, les lieux sacrés offraient 
aux criminels poursuivis un asile inviolable. 
Le dieu les mettait à l'abri des lois, et autori- 
sait leur délit en assurant son impunité. On 
voit maintenant quels furent les élémens sim- 
ples de la fable de Mercure , qui donne à ce 
dieu le titre de patron et de protecteur des 
voleurs. 

Mercure était lim>enteur des lettres : il forma 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 597 

les langues , donna de la régularité aux dia- 
lectes grossiers qui étaieiit en usage; inventa 
les premiers principes de Vastronomie. Enfin , il 
n'est point de sciences divines et humaines 
qu'il n'ait découvertes ou enseignées. 

Ces brillantes attributions ont une origine 
aussi simple que celles des autres dont j'ai parlé; 
et ce sont encordes frontières et les monumens 
qui y étaient élevés qui vont nous la faire con- 
naître. Les pierres ou colonnes qui servaient de 
bornes offrirent le premier dépôt des connais- 
sances humaines, et furent pour ainsi dire la 
bibliothèque la plus antique des nations, parce 
que c'était sur ces colonnes terminales que l'on 
gravait toutes les découvertes faites dans les 
sciences et dans les arts, les lois, les grands 
évènemens, les principes politiques, moraux 
et religieux. On voyait les philosophes , les sa- 
vans , les historiens, les princes , les législa- 
teurs venir consulter ces inscriptions , et y pui- 
ser les principes de leur doctrine ou des règles 
de conduite. C'est pourquoi la Fable, consi- 
dérant Osiris comme un roi , dit que Mercure 
était son conseiller. 

Mercure inventa l'astronomie. D'après un 
passage de Manethon , cette invention s'expli- 
que par l'inscription des découvertes astrono- 
miques gravées sur des colonnes. « Thoth (ou 



SgB DES CULTES 

» le Mercure égyptien ) avait , dit-il , trouvé 
)) ou inventé des colonnes sur lesquelles il avait 
» ordonné que l'on gravât les décrets des as- 
j) très (i). » Voilà la gravure des découvertes 
astronomiques sur des colonnes de Thoth ou 
de Mercure clairement attestée. Un autre pas- 
sage de Sanchoniaton dit que Thoth tira le 
portrait des dieux pour en faire les caractères 
sacrés des lettres (2). 

Les dieux ne pouvaient être que les astres , 
dont le culte fut très-ancien en Egypte. Tirer 
le portrait de ces dieux astres , c'était repré- 
senter , par des signes graphiques et caracté- 
ristiques, le soleil, la lune , les planètes, les 
signes du zodiaque , etc. Ces signes servirent à 
former des lettres , et devinrent les premiers 
hiéroglyphes ou caractères sacrés. 

Ces caractères hiéroglyphiques , sous des 
figures d'animaux^ jadis fétiches des Égyptiens, 
comme le pense le président de Brosses (5), 
représentèrent les astres , leur cours annuel, et 
formèrent le plus ancien descalendriers comme 
laplus ancienne des écritures. Ces figures étaient 

( I ) Cité par Court de Gebelin , Allégories Orientales^ 
Histoire de Mercure , p. i4i. 

(2) Eusèbe, Prœparat , evangel. , hb. i , cap. g. 

(3) Du Culte des dieux fétiches. 



ANTERIEURS A HDOLATRIE. Sgg 

même les seuls caractères qui existassent, lors- 
que les Phéniciens rendirent ces découvertes 
portatives , en inventant des caractères plus 
simplifiés, tracés sur le papy rus, dont on forma 
des volumes ; mais avant cette découverte, que 
les Égyptiens adoptèrent dans la suite , c'était 
sur les tlîoths, sur les rochers on pierres mo- 
numentales , et dans l'intérieur des cavernes 
sacrées , des adjtes ou lieux secrets des tem- 
ples , qu'ils gravaient leurs découvertes dans 
les sciences (i). 

La découverte des Phéniciens étant admise 
en Egypte , on y transcrivit sur des volumes 
les inscriptions dont étaient chargées les pierres 
monumentales^ ou les thoths. Ces volumes ou 
rouleaux s'élevaient au nombre de plus de 
trente mille , que l'on conservait religieuse- 
ment dans les temples. Clément d'Alexandrie 
parle d'une procession que faisaient, encore de 
son temps, les prêtres égyptiens, dans laquelle 

(i) C'est ce qu'exprime Lucain dans ces vers : 

Phœnices primi , famœ si creditiir, ausi 1^ 

Mansuravi rudibus rocem signare figuris . 
Wonduni flumineas Memphis contexere biblos 
IVouerat : et saxis tantum , volucresqtie ferœque , 
Sculptaque sen^abant magicas animalla linguas. 

Pharsal. , lib. 3. 



4oO DES CULTES 

ils portaient fort religieusement quarante-deux 
de ces volumes attribués à Thoth ou à Mer- 
cure. Ces livres, qui étaient copiés sur les ins- 
criptions des pierres appelées ifioth , conte- 
naient, suivant le même écrivain, des hymnes 
en l'honneur des dieux ; des instructions pour 
les rois , pour les prêtres ; des élémens d'astro- 
nomie et de cosmographie ; le rituel et le cé- 
rémonial. Six de ces livres renfermaient des 
principes de médecine, des notions sur la cons- 
truction du corps , sur les maladies , sur les 
instrumens curatifs et les remèdes (i). Ces ou- 
vrages, présumés de Thoth, portèrent le nom 
de ce prétendu auteur; mais, suivant le génie 
allégorique des Orientaux, qui tendait à tout 
personnifier, les Egyptiens imaginèrent deux 
divinités Thoth. Celle qui consistait dans les 
colonnes de pierre, chargées d'hiéroglyphes ou 
de caractères sacrés, constituait l'ancien Thoth, 
ou Thoth le père : il existait, dit-on, avant le 
déluge. Le Thoth qui consistait dans les livres 
où avaient été portées les inscriptions des 
colonnes était Thoth le fils : c'est le sens du 
passade de Manethon , cité par Eusèbe (2). 
On voit, parle dénombrement des différentes 

(i) Clément d'Alexandrie , Stromat ,\ïy. Ç>. 
(2) Prceparot, cvangel. , lib. i , cap. 9. 



ANTERIEURS A. l'iDOLATRTE. 4oi 

matières des livres sacrés de Tholh, qu'ils con- 
tenaient des principes sur toutes les sciences et 
les arts alors en vigueur; et l'on ne doit pas 
être surpris de ce que dit la Fable, qui nous 
représente Thoth , père ou fils , Hermès ou 
BlercurCy , comme l'inventeur des lettres, des 
sciences et des arts. Aussi ces thofhs pierres ou 
ces tlîoths livres étaient-ils consultés par les 
savans et les philosophes , même par ceux de 
la Grèce. « Si vous me proposez quelques ques- 
)) tions douteuses, dit Jamblique , nous les ré- 
» soudrons devant les colonnes Ôl Hermès , les- 
» quelles Platon , et avant lui Pj'tlmgore , con- 
» sultaient, et où ils puisèrent les élèmens de 
» leur doctrine (i). y) 

Ces inscriptions étaient également gravées 
sur les thoths et dans les temples. Gallien dit 
que toutes les découvertes dans les arts qui 
avaient obtenu l'approbation des savans étaient 
inscrites , sans nom d'auteur, sur les colonnes 
et dans les adjtes, ou lieux secrets consacrés au 
culte: de là vient que l'on a attrd^ué à Mercure 
un si grand nombre d'écrits (2). 

Les fastes de l'histoire étaient également 



O" 



(i) Jamblichus , de Mjslcriis , cap. 2. 
(2) Galenus , conlrà Julianum , lib. i, cap. i . Notœ 
in Jamblichum , p. 182. 

1 26 



^02 DES CLfLTES 

consignés sur les colonnes terminales. Lucien , 
dans son Traité sur les hommes qui ont vécu 
long-temps , discutant sur l'âge de Cyrus l'an- 
cien , roi des Perses , et voulant prouver que 
ce prince vécut jusqu'à l'âge de cent ans , et 
mourut de chagrin en apprenant que son fils 
Cambyse avait fait périr le plus grand nombre 
de ceux qui avaient eu part à son amitié , Lu- 
cien, dis-je , pour offrir la preuve de ces faits , 
invoque le témoignage des bornes et des co- 
lonnes limitantes, qui se trouvaient, dit-il, sur 
les frontières qui séparent l'Empire des Perses 
de celui des Macédoniens (i). 

Dion Chrysostôme rapporte qu'un prêtre 
égyptien disait que , dans l'ancien temps , l'his- 
toire d'Egypte avait été gravée sur les colonnes 
et sur les murailles des temples; que plusieurs 
faits inscrits sur ces colonnes paraissaient in- 
croyables , parce que l'ignorance et l'inertie 



(ï) OEuvres de Lucien ,, t. IV , p. 349- Son dernier 
traducteur semble ignorer l'usage général de ces colonnes 
limitantes et inscrites. Voici la note qu'il ajoute à ce pas- 
sage : « Ces bornes étaient vraisemblablement des co- 
» lonnes qui servaient à marquer les limites , et sur les- 
» quelles on avait gravé le récit abrégé des difîérens 
» évènemens. Je n'ai rien trouvé de précis sur ces 
» bornes. » 



INTÉRIEURS A l'iDOLA.TRIE. 4o5 

des hommes en avaient laissé altérer les carac- 
tères (i). 

Des Phéniciens , mis en fuite par les Israé- 
lites, qui s'emparèrent les armes à la main de 
leur terre natale, vinrent se réfugier et s'éta- 
blir en Afrique , et y élevèrent deux colonnes , 
sur lesquelles ils inscrivirent cet événement 
historique. Elles existaient encore du temps de 
Procope , qui en rapporte l'inscription , dont 
voici le sens : Nous sommes ceux qui avons 
fui devant le brigand Josué , fds de Nun (2). 

On gravait aussi les lois sur ces colonnes en 
pierre. Un passage du Deutéronome, déjà cité, 
prouve que les Israélites, sans doute à l'imita- 
tion des Égyptiens , écrivaient leurs lois sur 
des pierres brutes, qu'ils appelaient autels. Ce 
même passage nous instruit du procédé em- 
ployé pour exécuter ces inscriptions. On en- 
duisait la pierre de mastic ou de chaux , et on 
écrivait sur cet enduit (5). 

L'abbé Anselme , à propos des monumens 

( I ) Egidii MeJiagii, Ohsen>ationes in Diogenis Laertii, 
lib. i , sect. go , p. 52. 

(2) Procope, Hist. vandal. , lib. 2. Quinzième Mé- 
moire sur les Phéniciens , par l'abbé Mignot {Méw. de 
VÂcad. des inscript. , t. XXXVIII , p. 116. Mém. ). 

(3) Voyez ci-dessus , cliap. i3,p. 217. 



4o4 1>KS CULTES 

qui ont servi aux premiers historiens, n'oublie 
point de parler des colonnes limitantes sur les- 
quelles les anciens inscrivaient tout ce qui 
pouvait contribuer au progrès des connais- 
sances humaines. 

(( On écrivait sur ces colonnes, dit-il , les lois 
)) et les coutumes des pays ; et l'on ne voit que 
)) Lycurgue qui ne voulut pas se soumettre à 
)) cet usage , pour contraindre les Lacédémo- 
» niens à les apprendre par cœur. On y écrivait 
» les traités et les alliances; et, au rapport de 
» Thucydide , c'était une pratique générale- 
» ment établie dans les plaines d'Olympe, dans 
» l'Isthme, dans l'Attique et par-tout ailleurs. 
)) Dans l'ile de Crète , on voyait écrits sur des 
» colonnes les rites qu'observaient les Cory- 
)) hantes pour célébrer les fêtes de Cybèle ; et 
» Diodore de Sicile parle d'une colonne érigée 
» en l'honneur d'Isis et d'Osiris, avec une ins- 
» cription en lettres sacrées des Égyptiens. 
» Ainsi l'histoire ancienne se lisait par-tout en 
)) caractères durables. Les noms de ces restes 
« antiques se sont conservés; et on les a tou- 
» jours connus par tradition (i). )) 

(i) Seconde Dissertation sur les momnnens qui ont 
servi de mémoires aux premiers historiens , par l'abbé 
Anselme. ( Mém. de V Acad. des Inscript. , t. VT , 
p. 9 et lo ). 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 4o5 

Suivant Platon, les inscriptions que portaient 
les Hermès y chez les Grecs, contenaient aussi 
des principes de morale et de philosophie. Il 
dit qu'en voyageant dans l'Attique , si l'on se 
donnait la peine de lire toutes les inscriptions 
en vers élégiaques gravées sur les kermès ou 
les pierres carrées dressées le long des grandes 
routes , on pourrait faire un cours de morale. 
Il ajoute que ces inscriptions contenaient les 
élémens de la philosophie et des préceptes de 
sagesse. 

Proclus, dans son commentaire sur le Timée, 
dit que, chez les Égyptiens, l'histoire est écrite 
sur les colonnes, et qu'on y voit gravé tout ce 
qui peut exciter l'admiration des hommes tant 
dans les événemens que dans les inventions 
nouvelles. 

Un magicien de Babylone, nommé Acicaros, 
avait gravé sur une semblable colonne des pré- 
ceptes de la science qu'il professait. Démocrite 
les traduisit , et les inséra dans ses livres de 
magie (i). 

Les Orientaux ne sont pas les seuls peuples 
qui aient consigné les événemens politiques 
sur des pierres limitantes. 

Les Romains étaient dans le même usage y 

(i) Clément d'Alexandrie, Stromat. , lib. i . 



4o6 «ES CULTES 

mais leurs inscriptions présentaient plus rare- 
ment que chez les Grecs des préceptes de phi- 
losophie et de morale : elles contenaient des 
faits historiques, et, le plus souvent, des objets 
de pure utilité. Les inscriptions de leurs bornes 
offraient quelquefois la donation d'un fonds , 
dont la surface y était spécifiée. Une pierre^ 
élevée sur les limites des Génois et des Véitu- 
riens , portait une table de bronze , où était 
inscrite la sentence rendue l'an 607 de Rome , 
sous le consulat de L. Cœcilius Métellus et de 
Quintus Mutius Scœvola , qui fixait les limites 
du territoire de ces deux peuples (i). 

Les Celtes , les Anglo-Saxons , les peuples 
du Nord , lorsqu'ils eurent acquis la connais- 
sance des lettres, adoptèrent aussi l'usage d'ins- 
crire sur des pierres ou des colonnes rusti- 
ques les principaux évènemens de leur histoire ; 
Borlase et Olaûs Magnus en rapportent des 
exemples. Ces inscriptions attestent quelques 
victoires éclatantes, lamortde quelques braves, 
mais ne contiennent ni principes de philoso- 

( I ) La table de bronze qui contenait cette sentence fut 
déterrée dans le territoire de Gênes , en i5o6. ( Second 
Mémoire sur V autorité et V usage des Inscriptions , par 
M. Bouchard. Mém. de V Institut national^ Sciences 
morales et politiques , t. V, p.. lôg ). 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 407 

plîie et de morale , ni découvertes dans les 
sciences; parce que, chez des peuples ignorans 
et guerriers , le courage est la seule science , 
le succès la seule gloire , la force et la puis- 
sance la seule règle de morale. 

C'est par ces inscriptions religieuses, scien- 
tifiques, morales, politiques, historiques, dont 
étaient chargées les pierres limitantes, appelées 
thoth ou hennés y que s'explique cette partie 
de la fable de Mercure , qui attribue à cette 
divinité l'invention des lettres, des sciences et 
des arts. 

Si le génie de la langue allégorique des 
Orientaux pouvait sans effort animer, diviniser 
même une pierre brute ; si l'imagination des 
peuples pouvait se prêter à cette métamorphose 
choquante , à plus forte raison cette langue 
pouvait annoncer, et cette imagination pou- 
vait porter à croire que les inscriptions gravées 
sur ces pierres érigées en dieu étaient l'ou- 
vrage de ce même dieu. 

îSous venons de voir que les principaux 
traits de la fable de Thoth , à' Hermès ou de 
Mercure y que les élémens qui constituent cette 
divinité, se rapportent parfaitement aux pierres 
limitantes, aux frontières et aux différentes 
institutions religieuses ou civiles qu'on y avait 
établies. 



4o8 DES CULTES 

Mercure tsi, en eiFet, le dieu des frontières , 
parce que les pierres limitantes adorées sous 
son nom y sont placées. Il présidait aux Jiégo- 
ciations politiques , aux grandes assemblées , 
aux cérémonies religieuses , aux jeux sacrés , 
parce que toutes ces institutions se trouvaient 
réunies sur les frontières. 11 était le dieu des 
foires et des marchés , et par conséquent des 
marchands, des voyageurs qui s'y rendent, des 
voleurs et des courtiers de prostitution qui les 
fréquentent, et des chemins qui y conduisent, 
parce que les foires et les marchés étaient éta- 
blis sur les frontières. Il conduisait les âmes 
des morts aux enfers, parce que les tombeaux 
étaient sur les frontières. Enfin , il avait in- 
venté les lettres, les arts, les sciences, parce 
que les pierres placées sur les frontières of- 
fraient le plus ancien dépôt des connaissances 
humaines , et que les inscriptions dont elles 
étaient chargées contenaient, comme je l'ai 
prouvé , des principes de tous les arts et de 
toutes les sciences. 

Voila Mercure tout entier, et sa fable toute 
entière ; voilà son origine découverte sur les 
frontières. Frontière et borne sont les mots de 
l'énigme mythologique la plus difficile à expli- 
quer, et indiquent le seul cadre où, sans effort 
et sans vide , puissent se caser les fonctions 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 4or) 

nombreuses et incohérentes de Mercure. C'est 
en vain qu'on chercherait à lui apphquer 
d'autres systèmes interprétatifs ; jamais on ne 
pourra, avec autant de justesse, faire corres- 
pondre «ÊTS un seul objet l'ensemble des élé- 
mens disparates qui constituent cette divinité. 

Quelle que soit l'évidence des preuves que 
j'ai fournies pour arriver à ce résultat nou- 
veau, je prévois une objection, et je vais y 
répondre. 

(( Mercure, pourra-t-on m'objectcr, est le 
» nom d'une planète. N'est-ce pas cette pla- 
)) nète, plutôt que la pierre limitante, qui a 
» été l'origine de cette divinité ? » 

J'oppose à cette objection le principe que 
j'ai posé au commencement de cet ouvrage ; 
et je réponds que le fétichisme est d'une insti- 
tution plus ancienne que l'astronomie ; que le 
culte des pierres a existé antérieurement au 
culte des planètes ; que ces pierres adorées 
avaient un nom avant que les révolutions cé- 
lestes fussent observées et connues; et que, par 
conséquent, les planètes, moins anciennement 
connues , n'ont pu fournir leurs noms à des 
pierres, adorées long -temps avant les pla- 
nètes. 

Celle que nous nommons Mercure ^ les Grecs 
l'appelaient Hermcs , les EgyptieHS Thoth. Les 



4lO DES CULTES 

Hermès et les Thoths étaient incontestable- 
ment^ depuis la plus haute antiquité, despierres 
ou des colonnes limitantes. Doit-on en conclure 
que c'est cette planète qui a fourni son nom , 
qui a communiqué sa divinité à c||b pierres 
Thoths ou Hermès ? ^^ 

Le nom de Mercure a été donné non-seu- 
lement à une planète , mais encore à un jour 
de la semaine, à un des métaux, à un ouvrage 
périodique, à un homme qui exerce un com- 
merce infâme. Pourrait-on en conclure que 
c'est le jour de la semaine , l'ouvrage pério- 
dique, l'homme au commerce infâme, qui ont 
donné ce nom à la planète, ou à l'objet adoré 
sous le même nom ? Ce serait une absurdité , 
parce que toujours les institutions récentes 
empruntent leurs dénominations des institu- 
tions plus anciennes. 

D'ailleurs , comment pourrait-on appliquer 
la fable de Mercure à la planète de ce nom ? 
Quels rapports, je le demande, peut-on trou- 
ver entre cette planète et les chemins , les 
morts , les marchands , les voleurs , les pros- 
tituées, les négociations et les sciences i 

Je dois ici répéter ce que j'ai déjà exprimé 
en parlant des fétiches artificiels des planètes. 

« Ces planètes, ayant, comme le soleil, un 
» cours réglé, furent, ainsi que cet astre, con- 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 4i i 

)) sidérées comme des divinités. Il fallut leur 
» donner des noms. Chaque nation de l'Orient , 
» à cause de la diversité des langues, exprimait 
» le mot générique dieu par un nom différent. 
» On choisit les noms des fétiches les plus cé- 
» lèbres parmi ces nations, et on les appliqua 
)) aux nouvelles divinités : ainsi ces planètes 
» reçurent les dénominations des fétiches déjà 
)) adorés. De quelle autre qualification eût-on 
» pu honorer ces divinités célestes , si ce n'est 
» de celle que portaient des divinités exis- 
» tant sur la terre, et qui seules étaient ca- 
» pables d'inspirer un sentiment religieux (i)? » 

Aussi les anciens distinguèrent-ils deux Mer- 
cures : l'un était la pierre fétiche qu'ils nom- 
mèrent Mercure terrestre ; l'autre était la pla- 
nète qu'ils nommèrent 3Iercure céleste. 

Je ne suis pas le premier qui ait manifesté 
cette opinion : le président de Brosses cite plu- 
sieurs faits qui prouvent que les noms des 
dieux fétiches ont passé aux dieux célestes. 
H Une pierre carrée, dit-il, fut nommée As~ 
n tartée ou. Pénus-Uraiiie , c'est-à-dire, Vénus- 
» Céleste. Aglibel^, ou le dieu rond (Agii-Baal 
» rotundus dominus), pierre ronde en forme de 
)) cône, était la divinité des fétichistes d'Emesse, 

(i) Voyez ci-dessus chap. Vil, p. io5. 



4l2 DES CULTES 

» tandis que les sabéistes de Palmire adoraient 
» le soleil sous le même nom , comme nous le 
» voyons sur un marbre de cette superbe ville, 
» où l'on a représenté deux figures du soleil , 
» avec l'inscription grecque : Aglibel et Mala- 
» chebely dieux du pajs (i). » Ainsi une pierre 
carrée a donné son nom à la planète de Vénus, 
et une pierre ronde au dieu Soleil. 

Je reviendrai dans la suite sur Mercure : on 
verra quelle métamorphose firent subir à la 
pierre fétiche qui constituait sa divinité les 
progrès des cultes et des arts d'imitation. 



(i) Du Culte des dieux fétiches , p. 122 , I24- 



aîvtÉkteiirs \ l'tdolatrte. 4i5 



>A^^^sv>^^>s\sv>s^ivx^sv>^sv>^s\l>^^^^^'v^sv'vv\l^s^sv'v^sv"vvv'v^sv,'^^? 



CHAPITRE XXI, 



De quelques autres divinités auxquelles les pierres limi- 
tantes ont donné naissance , et notamment de la 
divinité J^éniis et de son culte. 



On a VU que les divinités identiques Thothy 
Hermès , Terme y Mercure _, n'étaient pas les 
seules dontles nomsfurentappliqués auxpierres 
limitantes ; que plusieurs pierres en forme de 
pyramide , de cône , de cube ou de colonne , 
étaient adorées sous les noms d'autres divinités. 
A quelle cause doit-on attribuer cette diversité 
de noms appliqués à des dieux liomogènes , si 
ce n'est à la diversité des langues de chaque 
nation , à leur manière d'exprimer la même 
chose par un mot différent ? 

Des dénominations ont sufli souvent pour 
composer des divinités. 

Si le nom d'un objet adoré dans un pays 
était introduit dans un autre où ce même objet 
était adoré sous un nom différent, il devenait 



4l4 ^^^ CLLTES 

alors une divinité nouvelle. C'est ainsi que les 
Grecs, grands recollecteurs de dieux étran- 
gers, eurent plusieurs divinités de la mer^ du 
soleil et de la lune, etc. Quelques nations, 
aflPectionnant plus particulièrement une cer- 
taine dénomination divine , l'appliquaient in- 
distinctement aux objets de son culte : c'est 
pourquoi il y eut des pierres qui portèrent , 
dans certains pays, les noms de Jupiter^ à'Apol- 
loji; dans d'autres ceux de Junon, de Cupidoji ; 
et dans plusieurs autres celui ôH Hercule , dont 
les colonnes fameuses , existant en plusieurs 
lieux de la terre , me portent à croire que ce 
dieu de la force , avant d'être pris pour l'em- 
blème du soleil, a été une ancienne divinité des 
bornes (i). 

De tels exemples, peu nombreux, ne pré- 
sentent qu'une faible exception à la règle gé- 
nérale , et prouvent que la divinité Mercure a 
prévalu sur toutes les autres , qu'elle a éclipsé 
ses concurrens , et qu'elle a maintenu son au- 
torité sur lesfrontières , et sur les institutions 
variées qui y furent établies. 



(i) J'ai cité plusieurs faits qui le prouvent, p. 182, 
J'ajouterai qu'il n'y a pas loin de fanum Hercolis à 
fanum Mercolis , d'une pierre limitante consacrée à 
Hercule, à celle qui l'est à Mercure. 



ANTÉRIEURS A. l'idolâtrie. 4i5 

Il est cependant une divinité qui long- 
temps a rivalisé avec Mercure, et qui, sous un 
nom différent , avait des rapports très-marqués 
avec ce dieu : comme lui , elle n'était qu'une 
pierre ; comme lui , elle a donné son nom à 
une planète; et , comme lui , elle a joué un rôle 
brillant dans la mythologie des Grecs, qui lui 
ont fait subir la métamorphose la plus heureuse. 
Le culte dont elle fut honorée doit paraître fort 
étrange à nos yeux. Cette considération et ses 
rapports avec Mercure me déterminent à cher- 
cher son origine , la cause de sa métamor- 
phose, et le motif de sa fable. J'ai promis d'ail- 
leurs, au commencement de cet ouvrage, en 
parlant de la planète de Vénus, de prouver 
que cette divinité ne différait de Mercure ni 
parla forme, ni par la matière; qu'elle n'était, 
comme lui, qu'une espèce de fétiche artificiel : 
je dois remplir ma promesse. 

Armé du flambeau de l'austère vérité , je 
vais dévoiler des mensonges chéris, dépouiller 
T^énus de tous les ornemens que les Grecs lui 
ont généreusement prodigués , et mettre au 
jour sa nudité originelle , nudité bien diffé- 
rente de celle que Praxitèle offrit aux yeux des 
Gnidiens enchantés. 

Fuyez donc colombes lascives et caressantes, 
troupes volages des Ris et des Amours; tombe, 



4l5 DES CULTES 

ceinture des Grâces, célébrée par le pinceau 
du divin Homère ; disparaissez , souris volup- 
tueux; formes pures, élégantes, enchanteresses ; 
beautés parfaites, douces illusions, séduisantes 
chimères, enfans de l'imaguiation féconde des 
poètes et des statuaires : la vérité s'avance; et 
le nuage brillant qui cachait la naissance de la 
mère des Amours va se dissiper , et ne laisser 
voir dans celte divinité qu'une pierre brute, 
qu'une borne grossière. 

C'est dans la Chaldée , en Assyrie, que sem- 
ble avoir pris naissance le culte de cette divi- 
nité ; il se répandit en Arménie , dans l'Inde , 
en Syrie , en Phénicie , en Egypte , en Grèce et 
ailleurs. 

Une pierre brute constituait cette divinité. 
Maxime de Tyr dit que les anciens Arabes 
adoraient une grosse pierre carrée. Clément 
d'Alexandrie parle d'une pareille pierre ; et 
Suidas en donne les dimensions : elle est carrée; 
sa hauteur est de quatre pieds , et sïi largeur de 
deux. Eutymius Zygabenus donne le nom de 
Vénus à une semblable pierre : il dit, que si on 
l'observe avec attention , on y voit quelques 
traits qui paraissent annoncer la tête de la 
Vénus que les Ismaélites adoraient autrefois. 
Cette dernière pierre, appelée j(l5r<^c^^rt/i , reçut 
des Arabes un culte qui , quoiqu'altéré par le 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. /^ij 

mahométisme, n'a pas encore cessé d'exister. 
Le catéchisme desSarrazins prononce anathême 
contre ceux qui adoreront une grande pierre 
qui esta laMecque, et qui représente P^énus^i). 
Les Arabes musulmans l'adorent encore au- 
jourd'hui, et la nomment, h cause de sa cou- 
leur noire , Hadjer iil-esswed. Elle est placée 
à un des angles contigus à la porte, et au dehors 
du sanctuaire de la Mecque , appelé Kéabé on 
Maison de Dieu. Les pèlerins , qui abondent 
dans celte ville sainte, ne manquent jamais de 
venir l'adorer : ils croyent que la parole de 
Dieu existe en elle (2). 

Une autre pierre de forme pareille , mais de 
couleur blanche , est conservée respectueuse- 
ment au même lieu, dans un coffre de fer, sous 
un dôme (5). On y voit aussi quelques traits 
qui j suivant la commune opinion, sont les 
restes de l'empreinte des pieds d'Abraham. 

On voyait en Syrie et en Arabie plusieurs 
autres pierres qui étaient autant de divinités. 

(i) Selden, Je Dis Sjris , cap. IV, de Venere Sj- 
riacd , p. 216, 217. — Dictionnaire Je Bayle , article 
Agar , note K. 

(2) Tableau général de V Empire Ottoman ^ pai 
d'Ohsson , t. III, p. 78, 74- 

(3) Vojage dans Vile de Chjpre , la Sjrrie , etc. , par 
l'abbé Mariti , t. ÏI, p. 235. 

I. :i7 



4l8 DES CULTES 

Je ne m'y arrêterai point. Il me suffit que di- 
vers écrivains de Fanliquité et du moyen âge 
s'accordent à donnera quelques -unes de ces 
pierres le titre de Vénus ; et je passe au culte 
qu'on rendait en ces pays à cette déesse ou k 
ces pierres. 

Une pierre carrée ou longue, quoiqu'elle 
soit érigée en divinité, n'a point de sexe; aussi 
les écrivains de l'antiquité qui ont parlé de ces 
Vénus asiatiques furent -ils long-temps incer- 
tains sur la question de savoir si elles étaient 
dieux ou déesses. 

La Vénus de Syrie était, en conséquence, 
considérée comme ayant les deux sexes ; et, 
lorsqu'on célébrait ses mystères, les hommes 
prenaient les vêtemens des femmes , et les fem- 
mes ceux des hommes. Les prêtres de cette 
déesse, en Assyrie, remplissaient ordinaire- 
ment les fonctions de leur ministère avec des 
habits de femmes : cet usage était fort ancien ; 
car Moïse, voulant prémunir les Israélites con- 
tre les cultes du pays, leur défend ces traves- 
tissemens(i). La plupart des Grecs déclarèrent 
Vénus du sexe féminin; et les Romains adop- 
tèrent cette décision. 

Une des principales cérémonies du culte de 

(i) Deutéronome , chap. 22 , v. 5. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 419 

celte divinité, celle qui lui a valu chez les 
Grecs les titres de Reine de la Beauté , de 
Déesse des Amours et de la Volupté , consistait 
dans une prostitution religieuse ; et l'on con- 
sacrait le prix de cette prostitution à la divinité 
et à l'entretien de son culte. 

Ces cérémonies étaient en vigueur dans le 
pays de Chanaan , avant que les Israélites y 
entrassent : Moïse en prévint son peuple , afin 
qu'il ne s'abandonnât point à de telles abomi- 
nations, (c II n'y aura point, dit-il, de femmes 
» prostituées parmi les filles d'Israël , ni de 
>-> fornicateurs parmi les enfans d'Israël. Vous 
» n'offrirez point dans la maison du Seigneur, 
» votre Dieu, la récompense de la prostituée, 
» ni le prix du chien (i). » 

On voit, par ce précepte, que ce n'était pas 
seulement les filles , mais aussi les jeunes gar- 
çons qui se livraient à cette infâme dévotion. 
Malgré ces défenses, les Israélites forniquèrent, 
comme les peuples chez lesquels ils étaient 
établis , et furent de fervens adorateurs de 
Vénus. Aza , roi de Juda, chassa du pays de sa 
domination les ministres de ce culte infâme; 
Josaphat, son fils, en extermina un grand nom- 
bre. Ces exemples produisirent peu d'effet; car 

(i) Deuiéronome , chap. 23, v. 17, 18. 



420 DES CULTES 

ies prostitutions recommencèrent; et le temple 
même du Seigneur en fut le théâtre. 

« Josias , dit l'auteur du quatrième livre des 
» Rois, abattit les cabanes des efféminés qui 
» étaient dans la maison du Seigneur, pour 
r lesquels il y avait des femmes qui travail- 
» laient à faire des tentes en l'honneur à^As- 
» téra (i). » 

uéstéra, Astaré ou Aseroih était la Vénus des 
Sidoniens. Il paraît que les filles et les garçons 
venaient, h un certain jour de fête, construire 
des cabanes ou des tentes dans le temple même 
du Seigneur , et s'y livraient dévotement aux 
caresses des étrangers qui payaient leurs fa- 
veurs. 

A Biblos , on offrait à la même déesse de pa- 
reils sacrifices. Les femmes de cette ville de- 
vaienï se prostituer ou couper leurs cheveux; 
celles qui étaient jalouses de garder leur che- 
velure devaient , pendant un jour entier, se 
prostituer aux étrangers; et le profit qui ré- 
sultait de cet acte de religion était employé aux 
frais des sacrifices. Les mêmes pratiques reli- 
gieuses et obscènes avaient lieu dans le tem- 
ple d'Héliopolis en Phénicie ; dans celui des 
Aphaques , situé sur le mont Liban , entre Bi- 

(i) iîoi>, liv. 4 >cliap- 23 , V. 7. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 421 

blos et Héliopolis. C'était un usage général eu 
Phénicie, dit saint Augustin : toutes les filles se 
prostituaient en cérémonie avant d'être ma- 
riées ; et le prix de leur prostitution était offert 
à la divinité. 

A Babylone , selon Hérodote et Strabon , 
toutes les femmes étaient obligées devenir, 
une fois dans leur vie, livrer leurs charmes au 
premier venu dans le temple de la déesse Mj~ 
litta ; car les Assyriens donnaient ce nom à 
Vénus. Les femmes riches pouvaient seules 
s'exempter de cette formalité , en se faisant 
porter dans des litières jusqu'à l'entrée du tem- 
ple. Les autres y arrivaient couronnées de 
fleurs, s'exposaient aux regards, et attendaient, 
avec impatience , le choix des étrangers qui 
circulaient sous les portiques et les allées d'ar- 
bres dont le temple était environné. Ces jeunes 
filles ne pouvaient ni repousser les caresses , 
ni la somme, tant modique fût-elle, de ceux 
qui les avaient choisies ; et elles ne devaient 
rentrer dans leurs maisons qu'après avoir com- 
plètement satisfait à la loi. Les belles ne sé- 
journaient guère dans le temple j les laides y 
attendaient jusqu'à deux ou trois années (i), 

(1) Hérodote, Clio , liv. 1 , sect. 19g 



422 DES CULTES 

Les filles de la Lydie, suivant Élien et Hé- 
rodote , celles d'Arménie, suivant Strabon , et 
celles de Naucratis,en Egypte, suivant Hé- 
rodote ^ faisaient h leurs déesses le même sa- 
crifice. 

Justin, en rapportant les causes delà fon- 
dation de Cartilage, dit qu'Elissa, après que 
son frère Pygmalion , roi de Tyr , eut fait as- 
sassiner son mari Acerbus, fuyant Tyr et ce 
frère qu'elle avait en horreur , aborda , avec 
plusieurs Tyriens, dans l'île de Chypre. Elle dé- 
barquait au moment où les jeunes Cypriotes, 
envoyées par leurs parens au bord de la mer, 
se présentaient aux étrangers, et leur offraient 
la jouissance de leurs charmes pour gagner 
leur dot. 

Elissa fit choix de quatre-vingts de ces ga- 
lantes Cypriotes , les embarqua sur ses vais- 
seaux , et les unit aux jeunes Tyriens qui l'ac- 
compagnaient. Du fruit de ces mariages, elle 
espérait peupler une ville qu'elle se proposait 
de bâtir. Elle débarqua en Afrique, et fonda 
Cartilage. 

Les jeunes Tyriens et les Cypriotes leurs 
épouses , premiers habitans de cette ville , si 
fameuse depuis , n'avaient pas renoncé à ses 
usages quoiqu'ils eussent abandonné leur pays : 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. /p^ 

celui qui obligeait les jeunes filles d'aller sa- 
crifier à Vénus les prémices de leur jeunesse , 
y fut mis en vigueur. 

Non loin de la nouvelle ville , était sur les 
bords de la mer un lieu consacré à Vénus : il 
fiit appelé Sicca F^eneria. Là étaient dressées 
des tentes où les jeunes Carthaginoises ve- 
naient, sous les auspices de la déesse, se livrer 
religieusement aux caresses brutales des voya- 
geurs j et l'argent qu'elles recueillaient de la 
vente de leur virginité servait à les marier. 

Cette cérémonie religieuse était nommée par 
les Hébreux , et sans doute par les peuples voi- 
sins , succoth benoth : mots que l'on interprète 
par les tentes dessilles. Quelques savans pen- 
sent que succoth signifie tente ^ et benothla di- 
vinité ou la pierre honorée par ces prostitu- 
tions. Quoi qu'il en soit, il paraît certain quç 
benoth est l'origine du nom Vénus (i). 

(i) Il est très-fréquent de trouver, dans les anciens 
écrivains , le B changé en V : ainsi de Benoth on a fait 
p^enothj on sait que le théla final est souvent prononcé 
comme le sigma. Suidas appelle Vénus , Benos ; et dans 
l'inscription d'une médaille de Julia Augusta , femme de 
Septime-Sévère , le nom de Vénus est écrit Venos. Ainsi 
il est absurde de dire que Vénus dérive de Venire ou de 
Venustas , comme je l'ai lu quelque part : c'est plutôt 
Venustas , un des attributs de la déesse de la beauté , qui 



/^'24 I^KS CULTES 

Entre plusieurs raisons qui me font croire 
cette origine bien fondée , je me bornerai à 
dire que ces mots succoth benoth , employés 
par le texte hébreux, ont été, dansPtolomée 
et dans Valère Maxime , lorsque ces auteurs 
parlent du lieu que les Carthaginois consacrè- 
rent au culte de Vénus, traduits par ceux-ci : 
Sicca Veneria. 

Il est très-probable que ce mot henoih, venu 
de la Syrie ou de la Phénicie , est passé à Car- 
thage avec quelque altération , et de là s'est 
établi dans la grande Grèce et dans l'Étrurie , 
où il a été prononcé Vénus. 

Telles furent les prostitutions religieuses de 
jeunes filles, et je dirai même de jeunes gar- 
çons, qui méritèrent à cette déesse le titre de 
Mère des Amours , des Grâces et de la Vo- 
lupté. Je vais maintenant rechercher la cause 
de la fable grecque qui la fait naître de la mer 
ou de l'écume de ses eaux. 

Les Phéniciens transportèrent de leur pays 
dans les îles de la Grèce le culte de Vénus. Ce 

dérive de Vénus. Il est généralement reconnu que, lors- 
que deux mots qui expriment la même chose ont des 
rapports de consonnance , ils dérivent nécessairement 
l'un de l'autre. D'ailleurs, l'opinion que j'émets ici est 
celle de Selden, à' Elias Schedius ,àe l'abbé Mignot, et 
de plusieurs autres savans dans les langues orientales 



ANTÉRIEURS A. l'iDOLAïRIE. 4^5 

transport ne pouvait s'opérer que par mer : ce 
sont donc les eaux de la mer qui produisirent 
aux Grecs Vénus et son culte. L'imagination 
des poètes s'empara de ce fait simple pour l'or- 
ner de descriptions allégoriques, de mensonges 
brillans : ils la peignirent sortant de la mer, où 
elle était soutenue par une grande conque ma- 
rine, environnée de Tritons , de Néréides, des 
Amours, des Ris et des Grâces , et tenant sa 
chevelure d'une main , qu'elle comprime de 
l'autre, pour en faire écouler l'onde amère. 

Transportée par les Phéniciens, long-temps 
avant la fondation de Carthage , à Paphos dans 
l'île de Chypre, quelle fut cette déesse de la 
beauté? Sous quelle forme l'y adora-t-on?Elle 
s'y montra telle qu'elle était en Assyrie. Maxime 
de Tyr nous apprend qu'elle n'était qu'une 
pierre hlanche , de forme pyramidale , sem- 
blable aux pierres adorées en Phénicie , près 
desquelles les jeunes filles célébraient le suc- 
coth benoih ou le Sicca Veneria. Du temps de 
Tacite, elle n'était encore qu'une pierre. «Elle 
» n'a rien, dit-il, de la figure humaine, et sa 
» forme est celle d'une borne pyramidale. » 
Plusieurs autres écrivains de l'antiquité ren- 
dent le même témoignage (i). 

(i) Maxime de Tyr, Dissertation 38. — Tacite, .ff/x/. , 
liv. 2 , cbap. 3. 



426 DES CULTES 

Les monumens iiumismatiques s'accordent 
avec ces écrivains. Les médailles de Paphos et 
de Sardes représentent la mère des Grâces et 
de la Beauté sous la forme d'une borne. 

Ce qui prouve encore l'identité de la Vénus 
des Assyriens, des Phéniciens et de celle des 
Grecs , c'est que ces derniers lui rendaient un 
culte semblable. A Cythère, à Gnide, à Sanios, 
à Corinthe , à Amathonte , ainsi qu'à Paphos 
et ailleurs , les jeunes Grecques venaient sa- 
crifier à la déesse, avant leur mariage, les pré- 
mices de leurs charmes. 

Hérodote , après avoir décrit au long la cé- 
rémonie du sacrifice que les jeunes Babylo- 
niennes faisaient de leur virginité , ajoute : 
w Une coutume à peu près semblable s'ob- 
» serve en quelques endroits de l'île de Chy- 
» pre (i). » 

C'est à un certain Dexicréonte qu'on attri- 
bue l'abolition des prostitutions religieuses à 
Samos. 

On sait , d'ailleurs , que les ministres du culte 
de Vénus étaient des femmes qui^ à cette fonc- 
tion , joignaient le métier de courtisanes ; on 
sait aussi que les Grecs montraient souvent 
plus de dévotion pour les prétresses que pour 
la divinité. 

(1) Hérodote , liv. i, Clio,s,QCi. 199. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 4^7 

Ces prostitutions, dans le principe, n'avaient 
pour but que d'apaiser la Déesse des Amours, 
et de se préserver , par un sacrifice une fois 
fait, des désordres où les désirs impétueux en- 
traînent la jeunesse. Plusieurs écrivains de 
l'antiquité assurent qu'après s'être soumises à 
cette épreuve les femmes vivaient très-chas- 
tement; mais l'usage était trop voisin de l'abus 
pour qu'elles ne s'y laissassent pas entraîner. 
Quelques peuples , quelques sectes firent dé- 
générer une offrande religieuse en débauche ; 
et les passions effrénées, autorisées par le culte, 
se portèrent aux excès du plus crapuleux li- 
bertinage. Les mystères de la Vénus populaire, 
et ceux de Cotjttis ou Cotjtto, divinité du même 
genre ; ces assemblées nocturnes, où des per- 
sonnes des deux sexes , après avoir éteint les 
flambeaux , se livraient indistinctement à la 
fougue de leurs désirs; assemblées dont l'exis- 
tence est attestée par plusieurs écrivains de 
l'antiquité, et qui subsistent encore dans quel- 
ques parties de la Syrie, de la Perse et de l'Inde, 
sont les preuves de la dégradation et des suites 
funestes de l'usage antique des prostitutions 
religieuses (i). 

(i) Ces assemblées nocturnes, et les fornications con- 
fuses qui s'y commettaient , ont été i-eprochées aux pre- 



438 DES CULTES 

La divinité de Vénus, telle qu'on la repré- 
sentait et qu'on l'adorait en Phénicie et en 

miers chrétiens , à la secte des Adamites , et , avec plus 
de raison , aux sectateurs de Prodicus , ainsi qu'à un 
très-grand nombre de sectaires. Le pape Grégoire IX , 
dans une lettre qu'il écrit à Henri , empereur d'Alle- 
magne , parle d'une assemblée d'hérétiques qui , après 
avoir éteint les chandelles , se livraient à la luxure la 
plus honteuse. ( Thésaurus Anecdotorum , t. I, p. 952 ) - 

« Les Nézeires ou Nazaréins forment une secte par- 
» ticulière dans la Syrie, et vivent dispersés parmi les 
» mahométans , les druses et les chrétiens. Ils adorent 
» Dieu , et croient en Jésus-Christ, comme prophète, 
» élu pour instruire les hommes , et leur donner la loi. 
» Ils adressent indifféremment leurs prières aux apôtres, 
» à la vierge et aux anciens prophètes. Us pratiquent 
» le baptême d'immersion ; ils célèbrent la nativité , 
» l'ascension de Jésus-Christ , et quelques autres fêtes 
» instituées parmi nous. Ils en ont une singulière, qu'ils 
» appellent du nom delà Matrice. On les voit, dans 
» cette solennité , saluer les femmes avec un saint res- 
» pect , se prosterner devant elles , et embrasser affec- 
» tueusement leurs genoux : de là vient qu'on les nomme 
» Adorateurs de la Matrice. 

» Le libertinage est érigé en maxime par les Né- 
» zeires. Entre autres dépravations , ils admettent la 
» pluralité des femmes. Le jour de la circoncision, qui 
« commence leur année , on rassemble toutes les femmes 
» dans la salle du sacrifice ; on fenne les fenêtres , et ron 
'> éteint les lumières. Viennent ensuite les hommes ; et 
' cliacun d'eux prend , au hasard , la première femme 



ANTERIEURS A LIDOLATRIE. 429 

Assyrie , à Paphos , etc. , existe encore dans 
l'Inde. Le culte en est le même ; la déesse a la 

» qui lui tombe sous la main , sans s'inquiéter de la 
» connaître. 

» Cette abomination se renouvelle plusieurs fois l'an- 
» née , et particulièrement à la fête de la Matrice , en 
» mémoire de la création de l'homme et de la femme. Il 
» est d'usage que le chef de la loi y assiste avec son 
» épouse , obligée , comme toute autre , de se confondre, 
» dans la foule. 

» On croit que les Nézeires sont les restes des anciens 

» hérétiques hébionistes Cette nation est connue 

» en Syrie sous la dénoniination de Cirsundre , conçue 
" et formée de l'action d'éteindre les lumières. » [J^ojage 
dans Vile de Chypre , la Sjrie et la Palestine , par 
l'abbé Mariti , t. II, p. 62). 

Les Jésides , qui habitent les montagnes du Singiar , 
près des bords du Tigre , sont d'origine kurde , et étran- 
gers aux religions chrétienne et mahométane. Ils achè- 
tent de leur chef, une place en pai-adis et lui per- 
mettent de coucher avec leurs femmes ; ils ne prient ni 
ne jeûnent; ils n'ont ni livres ni temples. Ils adorent le 
diable, qu'ils appellent Monseigneur {Sielebi). «On 
» m'a dit qu'ils avaient , dans le Kurdistan , un émir ou 
» papa auprès duquel ils se rendent , un certain jour 
» de l'année , avec leur famille. Après un grand festin, 
» et dès que la nuit est venue , on éteint les lumières ; 
» et hommes et femmes se mêlent confusément. » 
( V^ojage de Constantinople à Bassora , en 1781 , par 
le Tigre et V Euphrate , par Sestini , p. i36, 189 ). 
Une secte d'Indiens pratique la même cérémonie , 



43o DES CULTES 

même forme. Dans une pagode de la ville de 
Bénarès, on voit une pierre noire cylindrique 
nommée Sib, ou Chwa ou Mahadeo : les hom- 
mes et les femmes vont en foule adorer cette 
pierre. Un autre monument de cette espèce se 
trouve à deux journées de la rivière de Gondec, 
près d'une place nommée Kesscrech : il pré- 
sente un cône haut de cent cinquante - huit 
pieds , et dont le diamètre de la base a trois 
cent soixante-trois pieds; c'est, dit un savant, 
l'image de Mahadeo, mère de toute généra- 
tion (i). On sait que Vénus était aussi la mère 
de toute génération. Mais voici ce que nous 
apprend encore un voyageur moderne sur un 
monument semblable : 

(( On peut juger que la Vénus de Paphos , 
» qui , selon Tacite , ne ressemble à aucune 
w figure humaine, tirait sa source de l'adora- 
» tion qu'on rendait , dans les Indes , à une 
» certaine idole qii',i ,s'élevant orbiculairement 

qu'ils nomment le sacrifice du Chati. Les brames , con- 
fondus avec les, parias , se réunissent pour manger les 
mets les plus sales , et affectent , dans ce festin , la mal- 
propreté la plus dégoûtante Tous les convives s'eni- 
vrent, et s'abandonnent ensuite aux excès de la plus 
infâme débauche. ( Vojez le Voyage au pays de Bam- 
bout, suivi d'Observations sur les castes indiennes). 
(i). Langlès, Notes sur Norden, p. 819. 



I 



ANTÉRTEURS A l'iDOLATRIE. 45 1 

d'une large base , vient se terminer en 
pointe. On a coutume , particulièrement sur 
les bords du Gange, de lui présenter les 
vierges avant de les livrer à leur mari. Ces 
)) idoles sont les copies de celle qui est adorée 
» par les Gentils ,sous le nom de Jaggernaut. 
n C'est une grande pierre noire pyramidale , 
« qu'ils prétendent être tombée du ciel, et 
» s'être miraculeusement présentée d'elle- 
» même au lieu on est le temple qu'on lui a 
» consacré. Cette pierre est le symbole dupou- 
» voir qui préside à la génération univer- 
)) selle (i). » 

Voilà bien les formes , les attributions , et le 
culte des Vénus d'Assyrie , de Phénicie et de 
Paphos. 

Le même culte existait en Amérique , dans 
le Pérou. Garcilasso rapporte que, chez les lia- 
bitans de quelques provinces de Colla , l'usage 
de prostituer les filles avant leur mariage était 
en vigueur. Les ïncas l'abolirent ; mais, leur 
puissance étant détruite, ces peuples rétablirent 
cette prostitution religieuse , qui avait pour 
eux deux puissans attraits : l'ancienneté et le 
plaisir. 

Je pourrais citer plusieurs autres exemples 

(i) Voyages aux Indes Orientales ,-^dx Henri Grosse- 



452 DES CULTES 

de ce culte ; mais ils n'ajouteraient rien aux 
preuves que je me suis proposé d'établir (i). 

Lorsqu'on eut transporté le nom de cette 
pierre divine à la planète que nous appelons 
Vénus , les peuples eurent deux Vénus expo- 
sées à leur adoration : l'une, qui était la pierre, 
fut nommée Vénus Terrestre ; ce fut celle qui 

(i) Je ne puis cependant me dispenseï- de citer ce pas- 
sage du premier Voyage de Cook autour du monde qui 
prouve que cet usage s'est étendu jusque dans les parties 
de la terre fort éloignées de l'ancien continent. Notre 
voyageur raconte qu'à Otaïti les liabitans de cette île 
célébrèrent, le i4 mai 1769, une fête pareille à celles 
dont je viens de parler. «Les Indiens, dit-il , après avoir 
» vu nos cérémonies religieuses dans la matinée , ju- 
» gèrent à propos de nous montrer les leurs qui étaient 
» très-différentes. Un jeune homme de près de six pieds, 
» et une jeune fille d'onze à douze ans, sacrifièrent à 
» Vénus devant nous , et devant un grand nombre de 
» naturels du pays , sans paraître attacher aucune idée 
» d'indécence à leur action , et ne s'y livrant , au con- 
» traire , à ce qu'il nous semblait , que pour se con- 
» forni'jr aux usages du pays. Parmi les spectateurs, il 
» y avait plusieurs femmes d'un rang distingué, et, en 
- particulier, Obéréa (reine d'Otaiti ) , qui , à pxopre- 
" ment parler , présidai t à la cérémonie, car elle donnait 
» à la jeune fille des instructions sur la manière dont elle 
» devait jouer son rôle ;; mais, quoique la fille fût jeune, 
" elle n'en avait pas br soin. » 



ANTÉRIEURS .\. l'idolâtrie. 455 

porta aussi le nom de Populaire, et qui prési- 
dait aux prostitutions religieuses ; l'autre était 
la planète j elle reçut la dénomination de fré- 
mis Céleste ou V énus-Uranie. La même dis- 
tinction de surnom et de divinité eut lieu à l'é- 
gard de Mercure^ d'après les mêmes causes. 

Cette conformité de destination n'est pas la 
seule. Ces deux divinités ayant une même ori- 
gine , et dérivant l'une et l'autre d'une pierre 
adorée , on désigna les planètes qui portèrent 
leur nom ^ par un caractère pareil; l'une et 
l'autre, comme il a été déjh observé , furent 
marquées d'un tau (i). 

Lorsque les hommes eurent entrepris d'ado- 
rer une pierre limitante , un rocher , cette 
pierre, ce rocher n'eut, dans le même pays, 
des noms diflférens , que par les différens at- 
tributs qu'on y adjoignait. Si on appendait à la 
pierre adorée le harpe , c'était Saturne y la 
massue , c'était Hercule y Vépe'e ou la la7ice , 
c'était Mars ; la baguette , dont on a formé le 
caducée y c'était Mercure ; \e phallus , c'était 
Prlape ; si près de ces pierres se célébraient 
des prostitutions religieuses , elles devenaient 
Jénus o\i\ Amour. 

L'intérêt que m'a présenté l'histoire des 

(i) /^o/ez ci-Jeessus p. io6, io';otio8. 
I. 38 



454 DES CULTES 

pierres limitantes , la nouveauté du sujet, et 
les découvertes qui en sont résultées, m'ont 
peut-être trop arrêté; il est temps d'avancer 
avec plus de rapidité dans la carrière , et de 
passer à d'autres objets. 



ANTERIEURS A L'iDOLATRIE. 435 



v^^(^AiX^^^<^Ax^>^svvvA,^^^,>^sv>^sv>^^^^sv^^^,x^sv'v^sv"vvvvv\.^^r 



CHAPITRE XXII. 



Des Fétiches artificiels extraits des forêts sacrées. 



Ces fétiches étant, parleur substance, bien 
moins durables que les pierres dont je viens de 
parler , offrirent , en conséquence , moins de 
prise au respect que l'homme accorde à l'an- 
cienneté , et ne laissèrent point à la supersti- 
tion le temps de leur donner une aussi grande 
illustration. Cependant ces fétiches ont tenu un 
rang distingué dans les institutions religieuses 
de l'antiquité, ont rempli souvent les mêmes 
fonctions que les pierres adorées , et contri- 
bué , pour leur part , à l'établissement de 
l'idolâtrie. 

Plusieurs peuples rendirent un cidte à des 
troncs d'arbres , à des souches , à des pieux, à 
des planches et à d'autres morceaux de bois 
informes , extraits des forêts sacrées. Dans les 
temps oiî les arts d'imitation arrivèrent en 
Grèce et à Rome à leur plus haut point de 



456 BES CULTES 

gloire, ces objets grossiers, par respect pour 
les habitudes antiques , furent conservés et re- 
ligieusement vénérés dans certaines contrées, 
tandis que , dans d'autres , les dieux dont ils 
portaient les noms , étaient adorés sous des 
figures humaines. 

Un tronc d'arbre , sans aucun travail , cons- 
tituait à Cithéron la divinité de Junon Thes- 
pienne. A Samos , la même déesse était une 
planche. C'est à propos de cette divinité que 
Callimaque , cité par Eusèbe , dans sa Prépa- 
ration évangélique, dit que, dans les premiers 
temps , les hommes ignoraient l'art de faire 
des simulacres; que Junon était représentée 
par un morceau de bois grossièrement raboté. 
Le même auteur atteste que la Minerve consa- 
crée par Danaûs dans la ville de Linde , était 
d'une matière et d'une forme pareilles. 

La Diane Oréenne de l'Ile d'Eubée figurait 
sous la forme d'un morceau de bois. Cette 
même déesse , si célèbre par le culte qu'on lui 
rendait à Éphèse , n'avait anciennement , sui- 
vant Pline, pour tout simulacre, qu'une sou- 
che de vigne ; et , selon d'autres , un tronc 
d'orme apporté par les Amazones : à Icare, elle 
n'était pas autrement représentée. 

Latone , à Délos , était un morceau de bois 
grossier, Du temps de Tertulien , la Pallas j à 



\^'TÉRIEURS A l'iDOLATUTE. 4^7 

Athènes, la Céres , à Paros , étaient adorées 
chacune sous la forme d'une croix, composée 
de deux pièces de bois. 

Castor et Pollux , divinités originaires du 
signe du zodiaque appelé les Gémeaux, étaient 
figurés, à Sparte , par deux poutres parallèles, 
traversées par deux autres près de leurs extré- 
mités. Plutarque , dans son Traité de l'Amour 
fraternel , nous apprend que ce symbole an- 
tique était nommé docanes. 

Tous les anciens, dit Clément d'Alexandrie, 
n'érigèrent que des poteaux de bois ou des co- 
lonnes de pierre à leurs dieux. Lorsque ces si- 
mulacres grossiers étaient polis , on les nom- 
mait choanes ; et, dans la suite, lorsqu'on les 
transforma en figures humaines , ils reçurent 
le nom de bretés. 

Les souches , les troncs d'arbres , remplis- 
saient quelquefois le même objet que les pierres 
dressées appelées tlioth y hennés , etc. ; c'est-à- 
dire , qu'ils servaient de bornes, et étaient ado- 
rés sous ce rapport. 

En Egypte , les thoths étaient souvent en 
bois , et figuraient une croix , dont le carac- 
tère tau est l'image. Nous en avons un exem- 
ple dans le thoth sur lequel Moïse plaça le 
fétiche préservatif appelé le Serpent cfai- 



458 DES CULTES 

rain(i). Ézéchias , roi de Juda ^ qui détruisit 
les pierres adorées sur les hauts lieux, et abattit 
les bois sacrés, n'épargna point le serpent d'ai- 
rain ; et, le considérant comme un objet d'ido- 
lâtrie, il le renversa (2). 

Les Egyptiens avaient aussi de pareils tlioths, 
surmontés d'un serpent. On en voit un sur l'obé- 
lisque de Latran , que Kircher a fait graver (3). 

La Pallas d'Athènes , et la Cérès de Paros , 
qui , comme je l'ai dit , avaient chacune la 
forme d'une croix , sont encore des exemples. 

La pièce transversale de ces thoths cruci- 
formes recevait les inscriptions relatives aux 
sciences et aux arts. Ils avaient quelquefois 
deux ou trois traverses en bois , contenaient 
ainsi un grand nombre d'inscriptions , et re- 
présentaient ces croix simples , doubles , tri- 
ples, que l'on voit si fréquemment dans les 
monumens antiques de l'Egypte. 

(1) Nombres , chap. 2, v. 8. 

(2) Rois, liv. 4, cliap. i8, v. 4- 

(3) Kircher , Sphinx Mjstagoga ^ p. 60. Il existait à 
Constantinople un serpent d'airain qui empêchait , dit- 
on , tous les serpens vivans d'entrer dans cette ville. 
Mahomet II, après la prise de Constantinople, ayant d'un 
coup de flèche cassé les dents de cette figure talismanique^. 
les serpens vinrent en foule dans cette ville. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 45g 

Les thoths cruciformes , chargés d'inscrip- 
tions, subsistent encore en Tartarie. 

Chez les Toungousses-Bouriats, peuples qui 
habitent près des frontières de la Chine et de 
la Sibérie, M. Pallas a vu, à côté d'une source 
minérale, de longs poteaux dressés , garnis cha- 
cun de deux traverses sur lesquelles étaient ins- 
crites des prières en langue tangoute (i). 

Les Romains honoraient comme divinité, 
un tronc de bois dont on avait enlevé l'é- 
corce ; et le dieu des bornes , ou le dieu- 
Terme, était chez eux , comme chez les Égyp- 
tiens et les Grecs, indifféremment en pierre ou 
en bois (2). 

Les Coralles , peuples de la Scythie ou de la 
Thrace , adoraient , suivant Valérius Flaccus , 
une grande colonne (5). 

Le dieu Irminsul ou Ermensul, principale 
divinité des Saxons, était, suivant le moine 

(i) Voyage de Pallas , t. VI, p. 44- 

(2) Ovide , dans ses Fastes , liv. 2 , dit : 

Termine , siue lapis , sius es deserlus in agro 
Stipes , ab antiqms tu qiioque nomen habes. 

C'est aussi ce que témoigne Lactance ( de Falsd Re- 
îigione , lib. i , p. 122). 

(3) Faler. Flac. , lib. 6 , cap. 5. 



44° DES CULTES 

Witikind , une colonne de bois; et, suivant 
Adam de Brème , un tronc d'arbre extrême- 
ment élevé. 

Les Gaulois avaient également pour divi- 
nités des troncs d'arbres dont l'art n'avait point 
altéré la forme primitive (i). 

Les Basques employaient des troncs d'arbres 
pour marquer leurs limites , et leur donnaient 
le nom de Marcholci. Ce nom, se rapprochant 
de celui de Mercure , prouve que ces troncs 
limitans recevaient un culte (2). 

Ces souches , ces planches , ces poutres , ces 
colonnes de bois simples ou cruciformes, enfin 
ces troncs d'arbres adorés, provenaient des fo- 
rêts ou des arbres sacrés. Pour le prouver, je 
dois appliquer d'abord ici le raisonnement que 
j'ai employé à l'égard des pierres divines ex- 
traites des montagnes sacrées. 

Il est très-vraisemblable que des peuples peu 
civilisés aient extrait , des forêts sacrées , des 
parties qu'ils devaient adorer : cette extraction 
est conforme à leur génie et à la marche ordi- 

(i) Simulacra mœslra deorurn 

yJrte care?it , civsisque extant informia tntncis. 

Phausal , /i'c. i , r. 4i2- 

(2) Voyez le Dictionnaire celtique de Bullet, au mot 
Marchola. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 441 

iiaire de l'esprit humain. Il est tout naturel de 
croire que les peuples qui destinaient des frag- 
mens d'arbres à être adorés, dussent préférer , 
afin de leur donner un caractère divin , de les 
extraire des forêts sacrées, plutôt que des fo- 
rêts qui ne l'étaient pas ; car , dans ces temps 
de barbarie, c'était l'opinion plutôt que la forme 
qui faisait les dieux. 

La mythologie et l'histoire nous fournissent 
quelques exemples de pareilles extractions. Le 
nom diJlsarah , divinité égyptienne que le roi 
Josias fit brûler , est traduit, dans la Vulgate, 
par ces mots : idoluni ex hico , idole extraite 
d'un bois sacré. 

Pausanias parle d'un arbre sacré situé sur le 
mont Cithéron , que les Corinthiens, par ordre 
d'un oracle , adorèrejit sous le nom de Bac- 
chus. Il ajoute que ces peuples tirèrent du bois 
de cet arbre sacré de quoi faire deux statues de 
Bacchus, qui, de son temps, étaient encore en 
grande vénération sur la place publique de 
Corinthe. 

C'est ainsi que les Epidauriens, affligés d'une 
grande stérilité, pour faire cesser ce fléau , ti- 
rèrent, d'après un ordre de l'oracle de Delphes, 
des oliviers sacrés de l'Attique, du bois dont ils 
firent deux statues qu'ils consacrèrent , l'une à 



442 DES COLTES 

Daniel y et l'autre à Auxésia, qui sont les mêmes 
divinités que Céres et Proserpine (i). 

Les Argonautes construisirent leur navire 
Argo avec du bois extrait de la forêt sacrée de 
Dodone , ou seulement un chêne de cette forêt 
formait le mât, ou servait à composer la poupe 
ou la proue. Quoi qu'il en soit , il se trouvait 
dans ce navire une partie du bois extrait de 
cette forêt divine; et cette partie sacrée rendait 
des oracles. 

Le président de Brosses , dans sa Disserta- 
tion sur l'oracle de Dodone , trouve cette ex- 
traction invraisemblable. Il se fonde sur le res- 
pect religieux que les Grecs portaient aux ar- 
bres de cette forêt ; sur ce qu'il était défendu 
d'en extraire la moindre branche, et sur le mi- 
racle opéré à l'occasion d'un brigand d'Illyrie , 
qui, s'étant avisé de vouloir faire couper des 
chênes de Dodone , fut réprimandé par un 
oiseau qui lui reprocha son sacrilège (2). 

Je conviens qu'une telle action , faite dans 
un esprit d'irrévérence et de mépris pour la 
religion , doit être regardée comme une profa- 

(i) Hérodote, liv. V, t. IV, p. 56. 
(2) Mémoires de VAcad. des Jnscsipt. , t. XXXT^ 
p. 101. 



ANTERIEURS A l'IDOLATRIE. 445 

nation ; mais une pareille extraction , opérée 
dans des vues religieuses, et du consentement 
des ministres du culte, ne me paraît point in- 
vraisemblable, et sur-tout en faveur du navire 
Argo y construit , suivant Appolonius, par les 
ordres même de Minerve , qui devait être 
monté par des héros , et même par quelques 
demi-dieux; car Hercule était du nombre de 
ceux qui s'y embarquèrent. D'ailleurs, une au- 
tre semblable extraction , mentionnée dans le 
poëme des Argonautes, n'y est point du tout 
présentée comme une profanation. 

Ces navigateurs, retenus plusieurs jours par 
la tempête sur le rivage des Dolions^ résolu- 
rent , pour calmer la fureur des vents , d'offrir 
un sacrifice à la mère des dieux, sur le sommet 
de la montagne de Dindjme. 

Cette montagne divine était couronnée d'ar- 
bres sacrés, parmi lesquels se trouvait un vieux 
cep de vigne d'une grosseur prodigieuse. On le 
coupa pour en faire un simulacre de la déesse. 
Argus le tailla sur-le-champ , et le plaça sur 
une cime escarpée. Là on lui offrit un sacrifice, 
en invoquant l'auguste mère des dieux, la déesse 
de Dindyme (i). 

Voilà encore un tronc d'arbre adoré comme 

(i) Apollonius , Argon. , lib. i. 



444 I^ES CULTES 

une divinité; car certainement il n'avait aucune 
forme humaine ; Argus le tailla trop rapide- 
ment pour cela. Voilà un nouvel exemple d'ex- 
traction faite dans une forêt sacrée pour ado- 
rer l'objet extrait. Le tronc d'une vigne devient 
une déesse, parce qu'il est provenu d'une mon- 
tagne que les peuples regardaient comme la 
déesse elle-même. 

Les défenses faites contre ceux qui coupaient 
des branches à des arbres des bois sacrés, n'é- 
taient pas absolues. Les tendres rejetons en 
étaient donnés, suivant Varron,aux brebis ma- 
lades. On pouvait, sans crime et en se prému' 
nissant d'une courte prière et d'un sacrifice , 
démembrer ces divinités forestières. Pline rap- 
porte que Caton permit de couper du bois dans 
les bocages sacrés, aux conditions qu'on im- 
molerait un porc et qu'on prononcerait cette 
prière : « Dieu ou Déesse, qui que tu sois, dont 
» ce bois est le temple, qu'il me sois permis, 
» en te sacrifiant un porc, d'en détacher quel- 
» ques parties sans être sacrilège (i). » 

J'opposerai encore à l'opinion du président 

(i) Si Deus , si Dea es, cujuni illud sacrum est uti 
tibi jus siet , porco piaculo , facere iïliusce coercendi 
ergo. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. 445 

des Brosses , celle du savant Pelloulier, qui sem- 
ble avoir pressenti le système que j'établis. 
« Quand un arbre consacré mourait , dit-il , 
ou de vieillesse ou par quelque accident, il 
) ne perdait pas pour cela le privilège d'être le 
) symbole delà divinité. On en ôtait l'écorce, 
) on le taillait en pyramide ou en colonne , 
) afin qu'il durât plus long-temps ; et on lui 
) rendait, sous cette nouvelle forme, les mêmes 
) honneurs qu'auparavant. » 

Après avoir cité plusieurs exemples, il ajoute: 
t II y a lieu de croire que les dévots empor- 
) taient dans leurs maisons les branches qui 
tombaient des arbres consacrés , et qu'ils en 
faisaient l'objet de leur culte religieux, quand 
) une maladie ouquelqu'antre obstacle les em- 
) péchait d'aller faire leurs prières au pied de 
) l'arbre même. On ne peut guère exprimer 
) autrement ce qu'on rapporte des Cariens , 
) qui adoraient, en place de Diane , une pièce 
) de bois qui n'était même pas polie, et des 
) Romains qui vénéraient un gros bâton dont 
on avait ôté l'écorce. Les branches du bois 
sacré étaient des espèces de reliques , aux- 
) quelles on attribuait la même vertu qu'au 
) corps et au tronc d'arbre dont elles étaient 
) détachées; de la même manière que les ca- 
) tholiques romains vénèrent, non-seulement 



446 BES CULTES 

» divers membres d'un saint , mais encore ses 
» cheveux, ses habits, etc.; en un mot, tout 
» ce qu'ils croient lui avoir appartenu , et tout 
» ce qui a touché son corps (i). » 

Il existe plusieurs autres exemples d'extrac- 
tions faites d'objets sacrés et volumineux, dans 
le dessein d'en mettre les portions plus à la 
portée des adorateurs. Telle fut, à Jérusalem , 
la charpente en bois de cyprès de l'édifice que 
sainte Hélène fit, dit-on, élever sur le tombeau 
de Jésus-Christ. Lorsque le roi d'Espagne le fit 
réparer, les dévots s'empressèrent de tirer du 
bois de cette vieille charpente pour en faire des 
chapelets (2). 



(i) Histoire des Celtes , liv. ^, p. 218. 
(2) Voj'age de Pococke , t. III , p. 44- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. /|/jy 



AA.v\^v,^Axx>JxxAsvv'^^,x>Jv.xxx^:^^Vi^xx^Jvv^^vv^^^v,^Jvvvxx.v^^.A^J^ 



CHAPITRE XXIII. 



Des Fétiches artificiels , symboles des eaux. 

La nature de cette partie du fétichisme na- 
turel ne semble guère susceptible de fournir 
des matériaux à l'idolâtrie. Cependant, quoique 
l'intervalle qui se trouve entre des eaux cou- 
rantes ou stagnantes et une figure humaine 
paraisse immense, il a été rempli par l'effet de 
l'imagination féconde des zélés adorateurs, et 
des progrès de la superstition. Des objets si 
éloignés en apparence ont été rapprochés. 
Voici de quelle manière. 

L'eau des fontaines, des rivières , des lacs et 
des mers adorés, n'a pu en être extraite que par 
le moyen d'un vase; et c'est le vase qui est de- 
venu leur symbole. C'est le contenant , dont 
l'idolâtrie s'est emparé pour représenter con- 
venablement le contenu. Ce vase fut donc le 
symbole sacré des eaux ; mais il ne fut pas le 
seul. Les serpens et les navires furent aussi des 



/j48 des cultes 

fétiches symboliques des divinités aquatiques. 

Les urnes , les cruches , les hydries , furent 
célèbres dans la mythologie, à cause des eaux 
sacrées qu'elles servaient à transporter. 

f( Dans les fêtes religieuses , dit Plutarque , 
w les Égyptiens portent toujours en pompe un 
» vase plein d'eau du Nil , en l'honneur du 
» dieu de ce fleuve (i). » 

Les Égyptiens déifièrent ce vase ,et en firent 
le dieu Canope , qui , dans l'origine , n'était 
qu'une cruche ou hydrie. C'est cette hydrie que 
les anciens astronomes ont placée sur la figure 
du serpent, qui désigne la constellation dite le 
Serpentaire ou YHjdre. 

Isis, considérée comme principe humide ou 
comme la lune qui amène la pluie, fait débor- 
der le Ni] , et féconde l'Egypte , était représen- 
tée , sous ce rapport , par une cruche , et adorée 
sous cette forme. Apulée, en décrivant la ma- 
gnifique procession célébrée à Alexandrie en 
l'honneur de cette déesse , parle de cette cru- 
che. (( C'était une petite urne d'or travaillée 
» avec beaucoup d'art, ronde par le fond; on 
» y voyait gravés les merveilleux hiéroglyphes 
)) des Égyptiens. Son orifice, qui n'était pas 
)j fort élevé , s'étendait d'un côté, et formait un 

(i) Plutarque, Traité d'Jsis et d'Os iris, 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 449 

)) long tuyau. Elle avait une anse fort graticle , 
» qu'entortillait jusqu'en haut un aspic , dont 
» le cou, garni d'écaillés, s'élevait en se cour- 
» bant (i). w 

Plusieurs monumens antiques nous présen- 
tent cette cruche d'Isis. 

Le signe du zodiaque qui symbolise les pluies 
de l'hiver, le Kerseau, est un vase penché d'où 
l'eau s'écoule ; c'est riiomogène de la cruche 
d'Isis. Les urnes ont été long - temps les sym- 
boles sacrés des fleuves , des rivières et des 
fontaines. 

Le serpent , dont la marche ondulée est 
l'image du cours sinueux des rivières , fut en- 
core un symbole des eaux. Les Grecs avaient 
dans leur mythologie un serpent aquatique 
appelé Hydre. C'est l'hydre qui vivait dans les 
marais voisins de Lerne, en Argolide , at dont 
Hercule triompha. Son nom signifie e^z^Figuré 
comme constellation , ce serpent supporte le 
vase appelé hjclrie. Ces deux figures réunies 
présentent un double symbole des eaux (2). 

Le navire , autre symbole du même objet , 
semble plus particulièrement appartenir aux 

(i) Apul. , Métamorph. , lib. 11. 
(2) Hjgini Anostrcimicon poëticuni , cap. 89, Hydra, 
p. 459. 

I. 29 



45o DES CLLTES 

grands fleuves et à Ja mer. Les Egyptiens con- 
sacraient un navire à ïsis , d'après les mêmes 
motifs qu'ils lui consacraient une cruche. Tous 
les ans , lorsqu'on célébrait à Alexandrie la 
fête de cette déesse , un navire de bois de ci- 
tronnier , arlistement construit , sur lequel 
étaient peints, de tous côtés, des hiéroglyphes 
égyptiens, était abandonné par les prêtres au 
gré des vents , chargé d'offrandes et de vœux 
que le peuple adressait à cette déesse. 

Plusieurs autres nations, qui habitaient sur les 
bords des fleuves ou des mers , ont consacré 
des navires à la même divinité : les Romains 
étaient de ce nombre. Mais ce qui doit surpren- 
dre, c'est de trouver chez les Germains le culte 
d'Isis, et cette déesse adorée sous la forme d'un 
navire. Les Suèvcs, dit Tacite , adoraient Isis 
sous la figure d'un vaisseau liburnien : ce qui 
prouve, ajoute- t-il, que ce culte y avait été 
transporté de l'étranger (i). 

11 est plus remarquable encore de voir les 
pratiques de ce culte conservées chez les Ger- 
mains devenus chrétiens. 

Au douzième siècle , dans la ville de Linden, 
les tisserans, autorisés par les magistrats, al- 
laient dans une forêt voisine , y coupaient du 

(i) Tacit. , de Situ et Moribus Gennaniœ. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 4^1 

bois, en fabriquaient un navire, lui adaptaient 
des roues, les traînaient dans différentes villes : 
à Aix-la-Chapelle, à Utrecht, oxi il était pourvu 
de voiles et de drapeaux ; enfin , on le traî- 
nait à Tongres. Cette cérémonie se faisait avec 
pompe. Un peuple immense de tous sexes sui- 
vait la marche en chantant; et des femmes à 
demi-nues venaient former autour du navire 
des danses qui ne se terminaient qu'au milieu 
de la nuit (i). 

Ainsi des vases, des serpens et des navires, 
furent les principaux symboles des eaux. On 
verra, lorsque l'usage des figures humaines fut 
introduit dans le culte, comment ces symboles 
furent employés. 

(i) Chronic. ahbatiœ sanctiTrudoniSfhh. 12. — Spi- 
cilegium Acherii, t. II, p. ^oS. 



452 DES CULTES 

CHAPITRE XXIV. 

Du Culte des Morts. Déification des Héros, des Rois, etc. 



Sous la dénomination de fétiches naturels , 
j'ai compris les astres, les montagnes, les forêts, 
les eaux ; sous celle de fétiches artificiels , j'ai 
compris leurs images, leurs signes, leurs ex- 
traits et leurs symboles. Jusqu'ici ces divinités, 
naturelles ou artificielles, n'ont rien de l'huma- 
nité; elles sont des préservatifs des talismans, 
auxquels la crédulité attribuait la faculté d'ame- 
ner le bien , d'éloigner les maux. Jusqu'ici elles 
sont des choses, et non des personnes. 

On crut aussi que la faculté attribuée à ces 
choses, à ces corps talismaniques , était un es- 
prit, un souffle, un génie ; qu'elle les pénétrait, 
leur emprégnait la vertu dont on les croyait 
susceptibles ; que cette vertu émanait de ces 
corps adorés, comme des fleurs émane la fa- 
culté odorante , et de l'aimant la faculté ma- 
gnétique. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 455 

T^lle était l'idée que l'homme des premières 
sociétés avait pu concevoir de la divinité; telle 
est celle qu'en ont les nations que nous nom- 
mons sauvages y mais on ne trouve dans ces 
conceptions rien qui indique l'espèce humaine, 
ses habitudes _, ses sens ni sa figure. 

On a vu jusqu'ici les images du soleil et de 
la lune représentées par un cercle , un crois- 
sant ; on a vu des symboles de constellations , 
de planètes; des pierres brutes, longues, car- 
rées, groupées ensemble, entassées; des troncs 
d'arbres, des souches, des planches , des vases, 
des serpens , des navires. Les formes de tous 
ces fétiches sont fort éloignées de celles de 
l'homme. Quel fut le mobile qui rapprocha des 
objets si distans , et qui, malgré leur différence, 
leur appliqua , en partie ou en totalité , une 
même figure : celle du corps humain ? 

Par quel moyen la superstition est-elle parve- 
nue à opérer une métamorphose aussi étrange? 
Comment l'homme est -il arrivé à un excès 
d'audace tel que de donner ses dimensions, sa 
substance débile, sa constitution périssable, et, 
avec elles, ses sens, ses habitudes, ses passions, 
à l'Etre suprême, infini, éternel, inconcevable 
pournotre imagination bornée ; qui crée, qui ré- 
git , qui embrasse et pénètre l'univers ; dont 
nous ne pouvons calculer l'immensité? Quelles 



454 DES CULTES 

circonstances singulières ont porté l'homme à 
rapetisser à ce point la grandeur incommensu- 
rable de la divinité , et à vouloir s'égaler à elle 
en lui prêtant sa propre figure ? 

Des traditions incertaines et respectées ont 
fait Dieu même l'auteur de cet étrange abus; et 
la vénération quelles inspiraient, subjuguant la 
raison des hommes , a suspendu trop souvent 
dans leurs progrèsles connaissances qui mènent 
à la découverte de la vérité. Je franchirai faci- 
lement cet obstacle, et je résoudrai la question 
de la manière la plus conforme à la raison et à 
la marche ordinaire de l'esprit humain. 

Un nouveau culte , que j'ai indiqué au com- 
mencement de cet ouvrage , et dont j'ai an- 
noncé les motifs , en s'amalgamant à ceux que 
je viens de décrire , va devenir l'agent unique 
de cette révolution étonnante dans les religions 
du monde. 

Ce culte transformateur qui , en créant l'ido- 
lâtrie , humanisa la divinité, est le culte des 
morts: voici comment il dut s'établir parmi les 
hommes. 

Dans les sociétés primitives, l'événement qui 
devait causer la plus forte impression parmi les 
individus était la mort de leurs semblables. 
Cette impression devenait plus vive, plus pro- 
fonde, plus durable, en raison du degré d'es- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 455 

tlme , lie considération et d'aniilié que celui 
dont on regrettait la perte avait su inspirer. 

Voyez autour de ce cadavre pâle , refroidi , 
immobile, une troupe éplorée : ce cadavre est 
celui d'un père, unique soutien de sa famille ; 
celui d'un fils chéri, moissonné à la fleur de son 
âge; ce sont les restes inanimés d'une amante, 
d'une épouse adorée, ou d'une mère tendre .... 
Quelles émotions sublimes et déchirantes! On 
voudrait éluder les lois de la nature , et ravir à 
la corruption ces restes dont les traits rappel- 
lent encore un être respecté , chéri ; et ce désir 
fait rechercher, fait découvrir l'art des embau- 
memens. On voudrait conserver et transmettre 
à la postérité les bienfaits, les actions mémo- 
rables de celui que l'on regrette ; et on com- 
pose un récit historique de sa vie : là commence 
l'usage des éloges funèbres. 

Mais l'usage d'embaumer les morts et de 
faire solennellement leur apologie ne fut point 
général : on livra au feu ou à la terre le corps 
du défunt , pour que sa dissolution fut plus 
prompte. Alors ces cendres furent conservées 
précieusement ; le lieu de la sépulture fut si- 
gnalé par une éminence ; et les regrets des 
vivans vinrent souvent payer aux morts le tri- 
but de leur douleur. Là , c'est cette veuve in- 
consolable : elle presse encore contre son sein 



456 BES CL1LTES 

Furne insensible qui contient les cendres de 
son époux. Ici c'est une fille qui vient déposer, 
sur la tombe de ses parens , quelques objets de 
parure , des fleurs , des tresses de ses cheveux. 

Parmi ces hommes de la nature chez qui 
les liens du sang sont d'autant plus forts que 
leur civilisation est moins avancée, on voit des 
époux, nourrissant leur douleur, venir pendant 
plusieurs années, à diverses époques, arroser, 
le père, de ses larmes , et la mère^ de son lait, 
la tombe d'un enfant chéri. 

Plusieurs peuples regardèrent les tombeaux 
comme les objets les plus chers, les plus véné- 
rables de leur pays. Si quelques évènemensles 
en éloignaient , ils n'aspiraient à y rentrer que 
pour se rapprocher d'eux, et leur rendre les 
hommages accoutumés. Ils craignaient moins 
la mort que d'être privés de vivre auprès des 
tombeaux de leurs pères. Ainsi , chez eux , 
l'amour de la patrie se confondait avec la ten- 
dresse respectueuse qu'ils portaient aux cendres 
de ceux qui leur avaient donné l'être. 

En conséquence de ce respect , on déposa 
dans les tombeaux les objets que les morts 
avaient les plus affectionnés pendant leur vie : 
leurs bijoux , leurs armes , leurs chiens , leurs 
chevaux. On porta plus loin encore cet hom- 
mage rendu à la mémoire du défunt; et l'atta- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 45/ 

chement qu'on voulait lui témoigner fut porté 
jusqu'à la cruauté. 

Plusieurs peuples se déchirèrent, se mirent 
en sang , se mutilèrent des membres , pour 
attester leurs regrets. Solon ne défendit aux 
Athéniens de s'égratigner le visage qu'aux en- 
terremens des morts qui ne seraient pas leurs 
parens. 

Les Romains donnaient la mort à plusieurs 
animaux, se déchiraient les joues, ou s'arra- 
chaient les cheveux. A Otaïti , le premier per- 
sonnage du deuil porte un gros bâton armé 
d'une dent de goulu de mer; et, dans un trans- 
port de fureur que sa douleur semble inspirer, 
il court sur les hommes qu'il rencontre, et les 
blesse dangereusement. Suétone dit qu'à la 
mort de Germanicus les Romains démolirent 
les temples, renversèrent les autels des dieux, 
chassèrent les pénates des maisons, et jetèrent 
les petits enfans à la voirie. 

Quelques amis, quelques parens, transpor- 
tés par la douleur, voulurent partager le sort 
de celui qu'ils regrettaient , et ne point s'en 
séparer : ils s'immolèrent eux-mêmes sur son 
tombeau. 

Ce dévouement exagéré , cette aflpection dé- 
lirante eut des suites funestes à l'humanité. 
On crut que de pareilles victimes honoraient 



458 DES CULTES 

la mémoire du mort : les prêtres favorisèrent 
cette opinion cruelle, et en firent une loi. 

Achille , suivant Homère , égorgea des che- 
vaux , des bœufs, des moutons et douze jeunes 
Troïens, etles plaça sur le bûcher aux obsèques 
de Patrocle (i). 

Au Darien et à la Nouvelle-Grenade , les 
sauvages enterrent, avec leur mère , les enfans 
à la mamelle. Les insulaires des Philippines 
égorgeaient un homme à la mort d'une per- 
sonne riche. Dans le pays des Guojas, et chez 
la plupart des Nègres, on étrangle des esclaves, 
après les avoir nourris quelque temps de mets 
délicats. A Loanda, le nombre des victimes est 
proportionné au rang et aux richesses du dé- 
funt. On entasse les cadavres sur le lieu de sa 
sépulture. 

Chez les Romains , plusieurs gladiateurs 
étaient ordonnés pour se baltre et s'entr'égor- 
ger devant le bûcher funèbre. Ils nommaient 
ce massacre jeux funéraires. 

Les veuves du Malabar et de quelques autres 
contrées de l'Inde se brûlent sur le bûcher 
de leurs époux. Les Américains , à la mort de 
leurs caciques, sacrifiaient des esclaves et des 
femmes. Lorsqu'un chef de l'île de Bissao 

(i) Iliade, liv. 23, v, i-jS. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 45g 

meurt, on étrangle trente de ses femmes et ses 
esclaves les plus fidèles. C'est ainsi que , pour 
honorer les morts , on égorgeait les vivans. 

On déposa des vivres dans le cercueil des 
morts. Cet usage annonce , ainsi que ceux dont 
je viens de parler, l'impression profonde que 
causait la cessation de l'existence, et l'opinion 
où l'on était que le défunt pouvait encore con- 
server quelque sentiment , quelques besoins ; 
mais il n'indique point le dogme de l'immorta- 
lité de l'âme, ni la croyance d'une autre vie. 
Les usages suivans annoncent positivement la 
croyance ;i ce dogme. 

Une Livonienne met sur la tombe de son 
mari du fil et une aiguille ; elle aurait honte 
s'il paraissait dans l'autre monde avec des ha- 
bits déchirés. Les paysans de Courlande don- 
nent de l'argent aux morts, afin qu'ils ne soient 
pas misérables en l'autre vie. Les Tonquinois 
placent dans la bouche des personnes riches 
des pièces d'or et d'argent, d'après le même 
motif. Les Egyptiens plaçaient également une 
pièce d'or sous la langue des morts , afin 
qu'ils pussent payer leur passage dans l'autre 
monde (i). 

( I ) \ oyez, sur ces ditïéiens usages, V Esprit des Usages 
et des Coutumes des difjcrens peuples , t. III, iiv. i8, 
chap. 1,2, 3. 



46o DES CULTES 

Les Gaulois brûlaient les corps et jetaient 
des lettres dans le bûcher, persuadés que les 
morts pourraient les lire ou les transmettre à 
leur adresse. La mort fut regardée , chez plu- 
sieurs nations , comme un passage d'une vie à 
l'autre : c'est encore l'opinion de la plupart des 
naturels de l'Amérique Septentrionale. 

Les guerriers , les chefs des nations qui 
avaient rendu de grands services à leur pays, 
mené le peuple à la victoire , et s'étaient fait 
redouter de leurs voisins , recevaient à leur 
mort des honneurs proportionnés à l'estime 
qu'on leur portait. On leur consacrait, dans 
un lieu choisi , des sépultures plus apparentes : 
on instituait des fêtes funèbres en leur hon- 
neur. Le temps , qui donne aux grands évène- 
mens une teinte de merveilleux, qui ne con- 
serve des actions humaines que ce qu'elles ont 
d'admirable , et qui , comme le prisme , nous 
montre dans le lointain les objets revêtus des 
plus brillantes couleurs ; le temps ne faisait 
qu'accroître la gloire et la renommée de ces 
braves. 

Le respect qu'inspirait leur mémoire se re- 
portait naturellement vers le lieu qui contenait 
leurs cendres. Ce lieu était révéré : on n'en 
approchait que rarement et avec respect ; on 
craignait de le profaner. 



ANTERIEURS A L'iDOLATRIE. 46 1 

Placés loin des regards et des communica- 
tions, toujours hors du territoire , sur des mon- 
tagnes peu accessibles, dans des îles inhabitées , 
ou sur les bords ombragés de quelque rivière , 
ces lieux consacrés à la dernière demeure des 
héros firent naître les fables de ces jardins 
délicieux , retraites des âmes vertueuses , où 
régnait un printemps éternel; de ces îles for- 
tunées , habitées par des héros et des demi- 
dieux; de ces Champs-Eljsées ou sacrés , sé- 
jour des bienheureux, où, pour prix de leurs 
bonnes actions, ils goûtent un bonheur éternel 
et sans mélange. C'est ainsi que l'imagination 
poétique des Grecs transforma en un para- 
dis terrestre un cimetière éloigné des lieux ha- 
bités. 

Ces lieux devinrent, comme je l'ai déjà dit, 
un sanctuaire; et ceux dont les cendres y repo- 
saient furent honorés comme dieux. 

Des rois qui n'avaient pour toute préroga- 
tive que leur puissance ambitionnèrent et ob- 
tinrent l'honneur de partager la gloire et le 
dernier séjour des héros, et de jouir pendant 
leur vie de l'espérance d'être dieux après leur 
mort. L'exemple, une fois donné, fut imité par 
tous les rois : ainsi l'on confondit la vertu avec 
la puissance ; et les honneurs décernés à la 



462 DES CULTES 

première furent reportés sans discernement à 
la seconde. 

Cet abus en amena un autre plus révoltant 
encore : la vanité des souverains, la flatterie 
des courtisans, firent penser que celui qui de- 
vait être dieu après sa mort pouvait bien être 
regardé comme tel pendant sa vie. On n'atten- 
dit pas, comme auparavant, que le temps eût 
effacé de la mémoire des peuples les actions 
humaines et même criminelles des rois : il leur 
suffisait de l'être pour devenir dieux ; ils le 
furent de leur vivant. 

Les Egyptiens , accoutumés à déifier leurs 
souverains, les regardaient pendant leur vie 
comme des dieux : c'est ce que nous dit formel- 
lement Diodore de Sicile, a L'autorité souve- 
» raine, ajoute-t-il, que la Providence a don- 
)) née aux rois sur leurs peuples, et le pouvoir 
» de répandre toutes sortes de bienfaits , leur 
» paraît être un caractère de la divinité (i). m 

Une inscription récemment découverte à 
Rosette , en Egypte , contient un décret des 
prêtres de ce pays, qui érige en dieu, pendant 
son vivant, Ptolémée Êpiphane, le cinquième 
des Ptolémée qui régnèrent en Egypte après la 

(i) Diodove de Sicile, liv. i,sect. 11, p. igi de la tra- 
duction de Terrasson. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATUIE. 4^3 

mort d'Alexandre. Ce décret porte que ce roi 
sera adoré comme le sont les anciens dieux du 
pays ; et il règle les cérémonies religieuses qui 
doivent être observées près des images de ce 
roi, ainsi que les fêtes, les solennités qu'on 
doit célébrer en son honneur (i). 

Le culte des rois vivans , sur-tout dans ces 
temps où les lumières avaient fait des progrès, 
ne fut pas toujours de longue durée : leur divi- 
nité disparaissait souvent avec la vie , et quel- 
quefois même avec la puissance. Plusieurs , 
pour satisfaire un moment leur vanité, et se re- 
paître des hommages d'une multitude aveugle, 
souillèrent leur mémoire, et devinrent, après 
leur mort , la risée des sages et de la postérité. 
C'est ainsi qu'Alexandre , qu'on nomme le 
Grand , ternit sa gloire pour n'avoir pas, en- 
traîné qu'il était par un orgueil puérile et ab- 
surde _, sévi contre Apelle, qui représenta sa 
figure armée de la foudre de Jupiter. Antigonus, 
un de ses successeurs au trône de Macédoine , 
fut plus sage : comme il s'entendit qualifier de 
fils du Soleil et de Dieu dans un poëme com- 
posé par un certain Hermodote , il dit : Celui 

(i ) Éclaircissement de V Inscription trouvée à Rosette, 
par M. Ameilhon , membre de l'Institut national de 
France, imprimé par ordre de l'Institut, an ii . 



464 I>ES CULTES 

qui vide tous les jours ma garde-robe sait bien 
le contraire. 

L'orgueil est souvent plus fort que la raison , 
plus fort même que la crainte d'être ridiculisé. 
Plusieurs rois imitèrent ceux d'Egypte. Les sou- 
verains de Perse et autres potentats de l'Orient, 
les empereurs romains, et notamment ^Mg7^>y/e, 
si vanté par de lâches et habiles écrivains, se 
firent adorer par la sottise, la bassesse , et mé- 
priser par la raison. 

Voilà des hommes divinisés après et avant 
leur mort. Voyons comment ce culte amena 
l'idolâtrie. 

L'Egypte, sur tout autre pays, me fournira 
les exemples dont j'ai besoin pour arriver à ce 
but. Je remonte à l'époque où les hommes , 
jaloux de conserver les corps des personnes 
chéries ou vénérées que la mort venait de 
leur enlever, cherchèrent à éluder les lois de 
la nature, et à les sauver d'un anéantissement 
total. 

Ils durent d'abord lui opposer les contraires, 
chercher à détourner les exhalaisons putrides 
des cadavres par des plantes odorantes et des 
parfums : après plusieurs essais, ils parvinrent 
à perfectionner l'art des embaumemens. 

Lorsque cet usage fut généralement adopté , 
plusieurs familles riches renfermèrent dans un 



ANTÉRIEURS A L'IDOLATRIE. 465 

lieu particulier tous les morts qui leur appar- 
tenaient. (( Plusieurs Égyptiens, dit Diodore de 
» Sicile , ayant conservé , par le moyen de 
j) l'embaumement, toute leur race dans des 
» lieux faits exprès , trouvent une consolation 
» inexprimable à voir leurs ancêtres dans la 
» même attitude et avec la même physionomie 
» que s'ils étaient vivans (i). » 

L'amour-propre , qui se mêle souvent aux 
afiPections les plus louables , qui les fortifie, et 
qui quelquefois les remplace, contribua beau- 
coup à la vénération que l'on portait aux tom- 
beaux. 

Un fils , méditant sous les voûtes sépulcrales 
où se trouvaient réunis les corps de ses parens, 
sentait son existence s'agrandir .- il semblait 
s'entourer de sa famille antique , faire rétro- 
grader les siècles écoulés , et , joignant dans 
son imagination le passé au présent , attacher 
son existence à celle de ses ancêtres; puis, re- 
marquant la place que son corps devait occu- 
per un jour dans cet asile de la mort, il son- 
geait aux hommages qu'à son tour viendrait lui 
rendre sa génération future. Il avait étendu 
son existence dans le passé; il la prolongeait en- 
suite dans le vague des temps à venir. 

(i) Diodore de Sicile, liv. i, sect. 2, p. 194^ 
I. 3o 



466 DES CULTES 

On se persuada facilement qu'il restait après 
la mort quelques portions invisibles de l'exis- 
tence, un souffle, un esprit , une âme, qui était 
sensible aux honneurs qu'on rendait aux ca- 
davres ; que ces âmes conservaient les habi- 
tudes des corps vivans ; qu'elles pouvaient 
éprouver des besoins : c'est pourquoi on leur 
portait des alimens, on plaçait dans leurs tom- 
beaux des objets précieux et chéris ; on leur 
faisait des sacrifices , des libations; et l'on pen- 
sait qu'elles s'abreuvaient du sang des victimes. 
Celte opinion fut reçue dans difFérens pays : 
les morts furent consultés comme des oracles; 
on les évoquait pour obtenir des réponses. 
De là naquit le dogme de l'immortalité de l'âme, 
et l'opinion que les âmes des morts étaient des 
espèces de divinités. 

Les Egyptiens rendaient de très-grands hon- 
neurs aux morts , mais ne les adoraient point 
généralement comme dieux. Les peuples qui 
imitèrent les Égyptiens, allèrent plus loin que 
leur modèle. Les Grecs, et même les Piomains, 
considérèrent les morts comme des divinités^ 
et leur rendirent un culte spécial. Des autels 
furent dressés près des tombeaux j on leur fit 
des sacrifices ; on les pria, on les adora sous les 
noms de Lémures , de Mânes , de Larves. On 
célébra des fêtes en leur honneur ; on crut 



ANTÉRIEURS A l'IDOLATRIE. 467 

entendre des cris perçans sortir de leurs tom- 
beaux, et voir leurs fantômes apparaître. On 
crut aussi que les âmes des hommes qui avaient 
été privés de la sépulture n'étaient point ad- 
mises dans le séjour qui leur était réservé, et 
ne jouissaient d'aucun repos ; que les âmes , 
même celles des scélérats, après avoir été pur- 
gées par des tourmens expiatoires , jouissaient 
d'une félicité éternelle , et devenaient égales 
aux dieux. Cicéron dit formellement qu'on doit 
regarder les morts comme des dieux (i). 

Ce grand respect pour les morts , qui assi- 
milait leur âme à la divinité, devint une des 
causes secondaires de l'idolâtrie : voici quelles 
furent ses causes premières. 

On lit dans le livre de la Sagesse , attribué 
au roi Salomon , que c'est la vanité des hom- 
mes qui a introduit le culte des idoles. « C'est 
» pourquoi, ajoute-t-il, on enverra bientôt 
» la fin (2). )) 

» Un père, affligé de la mort précipitée de 
» son lils , en fit faire une image , et adora 
)) comme un dieu celui qui depuis peu était 

(i) TIos letho datos divos habento. (Cicer. , de Legibus, 
lib. 2.) 

(2) L'événement a prouvé qu'à cet égard Salomon 
n'était pas prophète. 



468 DES CULTES 

» mort comme un homme : il lui établit^ pafmi 
» ses serviteurs , un culte et des sacrifices. Le 
)) temps vint corroborer cette coutume crimi- 
» nelle ; et Terreur fut observée comme une 
» loi. 

M Les images furent adorées par le comman- 
» dément des princes. Les peuples ne pouvant 
» rendre des honneurs à leurs souverains qui 
» se trouvaient à une grande distance d'eux , 
» en firent faire des représentations, auxquelles 
» ils rendirent les mêmes hommages qu'ils au- 
» raient rendus aux souverains , s'ils eussent 
» été présens. 

» Le talent des statuaires rehaussa le culte 
» aux yeux de la multitude , qui , ravie de la 

beauté de leurs ouvrages, prit pour un dieu 
)i l'image de celui qu'elle avait naguère ho- 
*) noré comme un homme : voilà l'origine de 
» l'erreur. Des sentimens affectueux pour leurs 
» parens , un attachement servile pour leurs 
i) rois, ont porté les hommes à décerner à du 
)) bois y à des pierres sculptées , des honneurs 
i) qui n'appartiennent qu'à la divinité (i). » 

Vodà bien les motifs généraux de l'idolâtrie; 
mais il en est certainement de particuliers dont 
l'auteur du livre de la Sagesse ne parle point; 

(i) Sagesse de Salomon, cbap. i/j 



j) 



t 



ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 46t) 

car l'attachement d'un père pour la mémoire 
d'un fils moissonné dans un âge tendre, l'or- 
gueil des souverains et l'attachement servile 
des peuples pour eux , ne les ont pas soudai- 
nement portés à représenter au naturel les ob- 
jets de leur affection, à inventer les arts d'imi- 
tation: la peinture et la sculpture. Voici donc 
par quelle gradation il est présumable que 
cette invention fut amenée. 

Lorsque les Égyptiens avaient fait embau- 
mer un corps mort , ce corps embaumé , ou 
cette momie, était placé dans une caisse en 
bois : « Ils font faire , dit Hérodote, un étui de 
» forme humaine j ety renferment le corps(i).)) 
On a conservé jusqu'à nos jours ces caisses 
de momies : elles n'ont de forme humaine que 
la tête. 

D'oii vient l'usage de figurer une tête hu- 
maine sur les caisses de momies? Etait-ce pour 
les caractériser , pour indiquer l'objet qu'elles 
contenaient ; ou plutôt , comme on posait la 
plupart de ces caisses debout contre un mur , 
était-ce pour marquer la place de la tête, et 
éviter par la que le corps ne fût placé à contre- 
sens , ou bien afin que la face de la tête, figu- 
rée sur cette caisse, servît à indiquer le devant 

(0 Hérodote, Euterpc, sect. 86. 



470 DES CULTES 

du corps embaumé, et empêchât qu'on ne se 
méprît sur sa véritable position ? On sait que 
les anciens observaient avec scrupule la ma— 
nière dont ils devaient placer les cadavres dans 
les tombeaux : ce dernier motif me semblerait 
le plus vraisemblable ; et je verrais dans cette 
tête figurée sur la caisse des momies le pre- 
mier pas que firent les hommes vers les arts 
d'imitation, si je n'avais trouvé que cet usage 
n'est qu'une imitation approximative ; et que 
c'est un peuple voisin des Egyptiens , et plus 
ancien qu'eux , qui en a "fourni le modèle. 

Les Éthiopiens , auxquels les Égyptiens doi- 
vent une partie de leurs institutions civiles et 
religieuses^ embaumaient leurs morts, les en- 
veloppaient d'une substance transparente et 
fusible, et en formaient une colonne qui ga- 
rantissait la momie du contact de l'air , sans 
dérober aucunement les formes du corps aux 
yeux des spectateurs. Hérodote dit que, le ca- 
davre étant desséché et embaumé, on l'enduit 
de plâtre , qu'on peint de manière qu'il ressem- 
ble à la personne lorsqu'elle était vivante; qu'a- 
près cette opération on le renferme dans une 
colonne creuse , transparente , de verre fos- 
sile, aisé à mettre en œuvre , et qui se tire abon- 
damment des mines du pays. On aperçoit le 
mort à travers cette colonne , au milieu de 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 4? I 

laquelle 11 est placé. Il n'exhale aucune mau- 
vaise odeur, et n'a rien de désagréable (i). 

On croit que ce prétendu verre n'est autre 
chose qu'un sel fossile Iransparant, abondant en 
Ethiopie , et qui se durcit à l'air (2). Diodore 
de Sicile cite à ce propos Ctésias , qui , criti- 
quant Hérodote, dit que les momies des riches 
Ethiopiens étaient revêtues d'une lame d'or , 
laquelle offrait les formes et la ressemblance 
du mort; et que cette figure d'or était vue à 
travers l'enveloppe de verre qu'on avait coulée 
tout autour. Ces figures, dans les familles moins 
riches, étaient en argent, et chez les pauvres, 
en argile. 

Qu'importe à mon sujet que la matière cou- 
lée autour du corps mort fût de verre ou de 
sel? Il ne s'agit ici que du procédé préparatoire 
que les Ethiopiens, qui étaient les aînés des 
Egyptiens en matière d'arts et de religion, em- 
ployaient pour donner à ces corps une forme 
agréable à la vue. Qu'importe à mon sujet que 
les cadavres fussent recouverts d'un enduit , 
(^fune lame d'or, d'argent, ou d'une couche 

(1) Hérodote , Thalie , sect. 24- 

(2) Voyez les Observations sur le vase que l'on con- 
servait à Gènes sous le nom de Sacro latîno , par M. le 
chevalier Bossi, p. 45. 



472 DES CULTES 

d'argile? C'est la façon donnée à ces diverses! 
matières qui m'intéresse. L'enduit appliqué sur 
les corps morts reçoit les couleurs de la na- 
ture vivante. L'on donne à l'or, à l'argent et à 
l'argile, les formes et le relief des figures hu- 
maines : voilà bien les élémens des arts d'imi- 
tation , de la peinture et de la sculpture; et les 
hommes furent amenés à ces découvertes par 
le désir d'honorer les morts. 

Ces cadavres, ainsi encaissés dans une co- 
lonne transparente , recevaient un culte de 
leurs parens. Cette colonne, dit Hérodote, reste 
un an entier dans la maison des plus proches 
parens du mort. Pendant ce temps là ils lui 
offrent des victimes et les prémices de toutes 
choses (i). 

Les Egyptiens , qui ont beaucoup emprunté 
des Ethiopiens, cherchèrent à imiter cet usage; 
mais, leur pays manquant de la substance trans- 
parente , ils y substituèrent une enveloppe de 
bois , sur laquelle ils sculptaient une tête hu-* 
maine. 

C'est sous cette forme qu'on honora les 
morts, les héros; qu'on leur rendit une espèce 
de culte; et bientôt ce fut aussi sous cette même 
forme qu'on adora les dieux. 

(i) llcrodotc, Thalie, sect. 24. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 475 

Suivant Diodore de Sicile, on vénérait^ dans 
l'île sacrée de Phile , formée par les eaux du 
Nil, sur les frontières de l'Egypte et de l'Ethio- 
pie, un tombeau qu'on disait être celui d'Osi" 
ris , divinité suprême de ce pays. Sans doute, 
c'était le tombeau de quelque personnage il- 
lustre^ de quelque roi très-anciennement di- 
vinisé , et qui fut, en conséquence , placé dans 
l'ile de Phile , appelée le Champ sacré: lieu 
privilégié , où les prêtres seuls avaient droit de 
pénétrer. C'est ainsi que, sur les montagnes de 
l'île de Crète, était un ancien tombeau qu'on 
crut être celui de Jupiter , parce qu'on ignorait 
le nom de celui qui y était inhumé. Tous les 
peuples ont attribué à des êtres surnaturels 
les monumens dont le nom des personnes par 
qui ou pour qui ils étaient érigés ne leur était 
pas connu. 

Sans doute aussi que ce prétendu corps d'Osi- 
ris était embaumé avec beaucoup d'art, puis- 
qu'il servait de modèle aux momies les plus 
précieusement fabriquées. 

« Il y a en Egypte certaines personnes que 
» la loi a chargées des embaumemens, et qui 
» en font profession. Quand on leur apporte 
)) un corps, ils montrent aux porteurs des mo- 
» dèles de morts en bois, peints au naturel. Le 
w plus recherché de ces modèles représente , à 



/,74 Ï>ES CULTES 

« ce qu'ils disent, celui dont je me fais scru- 
» pule de dire ici le nom (i). » 

Ce nom divin , qu'Hérodote , par dévotion , 
n'ose prononcer, est celui d'Osiris. Diodore de 
Sicile a parlé de son tombeau ; et Athénagoras 
dit que non-seulement les Egyptiens montrent 
la sépulture d'Osiris^ mais aussi son corps em- 
baumé (2). C'est l'image de ce corps que ceux 
qui faisaient les embaumemens montraient 
comme un modèle. 

Il est prouvé , par une infinité de monu- 
mens, qu'Osiris était représenté sous la forme 
d'une caisse de momie , n'ayant d'humain que 
la tête. 

Dans la suite , on ajouta des bras à cette 
idole, afin de lui faire tenir les attributs et les 
symboles qui la caractérisaient. 

Voilà les premiers essais des arts d'imitation, 
et les premiers pas de l'homme vers l'idolâtrie ; 
voilà des images fabriquées à l'occasion des 
morts; des caisses de momies, avec une tête 
humaine, offertes comme la figure d'un dieu , 
du dieu Osiris. 

On conçoit que la dévotion des peuples dut 



( 1 ) Hérodote , Euterpe, sect. 86. 
(2) Athenagorœ Legatio pro Christianis , sect. 25, 
p. 1 15. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. Z^jS 

multiplier ces espèces d'idoles; que les rois , 
divinisés et placés par les prêtres au même 
rang qu'Osiris, et auxquels on rendait les mêmes 
honneurs divins, commandèrent aux peuples 
qui habitaient loin d'eux , de faire sculpter , 
comme le dit le livre de la Sagesse, des repré- 
sentations de ces mêmes idoles, afin qu'on leur 
rendît un culte (i). 

Maintenant la carrière de l'idolâtrie et des 
arts d'imitation est ouverte : suivons les hom- 
mes dans les progrès qu'ils y firent ; et obser- 
vons quels changemens cette nouveauté fit 
éprouver à tous les objets du culte. 

(i) Suivant l'inscription de Rosette, que j'ai citée plus 
haut, le collège des prêtres d'Egypte ordonne, en divini- 
sant le roi Ptolémée Epiphane , qu'il soit adoré comme 
Tétaient les anciens dieux. 



476 PES CULTES 



'\^sv>^^<>^^^^sv^^^,x\^^^^l>Asv^^^lV^sv'^!^sv^svv'v^iv'v^sv'^s\sv.'vvv'^^J 



CHAPITRE XXV. 



Des changemens opérés dans tous les objets du culte , 
par l'introduction des figures humaines. Progrès de 
l'idolâtrie. 



Tous les fétiches artificiels éprouvèrent les 
eftets de cette innovation. Les images du soleil 
et de la lune, presque tous les signes du zodia- 
que, ceux des planètes, les extraits, les sym- 
boles des montagnes, des forêts , des eaux , re- 
çurent plus ou moins les formes humaines. 

On figura dans le cercle qui représentait le 
soleil, une face d'homme, et son profil dans le 
croissant de la lune. 

Parmi les signes du zodiaque, les Gémeaux, 
qui n'étaient dans l'origine représentés que par 
deux lignes parallèles, unies vers leurs extré- 
mités par deux autres lignes horizontales, pa- 
rurent sous la forme de deux enfans égaux en 
grandeur, qui se tiennent par les mains ou 
s'entrelacent avec leurs bras. On en fit les deux 
amis, les deux divinités Castor et Pollux. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 4?? 

Le signe des Épis fat converti en une jeune 
fille, vierge et mère, portant un enfant, sym- 
bole de la fécondité , et tenant d'une main une 
faucille et des épis. On en fit la Vierge mère, 
la Vierge sainte , appelée par les Grecs Cérès , 
déesse des moissons. 

La Balance , qui marquait Féquinoxe de 
l'automne, fut représentée par une femme qui 
portait des balances; et ce fut chez les Grecs 
Thémis y déesse de la Justice. 

Le Verseau, symbole des pluies de l'hiver, 
qui , dans l'origine , était figuré par un vase 
renversé d'où s'écoulait de l'eau , devint chez 
les Grecs un vieillard barbu , tenant une urne 
d'où l'eau s'écoule. Il îxx\. Aristée y fils d'Apollon 
et de la nymphe Cyrène. Les Egyptiens qui ren- 
daient un culte au signe du Verseau , sous la 
forme d'un vase appelé le dieu Canope, conser- 
vèrent cette forme déjà consacrée , et se con- 
tentèrent de la surmonter d'une tête humaine. 

Le Sagittaire, signifié par une flèche , sym- 
bole de la décroissance rapide des jours en 
automne, fut représenté par un centaure lan- 
çant une flèche, c'est-à-dire, par une figure 
moitié cheval, moitié homme. La partie hu- 
maine était un effet du nouvel usage adopté de 
personnifier les symboles ; et la partie cheva- 
line marquait la rapidité de la décroissance 



47^ I>ES CULTES 

des jours. De celle figure les poêles ont com- 
posé le cenlaure Chiroiij plusieurs autres cen- 
taures , et leurs fables. 

Le Taureau y dans plusieurs monumens an- 
tiques , est représenté avec une télé humaine. 
11 est très-probable que c'est cette figure mons- 
trueuse qui a servi de texte à la fable du Mi- 
notaure. 

Le Bouc , qui se trouve dans la division du 
signe du Taureau, fut figuré, chez les Egyp- 
tiens y par un homme avec les cornes, les jam- 
bes et les pieds d'une chèvre ; ils en firent leur 
dieu Pan. Les Grecs le représentèrent dans le 
zodiaque sous la figure d'un homme tenant une 
chèvre et un chevreau; ils en firent la chèvre 
^malthée , femme de Paii^ et d'autres divinités 
subalternes. 

Le Lion reçut, non dans les zodiaques, 
mais dans d'autres monumens civils et reli- 
gieux , la léte d'une femme , ou plutôt celle 
d'un homme. Ainsi composée , cette figure fut 
nommée Sphinx. 

hes planètes furent toutes représentées avec 
des figures humaines, portant à la main le 
signe ou le symbole qui les caractérisait aupa- 
ravant. 

Les pierres fétiches, les bornes adorées sen- 
tirent aussi l'influence de celte révolution reli- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 479 

gieuse. Des têtes humaines furent établies sur 
ces pierres. On en plaça en Egypte sur les 
Thoths y même sur les colonnes des temples. 
Pococke a vu des colonnes ainsi décorées dans 
le temple de l'Ile de Phlle, dans la Haute- 
Egypte ; et Vivant Denon a donné la gravure 
de plusieurs monumens semblables (i). 

Les Grecs, grands amateurs des nouveautés 
religieuses , et imitateurs empressés des prati- 
ques égyptiennes, imitèrent celles-ci. Ils pla- 
cèrent sur les pierres limitantes, longues ou 
carrées , qu'ils nommaient Hermès , des têtes 
humaines qui représentaient les divinités étran- 
gèrent; ils adjoignirent les noms de ces difiPé- 
rentes divinités au mot ^ermè>y_, dénomination 
générique de la pierre sacrée sur laquelle ces 
têtes étaient posées. 

Ainsi, lorsqu'ils eurent surmonté un ^er- 
mès d^une tête de V^énus , qu'ils nommaient 
Aphrodite , cette figure ainsi composée fut ap- 
pelée Hermaphrodite.'^Wi), tête était celle d'^er- 
cule y qu'ils nommaient E racle y on appela l'i- 
dole enivhve Hermeracle. Si c'était une tête de 
Miîieri^ey qui portait chez eux le nom ^ Athènes j 
on en forma la divinité Hermathenes. Enfin , 

( I ) Voyage de Richard Pococke, 1. 1, p . 356 ; et l'atlas 

du Vojage de J'ivant Dénon. 



48o DES CULTES 

par l'effet du même mélange des Hermès et des 
têtes des divinités grecques, on composa Her- 
meros ou Hermès - Amour _, Hermapollon ou 
Hermès -Apollon ; enûn il y eut des Hermosiris, 
des Hermharpocrate , des Hermammoji , etc. 

Cette combinaison de deux divinités réunies 
s'introduisit jusque dans la religion des Ger- 
mains, qui eurent leur Hermode ou Hermodin, 
leur Hermensul. 

Dans ces divinités composées , que les ar- 
tistes nomment encore Hermès ou Terme ^ on 
distingue bien clairement deux noms : l'un , 
Hermès , est celui de la divinité générique ; 
l'autre, qui lui est adjoint, est celui de la di- 
vinité spéciale. Il en résulte bien évidemment 
ç}^ Hermès n'était, dans l'origine, qu'une pierre 
longue ou carrée, une pierre de borne , et que 
ce nom , avant que les Orientaux eussent in- 
troduit en Grèce les noms nouveaux de leurs 
divinités , était devenu l'équivalent du mot 
dieu ; car ces noms Hermapollon , Hermeracley 
Hermeros , etc. , ne peuvent signifier que le 
dieu Apollon, le dieu Hercule , le dieu Amour. 

Mais Hermès , qui servit à la composition 
de ces divers dieux ou déesses , ne cessa pas 
pour cela d'être un dieu particulier. C'est ainsi 
que l'unité, qui sert à composer les nombres , 
ne laisse pas que d'être toujours un nombre ; 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 4^1 

et Tliothy Hermès ou Mercure, restèrent tou- 
jours des divinités particulières qui eurent des 
fonctions, des attributions, et un culte qui leur 
étaient propres. 

Les troncs d'arbres , les souches, les co- 
lonnes de bois adorés , eurent le même sort 
que ces pierres, et furent, comme elles, sur- 
montés d'une tête humaine : c'est de cette ma- 
tière qu'étaient formées ordinairement les di- 
vinités Pan et Priape , etc. 

Ces divinités , avant d'être décorées d'une 
tête d'homme, étaient des troncs d'arbres aux- 
quels on ajoutait le symbole le plus énergique 
de la fécondité : voici comment le culte de 
ces fétiches indécens fut lié à l'astronomie. 

Deux constellations de la division du zodia- 
que, oii le soleil entrait à l'équinoxe du prin- 
temps, furent associées à ce symbole. Ces 
deux constellations , figurées par un bouc et 
par un taureau , animaux très-ardens à propa- 
ger leur espèce, furent considérées comme leg 
emblèmes du soleil, qui, au printemps, régé- 
nère la nature , et eurent des images vivantes 
adorées en Egypte. Le Bouc ou Pan fut adoré 
à Mendès et à Chemmisj le Taureau, sous le 
nom ^Apis , Meneids elBacis, le fut dans plu- 
sieurs villes de l'Egypte. Les images des parties 

I. 5i 



/j82 DES CL LIES 

génitales de ces deux animaux, symboles du so-^ 
leil régénérateur de la nature , appelées Phal- 
lus , furent honorées comme des objets sacrés^ 
comme des fétiches qui procuraient l'abon- 
dance , la fertilité des terres , et en éloignaient 
les accidens contraires. C'est pourquoi on les 
adjoignit à des troncs d'arbres, dans les forêts, 
dans les vergers , dans les jardins, etc. Le 
Phallus attaché aux arbres des forcis fit qua- 
lifier le tronc qui le portait de divinité Pan. 
Placé dans les vergers , les jardins et les vi- 
gnes., il était la divinité Priape. D'autres 
troncs d'arbres qui, ainsi que les pierres, ser- 
vaient de bornes aux territoires, aux héritages 
particuliers , décorés du Phallus, reçurent le 
nom de Mercure Casmillus , de Mercure au 
membre érigé , et on confondit souvent ces 
derniers avec Priape (i). 

Tous ces troncs à Phallus, surmontés d'une 
tête d'homme, dont les traits et les accessoires 
indiquaient leur origine , constituèrent des di- 
vinités qui jouèrent un rôle distingué dans les 
fables religieuses des anciens. 

Nous avons dans le trait suivant un exemple 

(i) L'origine détaillée à.ePan et de Pn^joe ainsi que 
l'histoire du culte du Phallus seront la matière d'un 
ouvrage particulier. 



A^'TÉRlEuns A l'idolâtrie. 4^3 

(îe ces premiers essais 'le Tort, et des premiers 
pas de l'homme incivilisé vers l'idolâlric. 

Dans l'île d'Owhyhée, une des SandAvichs, est, 
près de l'habitation du roi et sur les bords de 
la mer un Morai , lieu consacré à la fois aux 
sépultures et à la religion, ce Ce Moraï,ditun 
» voyageur moderne, était le mieux tenu que 
» nous eussions rencontré: il était orné deplu- 
» sieurs statues ou idoles taillées dans de gros 
» troncs d'arbres, et imitant grossièrement la 
») forme humaine, mais aussi gigantesque et 
» aussi ridicule que l'on peut se l'imaginer (i). >» 

Je dois faire remarquer ce que j'ai souvent 
avancé en parlant de l'ancien continent, que 
le même local sert ici au culte et aux sépul- 
tures; que ce local est voisin de la mer , dont 
les bords ont toujours , pour les insulaires , 
tenu lieu de frontières ; et que ces premières 
ébauches de l'art du statuaire se trouvent dans 
l'asile des morts. 

Les symboles des eaux subirent la même loi: 
la cruche adorée en Egypte , sous le nom de 
Canope , fut , comme je l'ai déjà dit , surmon- 
tée d'une tête humaine. 

Le Serpent ou V Hydre , image du courant 

(i) Vojage à l'Océan Pacifique , par George Van- 
couver, t, IV, p. 245. 



♦ • 



484 I>Ei^ CULTES 

sinueux des rivières, fut ennobli par une lêle 
d'homme , et devint Y ^ gaihodemon ou le bon 
démon. 

Les Navires , autres symboles des eaux , eu- 
rent leur figure humaine. J'ai dit que le navire 
y4rgo avait à sa proue , ou à sa poupe , une 
pièce de bois extraite de la forêt sacrée de Do- 
done ; que celte pièce conservait la vertu des 
arbres dont elle était extraite , et qu'elle rendait 
des oracles. Les navires consacrés offrirent à sa 
place une figure d'homme , qui constitua les 
divinités appelées Patàiques ou Patèqiies, aux- 
quelles les Phéniciens , grands navigateurs ^ 
rendaient un culte assidu , et qu'ils considé- 
raient comme les dieux tulélaires des vaisseaux 
et des nautonniers. 

Tels furent les commencemens de l'idolâ- 
trie. Dès que l'homme eut fait les premiers pas 
dans cette carrière , il ne lui en coûta guère de 
la parcourir entièrement. Dès qu'il eut décoré 
de têtes humaines les grossiers objets de leur 
adoration , il fut naturellement amené à les re- 
présenter sous la figure entière d'un homme; 
mais il n'y arriva que par gradation. 

Ces colonnes limitantes , de pierre ou de 
bois , qui d'abord n'eurent d'humain que la 
tète, furent bientôt représentées avec des pieds, 
tandis que le reste de la figure conservait la 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. <^85 

forme d'un simple pilastre. Plusieurs inonu- 
mens antiques nous ont conservé la figure de 
ces Hermès. La cruche appelée Canope , sur- 
montée d'une tête, eut aussi, dans la suite, 
deux pieds d'homme. 

On renchérit encore sur la façon de cesT/er- 
mhs : on plaça quelquefois vers le milieu de 
leur hauteur la figure du sexe; on leur donna 
la moitié du corps humain, tandis que la partie 
inférieure restait en forme de pilastre. Ce sont 
ces espèces d'hermès que les artistes nomment 
fort improprement jîgz^rei- en gaine. 

Lorsqu'on eut représenté ces hermès avec 
un demi-corps d'homme, on fut bientôt in- 
duit à leur ajouter des bras, qui leur servirent 
h tenir les symboles, les signes, les attributs, 
qui caractérisaient leur divinité; lesquels, avant 
cette dernière addition, on appendait à l'herm es. 
Il restait peu de chose à faire pour que la 
métamorphose fût complète; elle le devint; et 
le statuaire, autorisé par le culte, dans ses nou- 
velles productions, fit disparaître de ces idoles 
tout ce qu'elles conservaient de leur origine 
barbare, et présenta les dieux sous la figure 
entière d'un homme. Le soleil fut figuré par 
un beau et jeune blondin , à télé rayonnante , 
traîné dans les airs sur un char attelé de che- 
vaux -, la lune , par une femme couronnée du 



486 DES CULTES 

croissant ; les fleuves , par des vieillards ap- 
puyés sur un vase renversé; les rivières, les 
fontaines , par de belles femmes dans la même 
attitude. Le dieu des airs fut représenté par un 
homme vigoureux , tenant la foudre en main ; 
le dieu des mers par un homme armé d'un 
trident, instrument de pêche; le dieu de la 
guerre , représenté par une épée ou une lance, 
le fut alors par un homme tenant en main cette 
arme ; enfin , les astres , les élcmens, les acci- 
dens de la nature , ceux de la vie humaine , 
toutes les alFections de l'humanité furent divi- 
nisés , et représentés sous la forme d'un vieil- 
lard , d'un homme fait, d'un enfant ou d'une 
femme. 

Il ne faut pas croire que tous les objets sa- 
crés éprouvèrent cette métamorphose : une 
nouveauté en religion ne détruit point les an- 
ciennes habitudes. L'institution des hernies à 
tête humaine ne changea rien à la plupart des 
troncs d'arbres, des pierres brutes, et d'autres 
objets grossiers que leur antiquité rendait vé- 
nérables. On fabriqua de nouveaux dieux à fi- 
gure humaine, et on laissa subsister les anciens. 

De même l'usage nouveau de rcDrésentcr les 
dieux sous la figure entière d'un homme n'em- 
pêcha point les différentes espèces thermes de 
se maintenir , et de former même une divinité 



ANTEHIEUnS A. l'iDOLATRIE. 487 

particulière ; car c'est sous cette forme que le 
iVieu Hermès , Mercure ^ ou Terme ^ fat, de- 
puis l'introduction des figures humaines_, cons- 
tamment représenté sur les frontières, sur les 
chemins , dans Xesjorum , et à l'entrée des tem-^ 
pies et des maisons. La divinité Priape fut aussi 
presque toujours , depuis la même époque, re- 
présentée en Hermès y tX. n'obtint que rarement 
l'honneur de paraître sous la figure entière d'un 
homme. 

Ce changement arrivé dans la plupart des 
religions anciennes, cette manie de représenter 
les dieux sous des figures humaines, ne furent 
point adoptés par tous les peuples : les Syriens 
et les Phéniciens ne représentèrent le soleil ni 
la lune par aucune figure ; ils pensaient avec 
raison que , ces dieux étant vus de tout le 
monde, il était inutile de les représenter par 
des images (i). 

Les Perses avaient en horreur les représen- 
tations des dieux sous des figures humaines : ils 
no les adoptèrent jamais. Xerxès , conformé- 
ment à ces principes , détruisit , dans son ex- 
pédition en Grèce, toutes les statues qu'ail ren- 
contra sur son passage (2). 

(i) Lucien, Traité de la déesse de Syrie. 
(2) Hérodote, L'ranie. 



488 DES CULTES 

Le législateur des Hébreux proscrit, de la 
manière la plus expresse, l'usage de représen- 
ter la divinité sous des formes mortelles. « Vous 
j) ne ferez point d'idoles , lit-on dans le Lévi- 
» tique ; vous ne dresserez point d'images lail- 
» lées , ni de statues , et ne mettrez point de 
)) pierres peintes en votre pays pour vous y 
M prosterner devant. » Les prophètes Isaïe et 
Jérémie se récrièrent avec chaleur contre l'u- 
sage des idoles introduit dans Israël. 

Le même éloignement pour les idoles à fi- 
gure humaine se retrouve chez les Germains et 
chez les Celtes; et ce ne fut que fort tard, comme 
je l'ai déjà fait observer, que l'idolâtrie fut 
par les Romains introduite chez ces peuples. 

Les Romains même , si servilement imita- 
teurs des pratiques religieuses des Grecs , re- 
poussèrent, dans son origine, le culte des ima- 
ges. « Numa, dit Plutarque, leur défendit d'à t- 
)) tribueràDieu aucune forme d'homme ni de 
» bête; et il n'y avait parmi eux aucune statue 
» ni image de la divinité. Pen(!ant les cent 
» soixante -dix premières années, ils ne pla- 
» cèrent dans les temples et dans les chapelles 
)) qu'ils bâtissaient aucune figure de Dieu. Ils 
» regardaient comme une impiété de repré- 
)) senler par des objets méprisables ce qu'il y 
» a de plus parfait, et croyaient qu'on ne pou- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLÀTRIE. 4^ 

» valt atteindre à Dieu que par la pensée (i). » 
Les premiers chrétiens résistèrent pendant 
plusieurs siècles à cette contagion générale ; ils 
proscrivirent les images. Saint Paul dit aux 
Athéniens : a Dieu n'est point honoré par des 
)) ouvrages faits de la main des hommes: il n'a 
» besoin de personne, lui qui donne la vie à 
» tous les êtres (2). » 

Les plus anciens Pères de l'Église , Lac- 
tance , Tertulien , Arnobe , Minutius Félix , 
Origène, etc. , professèrent la même doctrine, 
et traitèrent le culte des images d'impiété et de 
folie. Le concile d'Elvire , en Espagne , tenu 
vers la fin du troisième siècle, défend les pein- 
tures sur les murailles des églises, de peur que 
le Dieu qu'on adore ne s'y trouve repré- 
senté (3). 

Il y eut même parmi les chrétiens des per- 
sonnes recommandables par leur sainteté qui 
poussèrent leur aversion pour les images jus- 
qu'à détruire publiquement celles qui repré- 
sentaient le dieu qu'elles adoraient. Voici un 
fragment de la lettre écrite par saint Epi- 



(i) Plutarque, J^ic de Ninna. 

(2) Actes des Apôtres, chap. l'j, v. 25. 

(3) Histoire ecclésiastique de Fleiirj-, liy. g, t. II, 
p. 543. 



490 BtS CULTES 

phane , vers la fin du quatrième siècle , à Jean 
de Jérusalem. 

« Je sais que l'on murmure contre moi de ce 
» que, lorsque nous allions au saint lieu ap- 
» pelé Béthel, pour y célébrer la collecte avec 
» vous , étant arrivé au village d'Anablata , et 
)) ayant vu , e^i passant , une lampe allumée , 
» je demandai quel lieu c'était. J'appris que 
)) c'était une église, et j'y entrai pour prier. Je 
)) trouvai une draperie attachée à la porte de 
» cette église , où était peinte une image de 
w Jésus-Christ, ou de quelque saint; car je ne 
}) me souviens pas bien de ce qu'elle représen- 
)) tait. Ayant donc vu l'image d'un homme ex- 
» posée dans l'église de Jésus- Christ, contre 
)) l'autorité de l'Ecriture , je déchirai la drape- 
» rie , et je conseillai à ceux qui gardaient ce 
)) lieu d'en envelopper h l'avenir le corps mort 
» de quelque pauvre pour l'enterrer. 

>j Je vous prie , ajoute le même saint, de 
» défendre aux prêtres de ce lieu d'exposer à 
i) l'avenir des draperies de la sorte , qui sont 
)) contre notre religion; car il est digne de vous 
» d'ôter ce scandale (i). )) 

La religion chrétienne , née au milieu du 
paganisme, fut forcée d'en contracter plusieurs 

(i) Histoire ccclcsiastiquc de Fleur)-, liv. h), p. 633. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. /yi)i 

habitudes. On peut facilemeut changer les dog- 
mes religieux d'un peuple ; mais il n'en est pas 
de même des pratiques : le vulgaire j tient for- 
tement. Les prêtres chrétiens furent donc obli- 
gés de soumettre leur religion à la routine , de 
christianiser une grande partie du culte ancien, 
et de substituer aux figures des dieux et des 
déesses celles de Dieu , de la Vierge et des 
Saints. Cette condescendance occasionna de 
longues et vives querelles dans l'Eglise. Les évê- 
qnes français et l'empereur Charlemagne Tim- 
prouvèrenl. Ce ne fut que vers la fin du hui- 
tième siècle que le culte des images fut intro- 
duit en France. 

Je sortirais de mon sujet , si j'en Irais à cet 
égard dans de plus longs détails. J'en sortirais 
aussi si je parlais de la perfection que la pein- 
ture et la sculpture acquirent par l'introduction 
des figures humaines dans le culte. Je dirai seu- 
lement que ces arts d'imitation seraient , sans 
elle , peut-être restés dans un état de barbarie , 
ou entièrement inconnus. 



49^ 



DES CULTES 



x\^,x\x'><^^.v^sv^^Jv^s^^^^sv>^^.^^^.>^^.'^i^sv'vv^.'vvvx^^.'^s\^vvvx^^ 



CHAPITRE XXVI. 



Des fables mythologiques : elles proviennent du culte 
des morts. 



La plupart des mythologues semblenl s'ac- 
corder à dire qu'à une certaine époque les 
prêtres de l'antiquité se sont réunis pour se 
concerter sur la composition dés fables reli- 
gieuses ; que , d'un commun accord _, ils ont dit : 
« Pour acquérir la vénération des peuples', nos 
» dogmes ne doivent être ni trop simples , ni 
» trop connus. Qu'un voile mystérieux et im- 
» pénétrable aux yeux du vulgaire ^ en les ca- 
» chant, les rende plus augustes et plus 
» saints : gardons pour nous la vérité : qu'elle 
» soit notre secret , et alimentons l'esprit du 
» peuple de mensonges merveilleux, dont il 
» est avide; composons des fables allégoriques 
» sur tous les dieux ; que le peuple soit con- 
» traint à les croire; il les croira. Nous ne dé- 



ANTERIEURS A L'iDOLATRIE, 49^ 

» couvrirons une partie ou la totalité de notie 
» secret, de nos mystères, qu'à des hommes 
» incapables de les divulguer, et que nousau- 
» rons jugés tels d'après de longues et pénibles 
» épreuves. » 

Tout ce que je mets ici dans la bouche des 
prêtres a pu être pensé ^ car cela a été fait, 
mais n'a point été concerté par un petit nom- 
bre d'hommes , ni exécuté sur un même plan, 
dans un même temps , dans un seul pays : cet 
ordre de choses a été gTaduellement amené par 
diverses circonstances ou par la nécessité. 

Il semblerait, à entendre plusieurs écrivains 
anciens , et même modernes , qu'une connais- 
sance parfaite des lois de la nature , que la 
sagesse la plus profonde, ont présidé aux com- 
positions des fables allégoriques ; qu'elles ren- 
ferment, sous une enveloppe adroitement tis- 
sue, un sens caché, dont la sublimité surpasse 
de beaucoup le degré de connaissances auquel 
nous avons atteint. 

Un examen approfondi de la plupart de ces 
compositions mythologiques m'en a donné 
une idée différente. J'avoue que plusieurs d'en- 
tre elles sont des allégories assez justes de la 
marche ordinaire de la nature , mais qu'elles 
ne cachent que des vérités communes et à la 
porlée de tous les esprits. Plusieurs autres sont 



494 ^ES CULTES 

dépourvues de justesse ; et le voile mystérieux 
qui couvre ces vérités, bien ou mal traduites 
en allégories, offre des actions extravagantes, 
désordonnées ou criminelles , et, le plus sou- 
vent, des absurdités monstrueuses. Enfin, il est 
d'autres fables qui ne peuvent être des allégo- 
ries , et ne présentent que des contes grossiers, 
ridicules , et fort souvent d'une obscénité dé- 
goûtante. 

Si ces compositions mythologiques ne sont 
point, l'ouvrage d'une réunion d'hommes ins- 
truits; si elles n'ont point été concertées; si elles 
sont plutôt le résultat des circonstances, de la 
nécessité , que celui d'une volonté réfléchie , 
d'une mûre délibération , je dois rechercher 
quelles furent ces circonstances, quelle fut cette 
nécessité. 

Je rappellerai d'abord ce principe, que l'hom- 
me , strictement parlant , n'invente point. Les 
œuvres qu'on nomme ses inventions, quand 
elles ne proviennent pas du hasard, ne sont 
que des imitations modifiées , étendues , per- 
fectionnées de ce qui existait déjà : toujours la 
nature ou l'art ont fourni le modèle. Il en fut 
de même des institutions humaines. La nature, 
ou les affections qu'elle fit naître , en fournit les 
élémens , que la civilisation ensuite organisa. 

Ainsi on n'imagina point , on ne composa 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. /^qS 

point simultanément les fables ou les légendes 
des dieux; on ne les exposa point brusquement 
au peuple pour en faire un objet de sa croyance. 
Ce procédé, contraire à la marche ordinaire do 
Tesprit humain , aurait été sans succès. 

Il est donc présumable qu'avant ces compo- 
sitions fabuleuses il exista une institution à 
peu près semblable, qui les a autorisées , et qui 
a préparé le peuple à les admettre. 

Cette institution première faisait partie des 
cérémonies funèbres. Voici comment. 

En parlant du culte des morts , j'ai peint les 
regrets vifs qu'excitait dans une peuplade, 
dans une famille , le trépas d'un homme chéri 
ou vénéré. J'ai dit que ces regrets firent naître 
le désir de conserver ce qui restait de sa per- 
sonne , et rechercher et découvrir l'art des 
embaumemens. J'ai ajouté que ces mêmes re- 
grets firent aussi désirei^de proclamer et de 
transmettre à la postérité le récit des bienfaits ^ 
des actions mémorables du mort, qui justi- 
fiaient les larmes de ses parens, de ses amis (i). 

A ce désir bien naturel , et qui put être faci- 
lement accompli , se mêlait celui de procurer 
aux morts une sépulture honorable. L'amour- 
propre le fortifiait ; car les honneurs rendus 

(i) Yoycz ci-dessus, p. 454- 



4y6 



DES CULTES 



aux morts rejaillissent sur les vivans qui les 
décernent. 

J'ai parlé de ces réunions de sépultures pri- 
vilégiées, situées dans des lieux choisis, loin 
de la demeure des hommes , dans des îles dé- 
sertes, sur le sommet des montagnes, ou sur 
le terrain inhabité des frontières. 

Ces lieux, sanctifiés par les corps des héros 
qui y reposaient, et qu'on a nommés Champs 
Sacrés , lies Fortunées , Séjour des Bienheu- 
reux , Champs Eljséens y etc. , avant d'avoir 
dégénéré en simples cimetières , étaient l'objet 
de l'ambition des familles et des individus : 
chacun aspirait à l'honneur d'y être inhumé , 
parce que cette inhumation était une espèce 
d'apothéose. C'est sans doute pour juger le 
droit de chaque défunt, sur ce lieu de sépul- 
ture , que les Égyptiens établirent ce tribunal 
fameux , où les action» des vivans étaient jugées 
après leur mort. 

Voici ce que rapporte à cet égard Diodore de 
Sicile : 

(( Les parens du mort fixent le jour des obsè- 
» ques, et conduisent le cercueil sur les bords 
)» du lac de son nom. Arrivent les juges au 
» nombre de plus de quarante : ils se placent 
» et forment un demi -cercle au delà du lac. 
» On approche de ses bords un bateau , que 



ANTÉRir.Uf.S A :/lDOLATniE. 49^ 

>) tiennent préî ceux qui sont chargés de celte 
i) cérémonie , et sur lequel est un nautonnier, 
» que les Égyptiens nomment en leur langue 
)j Cliaron. Aussi dit-on qu'Orphée, ayant re~ 
>) marqué cet usage dans son voyage en Egypte, 
» en prit occasion d'imaginer la. Jàble des en- 
M fers , en imitant une partie de ces cérémo- 
^) nies , et en y ajoutant d'autres de son in- 
w vention. 

» Avant de placer le cercueil sur le bateau . 
» la loi permet à chacun de l'accuser. Si l'on 
» prouve qu'il a mal vécu , les juges le con- 
x> damnent, et il est exclu du lieu de sa sépul- 
» lure. S'il parait qu'il a été accusé injustement, 
» on punit sévèrement l'accusateur. S'il ne se 
» présente personne pour l'accuser, ou si celui 
» qui la fait est reconnu pour un calomnia- 
>) teur, les parens se dépouillent des marques 
w de leur douleur , eljont léloge du mort. 

» Ils s'étendent sur la manière dont il a été 
» élevé et instruit depuis son enfance, sur sa 
» piété , sa justice , sa tempérance et ses autres 
» vertus , depuis qu'il est parvenu à l'âge viril ; 
j) et ils prient les dieux des enfers de l'ad- 
» mettre dans la demeure des gens pieux (i). 

(i) XàpV.aiite a traduit. la prière récitée en cette oeca— 
I. 32 



49$ Ï>ÊS CULTKS 

)) Lé peuple applaudit et glorifie le mort, qui 
M doit passer toute l'éternité dans les enfers 
» avec les bienheureux (i). ;) 

Le même auteur ajoute que les morts exclus 
de la sépulture , pour crime ou pour dettes , 
restent dans leurs maisons, et que, dans la suite, 
on parvient à réintégrer leur mémoire , lors- 
que leurs petits-enfans, devenus riches, payent 
leurs dettes, et les font absoudre. 

Voilà la vérité découverte ; voilà la fable du 
Jugement des âmes après leur mort, de Charon^ 
de sa Barque fatale , des Enfers et du Séjour 
des Bienheureux , fabriquée par le poète Or- 
phée , et entièrement dévoilée par l'historien 
que je viens de citer (2). 

sion ; et Porphyre nous l'a transmise dans son Traité de 
V Abstinence , liv. 4- 

(i) Diodore de Sicile, 1. 1, p. lo-j et suiv. 

(2) Le génie des poètes grecs les portait à étendre , à 
magnifier , à diviniser les choses les plus communes , à 
substituer les chimères de leur imagination à la simple 
réalité; écoutons encoi'e Diodore de Sicile. « Les prêtres 
» d'Egypte disent qu'Orphée, en introduisant les peines 
» des méchans dans les enfers, et en admettant les Prai- 
» ries des Bienheureux , n'avait fait qu'imiter ce qui se 
« pratiquait aux funérailles des Egyptiens. » Il cite en- 
suite ce passage de l'Odyssée d'Homère, où ce poète parle 
«des àaies des morts : >i Elles iraK'ers'ercnt V Océan, pas— 



ANTÉRIEURS A LlDOLATIUt;, 499 

Mais ce n'est point ici mon objet : je ne dois 
m'occuper que de l'usage de faire , à la mort de 
tîhaque individu , son éloge funèbre et Thisto- 

u ièrent près de Leucade, entrèrent, par la porte du 
■n Soleil , dans le paj's des Songes ; et bientôt elles ar— 
M rivèrent dans la prairie d' yispliodèle , où habitent les 
u dmes qui sont les images des morts. » 

L'asphodèle est une plante à fleurs blanches ou jaunes. 
Les anciens la semaient auprès des tombeaux, comme une 
nourriture agréable aux morts. 

Ce convoi funèbre, si poétiquement dénaturé, si reli- 
gieusement travesti parle poète, est ainsi réduit à l'exacte 
vérité par l'historien. « Le poète donne le nom ôl Océan 
» au fleuve, parce que les Eg^'ptiens appelaient ainsi le 
» Nil. Il entend T^diV \cs portes du Soleil la ville d'Hé- 
u liopolis. Il pense que la prairie et la demeure feinte 
» des morts est le lieu qui horde le mai-ais Achérusia , 
» près de Memphis, où il y a de très-belles prairies, des 
« marais , et des campagnes de Lothos. C'est en suivant 
» les traces d'Orphée qu'il dit que les morts habitent 
» ces lieux, puisque c'est là que se font sur-tout les plus 
» magnifiques funérailles des Egyptiens, et qu'on n'y dé- 
« pose les cadavres qu'après qu'ils ont passé le fleuve et 
» le lac Achérusien. » 

L'imagination de ces poètes théologiens, qui transfor- 
ment des cimetières en champs élyséens , peut être com- 
parée à celle de Don Quichotte, qui convertit un moulin 
à vent en un géant , vm misérable barbier de village en 
un magicien , et un plat à barbe en l'armet de Mam- 
briii. 



5oO DES CULTES 

riqae de sa vie entière. Ce iait est nettement 
attesté par Diodore de Sicile, qui nous apprend 
en même temps qu'un pareil usage était prati- 
qué par les Grecs, avec cette différence qu'ils 
faisaient l'éloge de la naissance et de la noblesse 
des morts, tandis que les Egyptiens, qui étaient 
tous également nobles, ne parlaient point de 
celte circonstance. 

Cicérnn di^ aussi que les Grecs, lors des fu- 
uérailles, donnaient un banquet funèbre où 
assistaient les parens, couronnés de fleurs. C'é- 
tait pendant la durée de ce repas que l'on pro- 
nonçait l'éloge du défunt, lorsqu'il y avait, 
ajoute-t-il, matière à louer; car c'était un crime 
de mentir en ces occasions (i). 

Les Piomains adoptèrent cette coutume : 
lorsqu'une personne de considération était 
morte, son fils, ou quelqu'un de ses proches, 
prononçait publiquement sur la tribune aux 
harangues son éloge funèbre. Cicéron atteste 
l'existence de cet usage , et ajoute que les éloges 
des personnes distinguées se chantaient avec 
accompagnement de flûte : ce qu'on appelait 
lamentation , nom que L. Gracchus donna aux 
chants funèbres (2). 

( I ) Cicer., de Legibus, lib. 2 = 
(9.) Idem, ihid. 



XNTERLEUnS A L IDOLA.TI11E. 5oi 

Les éloges funèbres étaient si prodigués k 
Rome qu'on disait ordinairement, par impré- 
cation : Que tu lie sois pas même loué dans ton 
festin funèbre ! 

Cet usage a été fort répandu ; il existe en- 
core dans plusieurs parties de l'Europe et chez 
plusieurs nations de l'Amérique. 

Plus anciennement , les éloges du mort 
étaient chantés. On composait des hymnes dont 
les vers et les chants gravaient plus facilement 
dans la mémoire les événemens qu'ils retra- 
çaient : aussi ces hymnes sont-ils mis au rang 
des premiers monumens de l'histoire. 

Les plus anciennes pièces de ce genre dont 
il soit fait mention sont celles d'Olen de Lycie, 
poète et devin à Délos , qui vivait bien avant 
Homère, Pamphus et Orphée. Il composa plu- 
sieurs hymnes en l'honneur de certaines vierges 
qui , députées par les nations hyperboréennes 
pour porter des offrandes au temple de Délos, 
moururent dans celte ville, et furent inhumées 
dans un tombeau , sur lequel les jeunes per- 
sonnes des deux sexes étaient obligées , avant 
leur mariage, de faire hommage d'une partie de 
leur chevelure, qu'elles y déposaient. L'hymne 
qu'Olen composa pour une de ces vierges ap-» 



503 DES CULTES 

pelée Achœia se chantait encore du temps 
d'Hérodote et de Pausanias (i). 

Les hymnes chantés par les Grecs en l'hon- 
neur des morts s'appelaient Trènes. Pindare 
en avait composé plusieurs: il ne nous en reste 
aucun. Les Grecs, dit Lucien , faisaient venir, 
pendant les obsèques, un homme savant qui 
récitait des lamentations sur la mo^'t du défunt. 
Quelques peuples, dit le même auteur, ont ins- 
titué des jeux funèbres dans lesquels ils pro- 
noncent les éloges des morts sur leurs tom- 
beaux. (( Il semble qu'on veuille , ajoute-t-il , 
» les défendre, et rendre témoignage de leurs 
» vertus auprès des juges infernaux (2). » 

Denys d'Halicarnasse parle des vers appelés 
les Hymnes de la patrie , que l'on chantait à la 
louange des grands hommes morts pour sa dé- 
fense : il nous apprend que c'était une pratique 
établie à Athènes et à Rome , dans les triom- 
phes et dans les funérailles (5). 

En Arcadie, on instruisait les enfans même 



(O Hérodote , Melpomene , liv. 4* — Pausanias , Béo- 
tie , liv 9, cap. 27 ; et notes du traducteur d'Hérodote, 
t. ni, p. 443 t^t suiv. 

(2) l^ucieu , Traité du Deuil. 

(?>) Dioiiys. Halicamas. , lib. i. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRTE. 5o3 

a chanter les lois de la patrie et les louanges 
des héros (i). 

Il n'était point d'événement remarquable , 
dans une nation ancienne, qui ne fournît ma- 
tière à des chants poétiques. Les sauvages ac- 
tuels observent la même pratique : ils ont leurs 
chants de guerre, de victoire, de départ et de 
mort. 

Les exemples que j'ai cités prouvent que , 
dès la plus haute antiquité, on faisait, lors des 
funérailles , des éloges en prose et en vers , 
parlés et chantés ; mais il paraît que les com- 
positions poétiques étaient spécialement desti- 
nées à chanter la gloire des héros, à faire passer 
leur mémoire et le récit de leurs exploits h la 
postérité. Ces chants, où l'hyperbole n'était pas 
ménagée, où les poètes avaient usé du privilège 
antique d'embellir les faits, et de les exagérer, 
transmis de génération en génération , furent 
recueillis lorsque l'art d'écrire s'établit, et for- 
mèrent les plus anciens élémens de la fable et 
de l'histoire. 

Ces hymnes, ces chants héroïques, ces éloges 

(i) Discours sur les Monumens qui ont suppléé au 
défaut de V Écriture, et servi de Mémoires aux premiers 
historiens , par l'abbé Anselme. Mêm. de VAcad. des 
Inscript., t. IV, p. 38g, Sgo. 



5o4 DES CULTES 

funèbres composés pour des héros, pour des 
demi«'dieux, firent naître l'idée ou firent sentir 
la nécessité d'en composer de pareils pour les 
dieux du ciel , et devinrent les modèles des 
fables mythologiques. 

Ils furent les modèles, et non les copies 
des fables mythologiques, parce que celles-ci 
portent tous les caractères de l'humanité , et 
décèlent leur source ; parce que, si l'on eût 
commencé par composer les fables des dieux 
avant celles des héros , on ne leur eût pas 
appliqué des actions humaines ; on n'eût pas 
raconté que les divinités naissaient , étaient 
alaitées_, buvaient, mangeaient, dormaient, 
entraient en fureur, étaient vindicatives, amou- 
reuses, cruelles, et jalouses des honneurs ; on 
n'eût pas parlé, dans ces fables, de leurs voya- 
ges, de leurs combats, de leurs défaites ou de 
leurs victoires , et de plusieurs crimes qu'on 
leur attribue. Toutes ces actions , tous ces be- 
soins appartiennent à l'homme ; et les idées 
(jue le fétichisme et le sabéisme pouvaient four- 
nir de la divinité n'ont aucun rapport avec de 
pareils faits. 

Quelqu'extravagante qu'ait été l'imaginalion 
des anciens poètes, on ne peut supposer qu'ils 
eussent, de leur propre mouvement, créé tant 
de contes absurdes , si l'exemple des fables 



àts'tÉriel'ks a l'idolâtrie. 5o5 

héroïques ne les eût pas autorisés. Jamais ils 
n'auraient osé publier que le soleil , sous le 
nom d'Apollon, fut chassé du ciel , et réduit à 
l'état de berger; que le soleil ou l'atmosphère, 
sous le nom de Jupiter , fut un être très-liber- 
lin ; qu'une épée ou une lance, appelée Mars, 
fut un dieu cruel et galant, qui versa le sang , 
et eut une aventure scandaleuse avec Vénus ; 
qu'une pierre brute, dite Vénus , eut les plus 
beaux yeux du monde , fut d'une beauté ac- 
complie ; que cette pierre, déesse des Grâces 
et des Amours , eut des avcnlnres galantes avec 
les dieux, et même avec les hommes; qu'une 
autre pierre , appelée Mercure , fut h la fois un 
voleur, un messager, un proxénète, et l'inven- 
teur de toutes les sciences et de tous les arts. 
Toutes ces absurdités, et mille autres qui abon- 
dent dans les fables mythologiques, n'auraient 
pu entrer dans la tête des anciens poètes, si les 
hymnes et les éloges des hommes puissans, des 
héros , ne leur eussent pas servi de modèles. 
D'ailleurs, la réalité existe avant la fiction; et 
la réalité existait dans les actions des hommes, 
dont les fables mythologiques ne sout qu'une 
imitation exagérée. 

Mais voici ce qui prouve encore que les 
fables mythologiques dérivent des éloges cl 
des hymnes faits en l'honncnr des morts : 



5o6 DES CULTES 

u La mylhologie, dit un savant, n'élail autre 
» chose que Vhistoire ou h récit des actions 
» des moisis y comme son nom même l'indique: 
M le grec mjihos étant dérivé du mot égyptier» 
» muih , c'est-à-dire mort : terme qui se trouve 
» de même dans la langue chananéenne. Phi- 
» Ion de Biblos traduit l'expression moiith , 
» qu'd trouve dans le texte de Sanchoniaton f. 
)) i^SiV Thanatos o\i PlutoTi : traduction qui nous 
M indique un rapport formel entre les deux 
» langues égyptienne et phénicienne. Horace 
» semble s'être plu à rendre en latin l'idée at- 
n tachée au mot grec mjthologie , par la ver- 
» sion purement littérale fabulœ mânes ^ les- 
» fables des morts. 

» Ainsi la simple origine du terme mjtholo- 
» gique en donne à la fois la véritable signifi- 
» cation, montre sous quelle face la mythologie 
w doit être considérée, et enseigne la meilleure 
» méthode de l'expliquer (i). » 

Le président de Brosses établit ici le prin- 
cipe , mais n'en suit pas les conséquences ; 
montre la route qu'on doit tenir pour expli- 
quer l'origine des fables mythologiques, mais 

{i) Du Culte des Dieux fétiches, ou parallèle de l'an- 
cienne religion de l'É^jypte avec la religion actuelle, pay 
le président de Brosses, p. 8 et g. 



À^TÉIUEURS A L1D0LA.TIIIE. 5oj 

ne s'y engage point ; il avait uu autre sujet à 
traiter. 

Il est reconnu que, dès les premières épo- 
ques des sociétés, l'usage de célébrer la mé- 
moire des morts par des compositions en vers 
ou en prose était établi : on sait que les Ro- 
mains célébraient, par des hymnes et des fêtes, 
la mémoire de leurs fondateurs Romulus et 
Rémus j avant d'avoir adopté les fables des 
dieux : fables qui ne furent reçues chez eux 
que du temps des Tarquins. 

Parce qu'on avait adressé des prières aux 
héros , aux chefs des nations pendant leur vie, 
on continua à leur en adresser après leur mort, 
persuadé qu'il restait dans leurs tombeaux une 
partie de leur existence ; et, lorsqu'on eut ap- 
pliqué le culte des héros aux dieux du ciel, on 
adressa de même à ceux-ci des prières. Les 
parfums, les chants, la musique^ les danses, 
les jeux, la chair des animaux, avaient flatté 
leurs sens pendant leur vie : après leur mort, 
on fit, dans la même opinion , fumer l'encens 
sur leurs tombeaux; on y exécuta des chants, 
des danses _, des jeux ; on y sacrifia des ani- 
maux^ et on leur en offrit la chair. Les mêmes 
cérémonies furent ensuite, et par imitation , 
appliquées aux dieux du ciel. De même , les 
éloges qui avaient flatté la vanité des héros 



5o8 DES CULTES 

pendaiil leur vie, leur furent continués après 
leur mort, et, par la même cause, appliqués 
ensuite aux divinités célestes. 

Le culte des astres ou des dieux du ciel ne 
devait pas être inférieur à celui des hommes 
divinisés. Les honneurs qu'on rendait à ces 
derniers auraient pu effacer ceux que rece- 
vaient les premiers, et anéantir le sabéi'^me : 
afin d'obvier à cet accident , les prêtres sen- 
tirent la nécessité d'employer, pour célébrer 
les fêtes des dieux célestes , des formes au moins 
pareilles à celles qu'on employait dans leG fêtes 
des héros. 

Les légendes, qui contenaient la vie des hé- 
ros, ces hymnes où se trouvait l'éloge de leurs 
actions, flattaient l'imagination du peuple, et 
augmentaient sa dévotion. Il fallut donc appli- 
quer ce cérémonial au culte des astres ; et les 
prêtres leur composèrent des légendes et des 
hymnes, dans lesquels ils supposèrent que ces 
dieux-astres avaient vécu, élaient morts , et 
avaient eu des aventures merveilleuses. Si, dans 
ces compositions , les légendes des héros ser- 
virent de canevas, le cours des astres, leur 
influence sur les élémens, sur la nature en- 
tière , fournirent le dessin et la broderie. 

Sanchoniaton fait mention du prêtre qui , 
le premier chez les Phéniciens, composa les 



ANTERIEURS A l'iDOLATKIE. 5og 

fables des dieux du ciel. Après avoir parlé de 
ces divinités , il dit : « Ce sont ces objets que 
» le fils de Thabion, le premier hyérophante , 
» tourna en allégories, et qu'il laissa, après y 
/) avoir joint des idées physiques et des phé- 
» nomènes naturels à ceux qui célébraient les 
» orgies, et aux prophètes qui présidaient aux 
» mystères. Ceux-ci, cherchant à exciter l'éton- 
n nement et l'admiration des mortels , trans- 
» mirent fidèlement ces choses à leurs succes- 
)) seurs et h leurs initiés (i). » On voit, par cette 
ressource employée , le besoin de raviver le 
culte des astres affaibli par un culte rival. 

Ainsi, le Ciel ou Uranus, fut l'époux de la 
Terre; Cybèle , qui était une montagne, et 
dont le culte remontait aux premières institu- 
tions religieuses, devint, à cause de son ancien- 
neté , la mère des dieux. Saturne , qui était 
aussi une montagne, eut pour femme une autre 
montagne appelée Rhéa, 

Un culte commcnça-t-il h être établi dans 
un canton , avant de se propager chez une 
nation entière? les poètes dirent que le dieu de 
ce culte avait pris naissance dans ce canton. 

(i) Second Fragment de Sanchoniaion , traduit du 
grec de Philon de Biblos , et cité par Eusèbe ; Prépara- 
tion évangélique, liv. i, cliap. lo. 



5jo des clltes 

Le culte de quelques dieux nouvellemeiiî 
introduits dans un pays, s'opposa-t-il au main- 
tien de celui des anciens dieux du pays? 
les poètes, fabricateurs de fables, exprimèrent 
cette opfKJ&ition par la castration de ces dieux 
du vieux temps : c'est pourquoi ils ont dit que 
Saturne mutila son père Uranus, et que Jupiter 
fit la même opération à son père Saturne. 

Le Soleil , qui eut autant de noms qu'il y 
eut de nations qui l'adorèrent, épousa la Lune , 
qui, par les mêmes causes, eut aussi plusieurs 
dénominations; et ces dénominations différentes 
de mêmes objets divins occasionnèrent autanî 
de divinités. 

Un culte nouvellement introduit était-il mal 
accueilli par les habitans, et la nouvelle divi- 
nité était-elle repoussée , ce qui a dû arriver 
souvent ce mauvais accueil fournissait une 
nouvelle matière aux fables : le poëte disait que 
le dieu avait été chassé ou obligé de fuir, et de 
se réfugier ailleurs. 

Dans des pays où les habitans étaient forte- 
ment attachés h leurs anciens dieux fétiches , 
aux montagnes , aux pierres , etc. , l'introduc- 
tion du culte des dieux-astres, ou du sabéisme, 
dut éprouver de grandes difficultés , causer 
des troubles, et même des guerres sauglanles. 
Les portos alors créèrent la fable des Géans et 



ANTERTELKS A l'iDOLATRIE. 5u 

ties Titans , tils de la Terre , comme i'élaient 
les montagnes, combattant contre les dieux du 
ciel, contre le culte des astres. 

On trouve, en effet, plusieurs montagnes qui 
portèrent dans l'antiquité le nom de Titanus. 
Suivant Qulnlus Calaber , un mont Zïtanus 
existait dans l'Asie-Mineure, près de Milet. Sui- 
vant Strabon , une montagne du même nom 
existait en Thessalie. 

UJthos , montagne célèbre et adorée , était 
le nom d'un des géans qui, suivant la fable, 
voulurent escalader le ciel. 

Les Chinois , qui suivent la religion de Foë , 
qui est la religion primitive du pays , avaient 
anciennement des autels érigés, dit M. Barrow, 
sur la plupart de leurs hautes montagnes. Ces 
autels sont nommés Taii. Ceux qui sont con- 
sacrés au Ciel, au Jour, portent le nom de 
Tien-Tan, car Tien veut dire également Ciel, 
Dieu et Jour. Les autels érigés à la Terre sont 
dites Tr-Tan , car 7j signifie Terre. 

Depuis que la population s'est réunie dans 
les villes, les Tan j ont été transférés. On voit 
dans les temples, sur plusieurs autels, quatre 
pierres détachées placées aux quatre coins, ap- 
pelées Tan (i). 

(i) F'ojageen Chine, par John Barrow, t. II, p. 278. 
Dans Pékin, les tien-tan et les ty~tan sont, dans l'en- 



5l2 DES CULTES 

Toujours les événemeiisd'uii culte nouveau, 
et ceux qu'éprouvent les prêtres qui l'intro- 
duisent, deviennent, dans les fables, les évè- 
nemens des dieux. Le style figuré des Orien- 
taux se prêtait d'ailleurs à ces fictions , et les 
rendait moins extraordinaires au commun des 
hommes. 

Non-seulement le cours des astres , la suc- 
cession des saisons , les divers accidens de la 
nature ; non-seulement les événemens qu'é- 
prouvèrent les cultes nouveaux, et ceux qui les 
introduisirent, mais encore les propriétés mer- 
veilleuses qu'on supposait aux divinités , les 
maladies pour lesquelles on les invoquait , les 
malheurs particuliers qu'ils avaient , croyait- 
on, la vertu de détourner, les symboles ou les 
attributs qui les caractérisent, les cérémonies 
particulières qu'on célébrait en leur honneur , 
servirent de texte aux fables différentes qu'on 
leur composa dans les hymnes ou les légendes 
qui, recueillies lorsque l'art d'écrire fut connu, 
formèrent l'ensemble monstrueux de la my- 
thologie. 

ceinte des jardins iiiipériaux , érigés sur des montagnes 
artificielles : l'empereur coulinue à y olïiir des, sacrili- 
•ces C'est dans les temps de l'équinoxc que se font ces 
sacrifices. 



.\T\Tt:iUEUF>5s A LïDOI,\TRTK. 5l5 

Telle (ut Torlgine des théogonies, des idv- 
4 lies de chaque divinilé. 

Le culte des hommes déifiés eut une grande 
influence sur le culte en général. La liturgie , 
(outes les parties du cérémonial religieux, fu- 
rent empruntées du culte rendu aux morts; car 
lf*s fêles , les pratiques , les sacrifices que l'on 
célébrait pour les morts distingués , pour les 
héros , ne différaient point de ceux dont on 
croyait honorer les dieux du ciel : les mêmes 
formes étaient employées pour prier, pour 
chanter les louanges des uns et des autres (i). 

Tout , en effet , dans les cérémonies reli- 
gieuses, se rapporte aux passions, aux fai- 
blesses humaines ; et les dieux y sont toujours 
traités comme des hommes. Les prières , les 
postures humiliantes, les supplications, les 
louanges , les présens, les offrandes, tout ce 
qu'on emploie dans les palais des rois pour 
flatter leur orgueil , calmer leur colère , solli- 
citer leur justice inactive , pour la corrompre, 
pour se les rendre favorables, fut employé au- 
près des dieux du ciel. 

C'est cette influence du culte des morts sur 

(i) Horace exprime la conformité du culte rendu aux 
màues et aux dieux du ciel, par ce vers : 

Carminé Di svperi 'placantur , carminé mânes. 

(Epistol. I , /iV. II , V. 38)- 

T. 55 



5l4 1>ES CULTES 

le culte des dieux célestes ; c'est la confusion 
qu'elle apporta dans le système théologique 
des anciens , qui fit croire à Evhémère de Mes- 
sine que tous les anciens dieux n'étaient que 
des hommes , que des rois divinisés; opinion 
que Plutarque regarde comme absurde et sans 
fondement , w et dont l'audace a semé , dit-il , 
» l'impiété dans tout l'univers ( i ) » : opinion 
renouvelée de nos jours par quelques savans , 
et notamment par Fourmont et l'abbé Banier , 
mais qui , aujourd'hui , n'a plus de partisans 
parmi les hommes instruits. 



( I ) Traité d'Jsis et d'Osin's. 



A?<TERlErjRS \ L rOOLATRIK. 



^^^,^^sv^^^.x\x^^A,xxvx^rvx^Axv^.^^A.>i^^^,x^A,^^^ivvv^.^^A,xvx^i^» 



CHAPITRE XXTII. 



Des mystères : ils doivent leur origine au culte des 
morts. 



J'ai parlé de ces lieux privilégiés consacrés 
aux sépultures , situés hors des territoires, loin 
des regards des mortels , sur les cimes désertes 
des hautes montagnes ou dans des lies inhabi- 
tées , dernier séjour des héros , des hommes 
illustres ; j'ai dit que la vénération qu'inspirait 
leur mémoire, transmise et accrue de siècle en 
siècle , avait communiqué à ces lieux où ils 
étaient inhumés un caractère de sainteté qui 
leur valut les qualifications de Champs Sacrés 
ou Champs EljséenSy d'Iles Fortunées , de Sé- 
jour des Bienheureux _, etc. Ces qualifications 
divines, une fois adoptées, disposèrent les es- 
prits à donner une plus grande extension à 
l'idée qu'elles présentaient. L'imagination ar- 
dente des Orientaux, ainsi préparée, abandonna 
la réalité pour embrasser des chimères qui s'y 
rapporteraient. 



5l6 DKS CLLTES 

Ct'S lieux ne furent plus un cimelière vénéré 
à cause des cendres illustres qui y étaient dé- 
posées ; ils devinrent pour le vulgaire un pays 
idéal, enchanté, oii les âmes des justes erraient 
délicieusement sous des bosquets toujours verts, 
dans des prairies émaillées de fleurs sans cesse 
renaissantes, et, sous un ciel toujours pur^, 
respiraient un air embaumé , rafraîchi par les 
zéphyrs , jouissaient d'un printems éternel, et 
recevaient, dans le séjour divin, le prix de leurs 
bonnes actions. 

Tel était le tableau imaginaire que faisaient 
anciennement les poètes , devins ou prêtres, 
de la dernière demeure des héros ; et tel est le 
penchant naturel de l'homme pour le merveil- 
leux quil crut facilement que des cadavres 
enterrés dans un lieu saint y conservaient une 
portion de leur existence passée; que cette por- 
tion d'existence , infiniment pure ^ était d'une 
nature surnaturelle, d'une substance déliée qui, 
conservant la figure, la sensibilité et les organes 
des corps vivans, n'en avait cependant point la 
matière, l'opacité , le poids , les besoins ni les 
infirmités; il crut que ces esprits fantastiques , 
ces âmes, ces ombres, ces mânes, doués d'une 
sagesse profonde , d'une raison sublime, ne 
différaient guère de la divinité, et pouvaient 
lire facilement dans l'avenir les destinées des 
hommes. 



VISTÉRIELIIS A l'iDOL\ llllE. ny 

A côté de ce séjour fortuné qu'habitaient ces 
<Hres merveilleux, les mêmes poètes plaçaient 
un lieu de souffrances où les âmes des hommes 
pervers expiaient, après leur niort, leurs mau- 
vaises actions. 

Pourquoi s'étonnerait-on de ce que l'imagi- 
nation des Grecs se prétait à cette métamor- 
phose ; de ce qu'ils considéraient un cimetière 
comme un lieu de délices et d'enchantement, 
et le terrain qui était au delà comme un séjour 
de tourmens ? ]Ne croyaient-ils pas fortement 
que la cime glacée du mont Olympe était le pa- 
lais de tous les dieux , et que là se tenait ordi- 
nairement la cour céleste ? Si les dieux du ciel 
se contentaient de ce séjour froid , aride et né- 
buleux , les héros, les demi-dieux, lésâmes 
des morts , enfin , pouvaient bien être logés 
parmi des tombeaux. 

Dès que le sabéisme , ou le culte des astres , 
fut institué , il exista des collèges de pirètrcs. 
Pour être admis dans celte congrégation reli- 
gieuse , pour se rendre digue de partager les 
honneurs et autres avantages du sacerdoce , le 
candidat était soumis à des études longues, à 
des épreuves pénibles, et n'obtenait son ad- 
mission qu'après avoir prouvé suffisamment sa 
capacité et sa discrétion. L'instruction qu'exi- 
geait la connaissance de celle l'cligion savante 



5l8 DES CULTES 

faisait une nécessité de ce long apprentissage ; 
et l'esprit de corps , inhérent à toute réunion 
d'individus, en faisait une loi. C'était successi- 
vement, et en le faisant monter de grade en 
grade , qu'on révélait à l'initié quelques parties 
nouvelles du secret de la religion; enfin , par- 
venu au grade le plus éminent , il apprenait 
qu'elle avait pour base unique les révolutions 
célestes, et que les dieux étaient des astres. 
C'était là le mot de l'énigme , que les grands- 
prêtres ne confiaient que fort tard à un petit 
nombre d'initiés très -éprouvés. Ces initiations, 
ces épreuves , ce secret, constituèrent, dans les 
premiers temps du sabéisme, ce qu'on appelle 
mjstères. 

Mais, lorsque le culte des morts eut amené 
une nouvelle doctrine ; lorsque les prêtres 
eurent persuadé aux hommes qu'une portion 
d'eux-mêmes leur survivait; lorsque le dogme 
de l'immortalité de l'âme fut établi^ et par suite 
celui des châtimens et des récompenses fu- 
tures, le sacerdoce saisit cette circonstance pour 
accroître sa puissance et son ascendant sur les 
esprits. Il offrit aux médians des moyens d'ex- 
pier, dans ce monde , des crimes dont ils de- 
vaient être punis dans l'autre; des moyens de 
dissiper leurs craintes sur l'avenir, et de les 
fortifier dans l'espérance de jouir ^ après leur 



iViSTERTEURS A L'iDOLATrjE. 5ig 

mort, du bonheur ineffable réservé aux âmes 
des justes. 

Il fallait prouver la vérité du dogme des 
châtimens et des récompenses futures , et en 
même temps réunir à cette preuve le moyen 
expiatoire; il fallait faire sentir matériellement 
et la preuve et l'expiation ^ frapper fortement 
les sens et l'imagination des hommes par le 
tableau des destinées différentes qui attendaient 
les âmes des bons et des médians après leur 
mort ; il fallait , pour j faire croire , offrir aux 
hommes de ce monde le tableau de ce qui se 
passait dans l'autre. 

Pour atteindre ce but, les prêtres alors don- 
nèrent aux cérémonies des mystères une ex- 
tension et une forme nouvelle , appropriée à^ 
ces motifs nouveaux. Ils imaginèrent un spec- 
tacle oii l'initié devait jouer un rôle très-actif. 
Ce spectacle offrait d'abord les tourmens de 
l'enfer, et on les faisait ressentir à l'initié en 
proportion de la gravité de ses crimes. Après 
en avoir été complètement purgé, on lui procu- 
rait un étatde repos et de bonheur, un pressen- 
timent des jouissances des bienheureux dans 
l'autre monde. On faisait considérer l'initiation 
comme une mort véritable; et les peines et les 
plaisirs qu'y ressentait l'initié étaient limage 



52 O niîS CULTES 

du sort qui allendaif lous les hommes au sotlir 
de la vie. 

Des lieux secrets, des souterrains appelés 
ndjtes , pratiqués sous les temples ou'dans des 
grottes profondes; un vaste enclos voisin , sou- 
vent arrosé par une rivière et ombragé par un 
bocage sacré , étaient les difFérens théâtres' où 
l'on promenait l'initié. La mécanique et la phy- 
sique fournissaient leurs nombreuses ressources 
aux illusions qu'on lui faisait éprouver. 

On y dévoilait, mais graduellement , quel- 
ques secrets religieux pour le commun des ini- 
tiés : ce n'était là qu'un objet accessoire; le prin- 
cipal était les préparations , les tourmens ex- 
piatoires , et le tableau du séjour des bien- 
heureux. 

Des jeûnes rigoureux , l'abstinence des vian- 
des, l'observation scrupuleuse d'un état de chas- 
teté , la confession de ses crimes (i) , les ablu- 
tions purificatives, ou une espèce de baptême 
administré par immersion ou par injection , 
étaient les préludes de l'initiation. 

Cette dernière cérémonie se pratiquait , à 

(i) Les initiés aux mystères de Samotrace se confes- 
saient; et le prêtre qui recevait leur confession élait 
Bomiué lioes. Voyez ce mot dans H-ésychius. 



ANTERIEURS A L IDOLATRIE. )2I 

Eleusis , par Immersion; et c'était dans les eaux 
sacrées de la petite rivière d'ilissus qu'on plon- 
geait l'initié. Dans les mystères d'isis , on ver- 
sait de l'eau sur la tète, h Après que je me fus 
» lavé , dit Apulée, et que le prêtre eut fait les 
)i prières pour obtenir mon pardon des dieux, 
M il versa de l'eau sur moi , et me purifia. 

» Le prêtre me commanda tout haut, ajouta- 
» t-il ensuite , déjeuner pendant dix jours, de 
» m'abslenir de vin et de chair d'animaux (i). n 

Dans les mystères de Mithra, les prêtres tai- 
saient sur le front des initiés le signe du Taiù 
ou de la croix (2). 

(i) Apulée, Métamorphoses , liv. 1 1. 

(2) Ces céiénionies subsistaient dans les antiques reli- 
gions , avant que les chrétiens les adoptassent. Tertulien 
le témoigne en disant que, dans leurs mystères, les ido- 
lâtres emploient les cérémonies même des sacremens di- 
vins ; qu'ils administrent le baptême aux initiés, et assu- 
rent que cette cérémonie efface les péchés ; que les sec- 
tateurs du dieu Mithra sont en usage de faire un signe de 
croix sur leur front; qu'ils célèbrent l'oblation du pain ; 
qu'ils croient à la résurrection, et que ceux qui sont vic- 
times de leur attachement \ leur religion , obtiennent ta 
couronne du martyre. Tertulien parle aussi de la ressem- 
blance des rits institués par Nuntn , avec ceux des chré- 
tiens. {De Prœycn'plione hcrelic, cap. 4oO 

Saint Justin rapporte à-peu-près les mêmes faits : il 
dit que , dans les jnystères de I^Jithra , on emploie la 



!)2 2 DES CULTES 

Les mystères de Mitlira,clieu soleil des Perses, 
élaient les plus pendules , les plus (iangereux. 
On y purifiait l'initié dans trois éléniens^ l'eau, 
l'air et le feu ; et souvent il perdait la vie au 
milieu de ces épreuves. 

conscciatiou du pain et du vin , la distributioîxdu pain 
et du calice. (Saint Justin, Apol. ii,p. gSjédit. i6i5.) 

Ces deux Pères de l'Église ne sont point du tout em- 
barrassés pour expliquer la cause de cette étonnante res- 
semblance; ils disent l'un et l'autre que c'est le diable 
qui , instruit d'avance de l'établissement du christia- 
nisme, et des cérémonies de cette religion, les inspira 
aux paicns, afin de rivaliser avec Dieu, et de nuire au 
culte des clivétiens. ( Voyez aussi les Mémoires d'An- 
(jiiet il sur les livres zend. Mém. de V Acad. des Inscript., 
t. 28, p. 237.) 

Dom Antoine de Solis, ayant raconté que le baptême, 
la confession , la communion, les jubilés, les processions,, 
les encensemens, et jusqu'au nom de Pape, donné au 
chef des sacrificateurs , existaient chez les Mexicains 
avant l'arrivée des chrétiens en Amérique, assure aussi 
que le diable était l'auteur de ces inventions. {Histoire 
de la Conquête du Mexique, liv. 3.) 

Les Chinois ont des idoles tout-à-fait ressemblantes aux 
figures de la vierge Marie. L'auteur de la Relation de 
V Ambassade anglaise dit , à ce propos , que le mission- 
naire Prémore pensait , en considérant les pratiques des 
sectaires de Fo , ([ue c'était un tour que le diable avait 
voulu jouer aux jésuites. {P^oj- âge dans V intérieur de la. 
Chine , du lord Macartney, t. II, p. 3o5.) 



ANTÉRIEURS A l/lD{)J,\TRIE. 5^5 

L'ensemble de ces mystères offrait l'image 
de la mort, celle des tonrmens que subissent 
les hommes en punition de leurs crimes , et 
ensuite le tableau des délices du séjour des 
bienheureux. « L'initiation dans les mystères , 
» dit Apulée , est le simulacre d'une mort vo- 
» lontaire et du salut de l'âme. » Le même _, 
parlant de son initiation, dit : h Je fus conduit 
» aux portes du trépas, et je posai le pied jus- 
» que sur l'entrée du palais de Proserpine (i). » 

Un ancien, d'après Strobée, s'exprime plus 
formellement encore : « L'àme éprouve ^ à la 
» mort, les mêmes passions qu'elle ressent 
w dans les initiations; les mots même répon- 
» dent aux mots, comme les choses répondent 
» aux choses : mourir ou être initié , s'exprime 
)) par des termes semblables (3). » 

Le corps exténué , les organes affaiblis par 
les jeùnes^, disposaient l'initié aux illusionsdont 
l'artifice des prêtres allait l'entourer , et lui 
étaient la faculté de raisonner, et de distinguer 
la réalité d'avec le prestige. 

(( Ce n'est d'abord qu'erreurs et incertitudes, 
)) que courses laborieuses, que marches péni- 
» blés et effrayantes à travers les ténèbres 

(1) Apulée, Mctamorphosesj liy. 11. 

(2) Recherches sur les fniiialïons ancienves. 



5:^4 DtS CULTES 

» épaisses de la nuit. Arrive aux confins de la 
» mort, de Yiiiitiation , tout se présenle sous 
n un aspect terrible ; ce n'est qu'horreur, que 
» tremblement, craintes, frayeurs. Une di- 
» versité surprenante de spectacle myslérieiix 
» s'offre à la vue; la lumière et les ténèbres 
» affectent alternativement ses sens, et mill-e 
)) autres choses extraordinaires se présen- 
» tent (i). )) Pléthon parle de fantômes qu'on 
faisait paraître sous la figure de chiens , ou 
de plusieurs autres spectres et figures mons- 
trueuses (2). 

Virgile, dans son livre sixième, qui offre un 
tableau précieux des initiations , fait mugir la 
terre, ébranler les cimes des forêts, apparaître, 
au milieu des ombres, des chiens qui aboient. 
Claudien semble avoir peint les horreurs des 
initiations dans ce tableau : «Déjà s'ébranlent 
» et chancellent à mes yeux les bases de ce 
» temple , dont la voûte , par de brillantes 
)) clartés , annonce la présence d'un dieu. Un 
)) horrible fracas se fait entendre au sein de la 
» terre; les autels des enfans de Cécrops rc- 
» tentissent de mugissemens sourds ; et les 
)i torches sacrées d'Eleusis étincellent dans 



\i) Diofi ChrisostiSinc. 

(2) Scolics sur les Orncles /maginnirrs ne Zoronslrr. 



ANTÉRIEURS A l/lDOLATIUK. SaS 

» .l(^s airs. Les serpens de Triptolèiue ouf 
» «ifflé , etc. (i). n 

A ces scènes lénébreuses , bruyantes et terri- 
bJes, qui remplissaient Tâme de l'initié de trou- 
ble et d'effroi, succédaient subitement un jour 
pur et brillant, et le spectacle de scènes riantes 
el champêtres. « Une lumière miraculeuse et 
» divine frappe les yeux; des plaines brillantes, 
» des prés émaillés de fleurs se découvrent de 
» toutes parts; des bymnes et des chœurs de 
» musique enchantent les oreilles. Les doc- 
» Irines sublimes de la science sacrée y font le 
» sujet des entretiens. Des visions saintes et 
» respectables tiennent les sens dans l'admira- 
» tion ; l'initié est rendu parfait ; désormais li- 
» bre, il n'est plus asservi h aucune contrainte. 
>i Couronné et triomphant, il se promène par 
» les régions des bienheureux , et converse 
w avec des hommes saints et vertueux (2). » 

•( Je revins, dit Apulée, passant par tous les 
» élémens ; je vis^ au milieu de la nuit, le so- 
» leil brillant d'une lumière très-vive; j'arrivai 
» en la présence des dieux du ciel et des en- 
>) fers , et je les adorai de Irès-près (5). » 

(1) Glaudian,, de Rnplu Proserpinœ, lib. 1, v. 7. 

(2) Fragment de Slrobi'e. 

(3) Apulée, Métaviorph., liv. ir. 



520 CKS CULTES 

Claudieii parle des Cliamps-Éjyséeiis et du 
séjour réservé aux bienheureux clans l'autre 
» monde, comme d'un lieu consacré aux sé- 
pultures , et nous ramène à ce que j'ai déjà ex- 
primé. 

(( Ce séjour de la mort n'est pas celui de la 
» tristesse : la joie règne parmi ces habitans 
» des tombeaux ; ils se livrent aux plaisirs de 
» la table, et l'on y voit les mânes, couron- 
» nés de fleurs, s'égayer au milieu d'un festin 
» agréable ; des accords mélodieux retentissent 
» dans ce lieu de ténèbres et de silence (i). )) 

Virgile a peint ainsi ce changement de scène. 
« Ils arrivèrent dans ces contrées délicieuses , 
)) dans ces bocages fortunés, où les âmes 
» pieuses goûtent une félicité tranquille. Un 
» air pur , une douce lumière rendent ces 
)) campagnes riantes ; ceux qui les habitent ont 
)) leur soleil et leurs astres. Les uns montrent , 
)) sur le gazon, leur souplesse dans les exer- 
» cices du corps , et s'amusent à lutter sur le 
» sable; les autres frappent la terre en ca- 
)) dence, et forment entre eux des danses et 



fi^ Pallida lœtatur regio , gentesque sepiiltœ 

Luxuriant , epulisque vacant genialibus umbrœ. 

Grnla coronati peragiint coni>u>ia mânes. 

Rumpunt insolili teiiebrosa silentia canftis- 
V 

De Raptii PioseipinpR , lih. u. 



AIVTiiillEUJxS A l/lDULATHlK. 5^7 

« des chœurs de musique.... D'autres ombres, 
» couchées sur des hts de gazon , passent le 
M temps en d'agréables festins, et chantent en 
» chœur des cantiques de joie. Dans un bois 
» de lauriers odoriférans , où l'Eridan forme 
» divers canaux avant de couler sur la terre , 
)) sont les guerriers qui ont prodigué leur 
n sang pour la défense de leur patrie j les 
« prêtres dévoués au culte des dieux pendant 
» leur vie ; les poètes religieux qui ont chanté 
)) des vers dignes d'Apollon j ceux qui ont 
» contribué au bonheur de la société par l'in- 
» vention des arts ; enfin tous ceux qui , par 
)) leurs bienfaits , ont mérité de vivre dans la 
» mémoire des hommes : toutes ces ombres 
» ont la tête ceinte d'un bandeau aussi blanc 
» que la neige (i). » 

Tels étaient les tableaux de ténèbres et d'hor- 
reurs , de lumière et de félicité que , dans les 
mystères , on présentait successivement aux 
sens de l'initié. Les formalités de l'initiation , 
les épreuves, les cérémonies qu'on y observait, 
diiiéraicnt suivant la divinité et les lieux où 
elle était adorée. En général , les mystères of- 
fraient à la fois la révélation de quelques se- 
crets religieux , un moyeu d'expiation , et des 

(i) y\v^\\.., Eneid., lilj,6, V. 637. 



628 DES CULTES 

motiis de train le et ilVspéi.'mre pour la v ii' 
luline, dont ces représentations mystérieuses 
oHVaient l'image. 

Je n'entrerai pas dans de plus grands détails 
à cet égard : plusieurs savans distingués ont 
traité hyhihI moi ce sujet; j'y renvoie les lec- 
teurs (i). Mon unique objet est de faire con- 
naître l'origine el les motifs de celte institution 
religieuse, d'en donner une légère idée, et de 
prouver sur-tout qu'elle dérivait directement 
du culte des morts. Il est certain que si ce 
culte n'eût pas existé, si les fables des Iles des 
Bienheureux y (\e& Prairies sacrées, ôes Champs- 
Elj'sées , etc., qui en sont les conséquences, 
n'eussent pas été imaginées, les mystères aux- 
quels ces fables servaient de bases n'auraient 
jamais eu lieu. 

Quant h l'origine de la fable des enfers, du 
séjour des âmes bienbeureuses, et du lieu de 
tourmens réservé aux âmes des criminels, ainsi 

(i) L'abbé l'evrassoit , dans son roman de SeiJios , ;i 
donné des détails précieux sur les mystères de l'Egypte. 
On en trouve aussi dans Court de Gebelin , et dans les 
Mémoires pour servir à V Histoire de la Religion secrète 
des anciens Peuples , par Sainte-Croix. On peut con- 
sulter aussi avec fruit V Histoire critique des Mystères de 
l'y/ntiquilc, et les Recherches sur les Initiations ancien- 
nes el modernes, par l'abbé R.. . 



ANTÉRIEURS A LTDOLATRIE. 52g 

que de certaines cérémonies pratiquées dans 
les mystères, Diodore de Sicile dit formelle- 
ment que cette origine est due au terrain sacre 
des cimetières, et aux cérémonies employées 
lors des obsèques (i). 

(f Orphée , en introduisant les peines des 
» médians dans les enfers , et en admettant 
» les prairies des bienheureux , n'avait fait 
» qu'imiter ce qui se pratiquait aux funérailles 
)) des Égyptiens. Homère , suivant les traces 
» d'Orphée , dit que les morts habitent ces 
)) lieux , puisque c'est là que se font la plupart 
» des funérailles des Égyptiens , et sur-tout 
)i les plus magnifiques, et qu'on n'y dépose 
j) les cadavres qu'après qu'ils ont passé le lac 
n Achérusien (2). » 

Les premiers chrétiens eurent leurs mystères, 
et n'y admirent que ceux qui s'y étaient pré- 
parés par des épreuves, par des purifications et 
des jeûnes. Lors de leur célébration, le prêtre 
chrétien, à l'exemple du prêtre païen , s'écriait : 
Qu'on éloigne les profanes , qu'on ferme les 
portes ! les mystères vont commencer. Comme 
les initiés païens, les initiés chrétiens avaient 
un signe pour se reconnaître , des formules 

(i) Voyez chap. XXYl, p. 495et suiv. 
(2) Voyez ci-dessus, la note des pages 498 et 499 
I.. 34 



Ô5o DES CULTES 

particulières et mystérieuses , et un secret a 
garder. (( On cachait les mystères , dit l'abbé 
» Fleury, non-seulement aux infidèles, mais 
» aux catéchumènes; non-seulement on ne les 
» célébrait pas devant eux , mais on n'osait pas 
» même leur raconter ce qui s'y passait, ni 
)) prononcer en leur présence les paroles so- 
)) lennelles , ni même parler de la nature du 
» sacrement, etc. (i). » Les catéchumènes, ou 
aspirans à l'initiation du christianisme, étaient, 
comme les disciples de Pythagore, divisés en 
auditeurs et compétens , ou illuminés. 

Lorsque toute une nation fut initiée aux 
mystères du christianisme, il ne dut plus y en 
avoir; ou plutôt les mystères connus de tout 
le monde, ne furent plus un secret, quoique 
quelques cérémonies en aient conservé le 
nom (2). 

Néanmoins . les mystères , dans l'acception 
stricte que les anciens donnaient à ce mot, se 
maintinrent encore parmi les chrétiens. Les 
chevaliers du Temple puisèrent en Orient ces 
cérémonies secrètes, les adoptèrent et les trans- 

(i) Mœurs des Chrétiens , cliap. X\ . 

(2) Un docteur en théologie, appelé de T^allemont, a 
composé, en 17 10, un gros livre intitulé du Secret des 
Mystères , où se trouvent plusieurs faits curieux sur les 
mystères des premiers chrétiens. 



ANTÉRIEURS A L'iDOLATRIE. 55 i 

mirent en Europe _, où il se forma des sociétés 
mystérieuses , qui reçurent une grande con- 
sistance en Ecosse sous le nom de Francs- 
Maçons , et de là se propagèrent dans toute 
l'Europe. 

Ces sociétés n'étaient et ne sont composées 
que de séculiers. Mais voici un exemple fourni 
par des moines catholiques, oii l'on voit toutes 
les formes des mystères de l'antiquité bien 
conservées , et appliquées à la religion chré- 
tienne. Je veux parler de ce qu'on appelait en 
Irlande le Purgatoire de Saint-Patrice. Le lieu 
de ce purgatoire était situé dans la province 
d'Ulster, à deux lieues de Dungall, et dans une 
petite île qui s'élevait au milieu d'un lac ap- 
pelé Derg. Les Irlandais nomment cette île 
Ellanu- Frugadorj y ou Y Ile du Purgatoire. 
Là était une caverne profonde où se célé- 
braient les mystères. Les jeûnes , les ablu- 
tions , la confession , les scènes terrifiantes , 
l'image offerte à l'initié des peines du purga- 
toire ou de l'enfer, formaient le premier acte. 
A des épreuves longues , effrayantes et dou- 
loureuses , succédait le tableau riant du séjour 
des bienheureux. On y introduisait l'initié, qui, 
comparant son état présent aux peines qu'il 
venait de subir, se croyait ravi dans le ciel. 

Sous le règne du roi Jacques , ces mystères , 



552 DES CULTES 

OÙ une extrême crédulité venait s'alimenter 
dans le sein de l'imposture, furent abolis, les 
moines chassés , leur habitation et la caverne 
mystérieuse détruites. Mais les religieux es- 
pagnols et portugais ont rétabli , en divers 
lieux , des purgatoires de Saint - Patrice , qui 
subsistent encore (i). 

Telles furent les institutions diverses qui 
dérivèrent de trois cultes principaux : le culte 
des fétiches y le culte astronomique et celui des 
morts ou des héros. Le fétichisme fournit des 
noms aux planètes ; le culte astronomique peu- 
pla le ciel de divinités ; le culte des morts en- 
gendra les fables mythologiques ; la doctrine 
des peines et des récompenses dans l'autre vie, 
engendra les mystères, les purifications, et ex- 
piations, préservatifs des peines futures. 

J'ai remonté à la source de toutes les insti- 

( I ) Si je ne craignais pas de m'écarter de mon sujet, je 
citerais tous les détails des cérémonies de ces mystères , 
et je les puiserais dans un ouvrage intitulé : Histoire de 
la Vie et du Purgatoire de saint Patrice, par Fran- 
çois Bouillon , franciscain , où se trouve la descrip- 
tion des épreuves terribles que subissaient les dévots et 
courageux aspirans, et du lieu de délices où ils étaient 
ensuite transportés, où ils avaient les avant -goûts de la 
gloire des bienheureux. On peut consulter aussi Recher- 
ches sur l'Irlande, p. 263 et suiv. 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRÏE. 553 

tutions religieuses ; je les ai suivies pas à pas 
dans leurs progrès ; j'ai montré leur filiation , 
les altérations , les accroissemens qu'elles ont 
éprouvés dans diflférens temps, chez difFérens 
peuples : il ne me reste plus , pour compléter 
cet ouvrage , qu'à indiquer la place qu'elles 
doivent occuper dans l'ordre des temps , et à 
réunir en un seul faisceau tous les faits dont 
j'ai donné la preuve. 



554 ^^S CULTES 

CHAPITRE XXVIII. 

Résumé chronologique des faits contenus dans cet 
ouvrage. 

Le soleil, la lune, les montagnes, les fleuves, 
les rivières, les forêts , tous objets que j'ai qua- 
lifiés àe fétiches naturels , furent les premières 
divinités des hommes, et appartiennent au pre- 
mier âge des religions. 

Les extraits ou les images de ces mêmes ob- 
jets, les pierres limitantes de diverses formes, 
dont chacune d'elles était indifféremment une 
borne, un dieu, un tombeau, un monument 
civil, et qui, réunies sur le large terrain des 
frontières, le transformèrent en lieu saint, à la 
fois consacré au culte, aux sépultures, aux as- 
semblées politiques, et par suite aux plaisirs et 
au commerce. Ces mêmes pierres, diversement 
disposées, furent l'origine des obélisques, des 
pyramides, des temples, des autels et des trônes. 
Les troncs d'arbres furent également considérés 
comme des bornes et des dieux. Des eaux ex- 
traites des fleuves, des rivières ou des fontaines 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRTE. 535 

sacrés , et transportées dans des vases qui de- 
vinreat sacrés à leur tour^ une massue, une 
épée, une lance, et d'autres objets que j'ai nom- 
més fétiches artificiels j, doivent être classés dans 
le second âge des religions. 

Les progrès de l'agriculture faisant sentir 
le besoin de mesurer le temps, d'indiquer les 
saisons convenables aux divers travaux des 
champs, on divisa le cours annuel du soleil en 
douze parties, et ce nombre fut fourni par 
les douze phases de la lune. La différence qui 
se trouve entre la durée du cours annuel du 
soleil et celle des douze phases de la lune , fit 
bientôt reconnaître combien cette méthode était 
défectueuse et insuffisante pour marquer les 
époques des travaux des champs. On en cher- 
cha une autre. On inventa le zodiaque, espèce 
de calendrier mécanique qui représentait l'année 
divisée, comme auparavant, en douze parties, 
et dont les divisions correspondaient à d'autres 
formées idéalement dans la partie du ciel que 
le soleil semble parcourir dans une année , et 
que les groupes d'étoiles remplissaient et déter- 
minaient. Dans ces douze divisions du zodiaque 
mécanique, on plaça des signes pour les distin- 
guer et les reconnaître. Ces signes étaient des 
symboles indicatifs des principaux accidens du 
soleil dans sa course, et des travaux de la cani- 



555 DES CULTES 

pagne. Les noms de ces douze signes furent 
appliqués aux groupes d'étoiles qui leur cor- 
respondaient dans la division céleste. Presque 
toutes ces divisions , identifiées avec le soleil 
déjà adoré , furent bientôt des divinités elles- 
mêmes. 

La précession des équinoxes , qu'on n'avait 
pu prévoir, apporta quelques changemens dans 
le zodiaque. On fut forcé de déplacer quelques 
signes. L'habitude d'observer le ciel fit décou- 
vrir le cours réglé de 'quelques planètes. On les 
considéra comme des divinités solaires. Ces dé- 
couvertes, gravées sur des pierres limitantes ou 
monumentales déjà adorées , valurent à ces 
dernières le titre de divinités savantes et inven- 
trices ; et les pierres appelées Thoth , Hermès , 
Mercure, furent regardées comme des dieux 
qui avaient inventé les langues, les arts et les 
sciences. Les savans consultèrent ce premier 
dépôt des connaissances humaines , et leurs li- 
vres n'en furent d'abord que des extraits : ces 
connaissances acquises établirent la religion as- 
tronomique, ou le saheisme , et se rapportent 
au troisième âge des religions. 

Des guerriers, des législateurs, des savans 
avaient rendu des services éclatans à leur pa- 
trie. Leurs tombeaux vénérés par la reconnais- 
sance , situés dans des lieux privilégiés et loin 



ANTÉRIEURS A. l'IDOLATRIE. 53-/ 

des regards de la multitude, devinrent, dans 
la suite des temps, un objet de culte , et le ter- 
rain sur lequel ils étaient placés fut un champ 
sacréy le séjour des cimes des bienheureux. Des 
rois prétendirent à cet honneur. Les arts cher- 
chèrent à préserver leurs corps morts d'une 
destruction totale. On offrit à la vénération pu- 
blique leurs corps embaumés; on en offrit la 
figure ou celle de la caisse qui les contenait , 
ainsi que le récit des actions louables qui leur 
méritaient les hommages de la postérité. De là 
les figures humaines adorées , les hymnes, les 
éloges et les jeux funèbres qui, répétés à cha- 
^que fête anniversaire , donnèrent lieu à plu- 
sieurs cérémonies religieuses. Ce fut le qua- 
trième âge des religions. 

Le culte des dieux du ciel ou des dieux-astres 
ne devait pas être inférieur au culte des morts. 
On leur appliqua toutes les cérémonies obser- 
vées dans les palais des rois pendant leur vie , 
et sur leur tombeau après leur mort ; d'où est 
venue la grande conformité entre les honneurs 
rendus aux rois morts ou vivans , et ceux qu'on 
rendait aux dieux. 

On appliqua aussi au culte des dieux du ciel, 
les hymnes et les éloges funèbres que l'on chan^ 
tait ou récitait pour honorer la mémoire des 
héros ou des rois. De là les fables mytholo- 



538 DES CULTES 

giques des dieux. Ces institutions appartiennent 
au cinquième âge des religions. 

Les cendres des héros avaient sanctifié le 
lieu de leur sépulture : on en fit la demeure des 
bienheureux ; mais comme les corps des scélé- 
rats en étaient bannis , on imagina que le lieu 
voisin oii ils restaient déposés , était un lieu de 
châtiment et de peines. Ces idées servirent de 
texte à la fable des Enfers et des Champs-Ely- 
sées , et aux représentations des mystères de 
l'antiquité , dont l'initiation offrait à la fois un 
moyen expiatoire, et l'image de ce qu'on croyait 
devoir arriver à chaque individu après sa mort. 
Ce fut là le sixième âge des religions, et le der- 
nier de la carrière que je me suis proposé de 
parcourir. 

Voilà , dans l'ordre chronologique, le précis 
des causes et de la filiation de chaque institution 
religieuse dont j'ai donné les preuves dans cet 
ouvrage. 

Si la route que j'ai suivie m'a égarée ; si ce 
n'est point celle qui mène à la vérité , j'aurai du 
moins marqué recueil où j'ai échoué, et in- 
diqué à ceux qui, après moi , marcheront vers 
le niême but, le danger qu'ils doivent éviter. 

FIN. 



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\i\J*\/\/\ i;v»*/V«'V*''»'V'\'»'WV»/V»'%l»'» V'*<i'V\'^'WfV\'»'ML»V\.»W»W»'\A^l% 



TABLE 



DES CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLUME. 



Chapitre PREMiEii. — Notions préliminaires. . p. 12 
Chap. II. — Définition de V Idolâtrie, du Fétichis- 
me, du Sabêisme et de V Héroïsme. Epoques re- 
latives et indéterminées de l'institution de ces 

trois derniers cultes 3o 

ChAp. III. — Des principaux objets du Fétichism.e 

naturel) du culte des montagnes 4^ 

Chap. IV. — Du culte des forêts et des arbres 54 

Chap. V. — Du culte des eaux, des fleuves, des ri- 
vières, des lacs, des fontaines, de la mer 72 

Chap. VI. — Du Fétichisme artificiel. . 84 

Chap. VII. — Des Fétiches artificiels des astres ; de 
l'origine du zodiaque , de ses signes et de ceux des 

planètes 88 

Chap. VIII. — Des Fétiches artificiels exti^^its àes 
montagnes adorées. Des frontières, de leur lar- 



54o TABLE 

geur , de leur dénomination p. 1 28 

ChAp. IX. — Les principales montagnes adorées 
faisaient partie des frontières 142 

Chap. X. — Quels furent les Fétiches artificiels ex- 
traits des montagnes adorées : preuves de cette 
extraction 1^9 

Chap. XI. — Les noms des pierres limitantes et 
adorées dérivent des noms des frontières 162 

Chap. XII. — Des monumens monolithes; des bor- 
nes ou colonnes grossièi-es , isolées ou accouplées , 
appelées Thoths, Hebmès , Termes , Béthels, 
Bétyles, etc. Origine des cippes, des colonnes 
et des obélisques 1 80 

Chap. XIII. — Des monumens monohthes , carrés 
ou cubiques , et autres semblables. Origine des 
autels et des trônes ao-j 

Chap. XIY. — Des pierres entassées en forme coni- 
que et pyramidale, ou monticules factices, ap- 
pelés Monceaux de Mercure, Motte, Comble, 
Tombe , Montjoye , Barrows , etc. Origine des 
Pyramides 225 

Chap. XV. — Des monumens composés de plusieurs 
pierres , dont les unes dressées en supportent 
d'autres posées horizontalement, nommés Faks 
DE Mercure, Cromlechs, Awtas, Pierres- 
levées, etc. Origine des niches, des sacella , 



DES CHAPITRES. 54 1 

des pierres plantées sur un plan circulaire ou 
carré long ; origine des temples p . 263 

ChAp. XA'^I. — Des pierres branlantes, et des rangs 
de pierre de Carnac 292 

Chap. XVII. — Conformité du culte rendu aux 
pierres limitantes et monumentales , en difFérens 
temps et en différens pays 3o2 

Chap. XVIII. — Les pierres monumentales, sépul- 
crales et divines , quelle que soit leur forme , sont 
toutes placées sur des frontières, et n'étaient, dans 
leur origine , que des bornes 3og 

Chap. XIX. — Réunion de plusieurs institutions 
civiles et religieuses , hors de l'enceinte des viUes, 
ou sur les fi-ontières de leui- territoire 320 

Chap. XX. — Du mythe ou de la fable de Mer- 
cure. Ses fonctions et ses attributions se rap- 
portent aux institutions établies sur les fron- 
tières 327 

Chap. XXI. — De quelques autres divinités aux- 
quelles les pierres limitantes ont donné nais- 
sance, et notamment de la divinité de Vénus et 
de son culte. [\\?> 

Chap. XXII. — Des fétiches artificiels extraits des 
forêts sacrées . . . , 435 

Chap. XXIII. — Des fétiches artificiels symboles 
des eaux 44? 



542 TABLE DES CHAPITRES- 

Chap. XXIV. — Du culte des morts. Déification 
des héros , des rois , etc p . 4^2 

Chap. XXV. — Des changemens opérés dans tous 
les objets du culte , par l'introduction des fi- 
gures humaines. Progrès de l'idolâtrie 47^ 

Chap. XXVI. — Des fables mythologiques : elles 
proviennent du culte des morts 492 

Chap. XXVII. — Des mystères : ils doivent leur ori- 
gine au culte des morts 5 1 5 

Chap. XXVIII. — Résumé chronologique des faits 
contenus dans cet ouvrage 534 



FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. 



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TABLE RAISON.^EE 



MATIERES PRINCIPALES. 



A. 



Abâdir ou Bétyle. Voyez ce dernier mot. 

Adam et Eve. Leurs petits -fils e'rigent des colonnes en pierre , 
page 174. 

AgathomÉdon , serpent à tête humaine. Son origine , 484- 

Allégories: leurs abus, 354- 

AmalthÉe : son origine, 478. 

Ancien. Ce qui est simple est plus ancien que ce qui est com- 
posé, i5. 

Argo, navire des Argonautes , 443 , 484- 

Arbres : leur culte, 54. Les Siamois se pendent par de'votion à 
un arbre adore', 67. 

Assemblées nocturnes : leur dissolution, 427 , 428. 

Autels : leur origine , 207, 2i3. Les autels des HeTireux sont 
des pierres brutes; Moïse de'fend de les tailler, 2i5, 316. On les 
enduit de ciment, et on e'crit dessus les lois du pays, 216. Elles 
font les fonctions de bornes, 3 12. 

B. 

Balance : dans l'ëtat primitif du zodiaque , ce signe marquait 
l'équinoxe d'automne. Justesse de ce symbole, 97. On lui adjoint 
»<ne figiire de femme appelée Thémis , 477- 



544 TABLE RAISOMNÉE 

Baptême : espèce de baptême en usage dans les mystères, 5ao, 

521. 

Barrows : nom des monticules sépulcraux en Angleterre, a5i. 
Classe's par espèces , 252. 

Bélier : signe du zodiaque. Le soleil entrait dans ce signe à 
l'équinoxe du printemps , avant d'entrer , à la même époque de 
l'anne'e , dans celui des Poissons , 94 , g5. Motif de ce sym- 
bole , 97. 

BÉthel , pierre érige'e par Jacob et ointe par lui , 186. Adore'e , 
187. Placée sur une frontière , 3 1 1 . 

Bétyle ou Béihel, nom des pierres adore'es, 178. Personnifie'es 
sous le nom de BétyluSfi^xieX est le fîls'd' C/ranus ou du Ciel, et de 
G/iè ou de la Terre , i83, 184. Bétyles du mont Liban , etc., 189. 
Faisant les fonctions de bornes, 3i3 , 3 14. 

Bienheureux : séjour des bienheui-eux dans l'autre monde, 
appelé Pràirt'e des Bienheureux, 348, 353. Champ sacré , 35o. 
Ile de Leucé , de Sain, de Macarées , 352, 353. Iles Fortunées , 
35i, 352. Ile des Bienheureux , Ile du Bonheur, 353, 354, 3-^^- 
Tableau que les poètes font de ce séjour , 523 et suiv. Le 
séjour des bienheureux est représenté dans les mystères , 
5i5 et suiv. 

Bornes : nécessité de les établir, i49) i5o. Leur origine, 
i5i. Leur dénomination, i52. Elles sont extraites des monta- 
gnes saintes, i53 et suiv. Grand respect des anciens pour les 
bornes, 157. (Voyez Pierres.) \-ies pierres monumentales , sé- 
pulcrales et divines , n'étaient , dans leur origine , que des 
bornes, 309. Les bornes sont l'origine de la divinité de Mer- 
cure, 408, '4o9- 

Bouc : origine du dieu Pan , 47^- tfne de ses parties sert à for- 
mer Priape , 482 . 

BouDH ou BouDHAN , divinité siamoise qui a beaucoup de rap- 
port avec Mercure; son arbre, 67. Pierre qui porte l'empreinte 
de son pied, 21 3. 

Brachtan, pierre adorée à la Mecque, 212, 4i6. 



Calendhiers : leur origine, 104. 



DES CULTES ANTERIEURS A l'iDOLATRIE. 545 

Carnac : ses pierres , 299. Motif de leur e'rection, 3oo. 
Canope : ce dieu est figuré par une cruche, 483. On lui adjoint 
une tète humaine, 477? 483- On lui donne des pieds, 485. 

Cassuts : plusieurs montagnes adore'es sous ce nom ; elles se 
trouvent sur des frontières, 146. 

Castor et Pollux, divinite's qui doivent leur origine au signe 
du zodiaque appelé' les Gémeaux • sous quelle forme elles étaient 
adox-e'es à Sparte , 100, 47^. 

CÉrÈs : origine de cette divinité', 97. Repre'sent^e sous la 
forme d'une croix de bois, 438. Appele'e f^ierge mère, Vierge 
sainte , 477. 

Champ sacré , Champs Élyse'ens. Voyez Bienheureux (séjour 
des). 

Charon, nautonnier des enfers j origine de sa fable, 497-1 
Chiron, centaure ; origine de la fable, 477 , 478. 
Chrétiens : les premiers chrétiens condamnent le culte des 
images, et de'truisent celles de leur dieu, 489) 49°- Plusieurs 
ce're'monies de leur culte ressemblent à celles des religions de 
l'antiquité, 621, 522. Comment les écrivains chrétiens se tirent 
de cette difTiculté, 522, SaS. Les mystères des premiers chrétiens, 
629, 53o, 53 1. 

Cimetière transformé par les poètes grecs en un lieu divin où 
séjournent les âmes des bienheureux, 461, 5i5, 5x6. Cimetière des 
Tatars, 36 1 5 du Thibet , 367 5 des Chinois , 365 , 308 ; de l'Ecosse 
et de l'Angleterre , 3705 de Cocherel , 3715 de Civaux , 371 
et iMiV. ; de Quarrés-les-Tombes , 373. Les cimetières étaient des 
lieux saints, 375. 

CivAux : son cimetière est sur la frontière du Poitou, 372. 
Cocherel : son cimetière est sur une frontière, 371. 
Colonnes de pierre. Voyez PieiTcs , Thoth, Hermès, etc. • 
quelle est leur origine, ao4, 2o5. 

Confession en usage dans les mystères de Samotrace , 52o. 
Croix : plusieurs divinités étaient représentées sous la forme 
d'une croix, 437, 438- Croix portant des inscriptions, 439. 
Les initiés aux mystères de Mithra étaient marqués au front du 
signe de la croix , 52 1 . 
Cruche d'Isis , 448 et 5mjV. 
Cultes : il en est trois principaux : le Fétichisme , le Sabéisme 

I. 55 



546 TABLE RAISOISNEE DES CULTES 

et le culte des Morts ou des Héros , 3o et 5zaV. Le culte rendu aux 
Dieux du ciel est une imitation de celui qu'on rendait aux 
héros, 5o8. 

CvaÈi-E, montagne dont on a fait une déesse, 46 , i46- 

D. 

Dabo , pays frontière de l'Alsace et de la Lorraine ; ses monu- 
mens se'pulcraux, 377. 

Diable , sert à plusieurs écrivains catholiques , pour expli- 
quer la ressemblance des ce're'monies du christianisme et de 
celles des païens, 522. 

Diane était fîgure'e par un morceau de bois, 436. 

Dieux sauveurs, qualification de trois signes du zodiaque, 
qui ont successivement marqué l'équinoxe du printemps , 102. 

Divinités antiques fétiches, 82. Sabéistes, 34. Héroïques, 89. 
Les montagnes sont des divinités; et non des symboles , 44» 45- 

DoDONE , foret sacrée, Sg, 60. Bois qui en est extrait, l^\i, 443- 

DoNON , montagne d'Alsace , située sur une frontière , dont 
la cîme offre plusieurs monumens religieux et sépulcraux, 875, 
876. Appelée Panthéon des pays voisins, 876, 877. 

E. 

Eaux : culte des eaux en général , 72. Il subsiste encore, 79. 
Symboles des eaux, 447- 

Éloges funèbres, sont l'origine des fables mythologiques, 
496, 497 ^ 499' 5oo. 

EivlBAUMEMENS des morts , 4^4) ^1^ ■> .474' 

Enfers, voyez Bienheureux (séjour des) : Fable des Enfers, 
son origine, 497' 49^ 1 499' ^2^- Lieu de souffrances, 517. 
Tourmens de l'Enfer , représentés dans les mystères , 52 1 , 

522, 523. 

Épis (les), signe du Zodiaque primitif, 97. On leur a adjoint 
la figure d'une vierge portant un enfant , 4?^, 477- 

Équinoxe : changement qu'opère la précession des équinoxes , 
94, 9b et suii'. Dans l'origine du Zodiaque , l'équinoxe du printemps 
arrivait lorsque le soleil était dans le signe des Gémeaux , 94 ,95, 



antÉrieups a l'idolâtrie. 547 

96 ; et celui de l'automne , lorsqu'il est dans le signe de la Ba- 
lance, 97. Les trois signes du Zodiaque qui ont marqué l'cqui- 
noxe du printemps sont nommés Dieux sauveurs, 102. 

Erreurs (les) antiques , malgré les progrès des lumières , 
furent respectées; la civilisation, en croissant, ne fit que les 
embellir, 20. 

F. 

Fables mythologiques : embarras des écrivains de l'antiquité , 
pour leur trouver un sens raisonnable , 25. Explication de la fable 
de Daphné , 62. Les fables mythologiques proviennent du culte 
des morts, 492- Fausse opinion sur leur composition, 494- Elles 
sont une imitation des hymnes et des éloges fuuèbi'es composés en 
l'honneur des morts, 49^ , 5o3 , 5o8 et suiv. Étymologie du mot 
mythologie , 5o6. Quel fut le premier compositeur des fables chez 
les Phéniciens , 5o8. Quels événemens fourairent matière à ces 
fables, 509, 5io, 5ii. 

Fakum : Fanum Mercolis , ou Mercurii. Signification de ce 
mot, 263,271. 
Faubourg, origine de ce mot, 324- 

Fétiches, ce que c'est, 33, 34- Artificiels et naturels, ibid. 
Fétiches naturels, 43. Fétiches artificiels en général , 84. Fétiches 
artificiels des astres , 88 et suiv. Fétiches artificiels extraits des 
montagnes adorées, 128. Fétiches artificiels extraits des forêts 
sacrées, 4^5. 

Fétichisme : un des trois principaux cultes, 3i. Il est le plus 
ancien, 3i , 32. Sa définition, 32. Se divise en deux espèces : le 
fétichisme naturel et le fétichisme artificiel , 34- Définition du 
fétichisme naturel, ^'i. Définition du fétichisme artificiel, 84. 
Fleuves : leur culte, 72. 
Fontaines : leur culte, 72. 

Forêts sacrées : motif du culte qu'on leur rend, 54, 55. Fo- 
rêts, Dieu, Temple , ont une dénomination semblable , 58. 
Forêt de Dodone, 6i. Ce culte subsiste encoie, 80, 81 et suiv. 
Fétiches et Idoles qui en sont extraits, 435. 

Forum a servi à la composition du mot Frontières , i34, 



548 TABLK RAISONNÉE DES CULTES 

Frontières, leur largeur, 139, i3o. Leurs diffe'rens noms, 
i34, i35. Les montagnes adorées s'y trouvaient place'es , 142. Que- 
relles occasionne'es par l'indétermination des frontières, 1^9 et suiv. 
Les colonnes et obélisques grossiers y étaient placés, 180. Les 
autels y e'taient placés, 217, 218. Les trônes y étaient placés, 219, 
220. Toutes les pierres adorées sont sur les frontières, 309. Mer- 
cure est né sur des frontières, 33o. Il en était le dieu, ibid. Lesné- 
gociations se faisaient sur les frontières , 33 1 . Les assemblées pu- 
bliques étaient tenues ; et les différends particuliers étaient terminés 
sur les frontières, 332. Les jeux sacrés etles cérémonies religieuses 
étaient établis sur les frontières, 34o. Grand nombre de tombeaux 
placés sur les frontières, 347 et sidi'. Les foires et les marchés s'y 
tenaient , 384 ^^ suii-. Elles étaient le rendez-vous des filles publi- 
ques , 389. Les grandes routes sont pratiquées sur le terrain des 
frontières, 392. Rendez-vous des voleurs, 395. Origine de la di- 
vinité Mercure, 396, 397. 

G. 

GÉMEAUX , signe symbolique du Zodiaque, gS. Lors de la pre- 
mière institution du Zodiaque, le soleil, à l'équinoxe du prir,'- 
temps , entrait dans ce signe , ibid. Justesse de ce symbole , ibid. 
Nous indique l'époque de l'institution du Zodiaque , 96. Origine 
des divinités Castor et Pollux, 99. Le culte rendu aux Gémeaux 
s'opposa à ce que ce signe du Zodiaque fût déplacé comme d'au- 
tres, 100. On leur a donné la figure de deux enfans, 476. 

GhÉ , épouse d'Uranus , mère de Bétylus 5 signification de ce 
mot, i83. 

Gramat, nom que les Kosaques donnent aux monticules sépul- 



H. 



Habitude , est la conservatrice des usages antiques , 12. Les 
nouveautés en religion ne détruisent point les anciennes habitudes, 
486. 

Hercule érige des pierres limitantes en divers lieux de la terre, 
181 , 182. A des rapports avec Mercure, 4i4- 



ANTÉRIEURS A LIDOLATRIE. 549 

Hermaphrodite : son origine, 479- 

Hermès, nom des frontières, i34, 164, i65, 166. Nom d'une 
borne, i5a, 168, 169. Noms de bornes ou colonnes de pierre 
en Grèce, 191, 192. Hermès de Phares en Achaie, 192. Her- 
mès , même divinité' que Terme et Mercure, 3io, On les sur- 
monte d'une tête humaine , 479- Servent à composer plusieurs 
divinités , 4^0 , 4^'- Reçoivent la signification du nom ge'- 
ne'rique Dieu , ^'61. Restent une divinité' particulière, 48a , 
485, 48,. 

HÉROÏSME, OU culte des héros ou des morts: sa définition, 
39 , 4*' i '^ moins ancien des trois principaux cultes ; il 
amène l'idolâtrie , les fables mythologiques, les arts d'imitatioN, 
le dogme de l'immortalité de l'^me, 40) 4'- Origine de ce culte, 
453. Il a introduit dans le culte en gênerai les ce'rèmonies et la li- 
turgie, 5i3 (Voyez Morts.) Le culte rendu aux dieux du ciel est 
une imitation de celui qu'on rendait aux héros , Sag. 

HrcRE, serpent, image des eaux, 483. 

Hydrie , vase , symbole des eaux , 448- 

Hymnes chantés aux obsèques, 5oi, 5o3, 5o3, 5o4- Le plus an- 
cien poète connu qui en a composé , 5o i . 

I. 

Jaggernaut, ou Jagrenat. L'idole est une pierre conique. Son 
culte est le même que celui de Vénus , 43 1 • 

Idolâtrie : sa définition , 3o. Origine de ce culte ; il dérive de 
celui des morts, 4^7 et suiv. Commencement de la fabrication 
des figures humaines, itirf. et sxxiv. Introduction des figures humai- 
nes dans tous les objets du culte, 4/6. Progrès de l'idoliUrie, 4,8, 
479. Nouveaux progrès , 485 , 486- Quels peuples rejetèrent le 
culte des idoles, 487 et suiv. 

Inventions : l'homme n'invente point, 258. 

Imscriptions sur des pierres brutes , 202 et suii>. • sur des autels 
bruts des Hébreux , 216. Relatives aux sciences et aux arts, 398 
et suiv. 

Institutions civiles et religieuses réunies hors de l'enceinte des 
villes, 320. 



55o TABLE RAISONNÉe DES CULTES 

Irminsul est un tronc d'arbre, 439. 

Isis, la lune, principe humide, adore'e sous la forme d'une cru- 
che , d'un navire , 44^ , 449- 

Jugement des âmes après leur mort j origine de cette fable, 496. 

497» 498- 

JuNON figure'e par un tronc d'arbre et une planche , 436. 

Jupiter, planète, io5. Signification de ce nom', 118. Son signe, 
1 19, Le prétendu tombeau de ce dieu , 249, 473- 

K. 

Keremet, temple divinise', et Dieu en trois personnes, 3o6. 



Lares : quelles divinite's c'e'tait, 393. 
Latone, à Delos, e'tait un morceau de bois grossier, 436. 
Limbes, ou lieu consacré aux tombeaux des morts avant de 
naître, 358. 

Lion , signe du Zodiaque , marque le solstice d'e'te' ; motif de ce 
symbole , 96 , 97. On lui donne une tète humaine , et il devient le 
Sphinx, 478. 

Lune, son culte, 43. Son signe est une image, 85. Ce're'monies 
pratique'es lors de ses e'clipses , par presque tous les peuples de la 
terre, 807. On lui donne le profil d'une tête humaine, 476. Puis 
la figure entière d'une femme, 485. 

M. 

Manale , nom d'une pierre adore'e chez les Romains, 212, 2 13. 

Marche , marc , merc, nom des frontières chez les Celtes et les 
Germains, i35 et suivantes, 171 5 nom des bornes, 171 ; sert à com- 
poser le nom Mercure, 178 et suivantes, 3i5, 3i6. 

Marche , petite province: ses monumens religieux et sépulcraux^ 
378. 

Mars : sa planète est une des premières connues , io5. Origine 
de la divinité' de ce nom , iio, m et iUjV. Son signe, 11 3. 



ANTERIEURS A L TDOLATRTE. 5^1 

Matiice. Fête de la Matrice, 428. 

Mercure : sa planète, une des premières découvertes, io5. Son 
signe a du rapport avec celui de Ve'nus : pourquoi, io6 et suif. Ce 
nom est composé de marc ou merc, et de la syllabe ore ou de celle 
oure, 1^4? ly^' Grande divinité des Celtes et des Germains, 176. 
Plusieurs lieux en France portent un nom qui approche de celui 
de Mercure, 177. Monceaux de Mercure, 226. Dieu des bornes j 
réunit en outre plusieurs autres fonctions, 3io et saluantes. Fable 
de Mercure, 827. Pourquoi il est fils de Maïa et de Jupiter, 33o. 
Pourquoi dieu des frontières, 408. Pourquoi dieu des négocia- 
tions, 898. Pourquoi dieu de l'éloquence, 332. Pourquoi il inventa 
la lyre et créa les jeux sacrés , 34o. Institua les cérémonies reli- 
gieuses, ibid. Pourquoi il est chargé de conduire les âmes des morts 
aux enfers, 346. Plusieurs de ses statues sur la montagne du Do- 
non, 375. 

Mercure est le dieu du commerce et des marchands : pourquoi, 
384. Mercure présidait aux négociations amoureuses : pourquoi, 
389. Il était le dieu des voyageurs et présidait aux chemins : pour- 
quoi, 392. Il était l'inventeur des lettres, des sciences et des arts : 
pourquoi, 396. Rapport des principaux traits de la fable de Mer- 
cure avec les institutions établies sur les frontière^, 407 ■ Ce dieu 
ne doit pas son origine à la planète qui porte son nom , 409- Mer- 
cure terrestre et Mercure céleste, 41 1- Mercure en bois, 444- -^ ^^ 
pierre de Mercure on adjoint une tête humaine, 479 > 48o- Mer- 
cure Carmillus ou au membre e'n'g^e, espèce de Priape; son origine, 
482, 487. 

Metsched, lieu consacré au culte et aux sépultures par les Ta- 
tars, 36i. 

MiNOTAURE : son origine, 478. 

Minerve sous la forme d'un tronc d'arbre ou d'un morceau de 
bois, 437. 

Momies : leurs caisses, 469 et suivantes. 

Montagnes : leur culte ; elles ne sont point des symboles, mais 
des dieux, 44 5 i^- Leurs noms, 46. Ce culte existe encore, 5i et 
suivantes. Les montagnes qui reçoivent un culte sont placées sur 
les frontières des nations, 142. Les bornes sont extraites des mon- 
tagnes divines, 162, i53. 



552 TABLE RAISOrsINÉE DES CULTES 

MoNTJOiE ; ce que c'est, aSS. 

MoNUMENS grossiers, monolithes, ou pierres dresse'es en forme 
de bornes, de colonnes on d'obe'Iisques, i8o. Sont des bornes, des 
tombeaux et des monumens politiques, aoa, ao3. Sont l'origine 
des cippes, des colonnes et des obélisques, 204, 2o5. Monumens 
monolithes, carrés ou cubiques, 207. Origine des autels et des 
trônes, 2147 219. Monumens appelés monceaux de Mercure, motte, 
comle, tombe, montjoie, barrows, iiS. Ils sont plus généralement 
employés aux sépultures, 235. Monumens composés de trois ou 
quatre pierres, dont l'une, posée horizontalement, est supportée 
par les autres, 268. 

MoRAÏ, lieu consacré au culte et aux sépultures, 483. 

Morts : jugement qu'ils subissent en sortant de la vie, 348 
et szf/c. Les Grecs en font un tribunal divin; culte des morts, 452. 
Ce culte est l'origine directe du culte des figures humaines , 454- 
Cause des éloges funèbres, 4^5. Regrets manifestés à la mort d'un 
individu , 455 et suiv. Leur embaumement, 464- Moyens de les 
conserver, 4^5, 466, 4^9» ^^o. Sont regaidés comme des dieux , 
467. Usage des Ethiopiens, 470. Tribunal établi par les Égyptiens 
pour juger les morts, 496. Eloges des morts, 497- ^^ culte qu'on 
leur rend est semblable à celui qu'on rend aux dieux du 
ciel, 5i3, 5i4. Du culte des morts proviennent les mystères 
de l'antiquité, 5i8, 53o. 

Mystères : leur origine, 5i5, 53o. Ce qu'ils étaient dans leurs 
commencemens , 517. Secrets qu'on y révèle, 5i8. Us sont un 
moyen d'expiation , 5i8, 53o. Et un spectacle des peines et des 
récompenses de l'autre vie, Sig, 53o. On fait considérer l'initia- 
tion aux mystèies comme une mort véritable, 5i9 et suivantes. 
Les jeûnes, les abstinences, la confession, le baptême, en sont 
les préludes, 520, 52 1. Epreuves terribles qu'on y fait subir à 
l'initié, 523, 524. Scènes agréables dont on fait jouir ensuite l'ini- 
tié, 524 et suivantes. Mystères des premiers chrétiens, 529. Mys- 
tères des Francs-Maçons, 53o. Mystères du Purgatoire de saint 
Patrice, 53o, 53 1. 



ANTÉRIEURS A L'ïDOLATRIE. 555 

N. 

TNavire , symbole des eaux , 449- 

TNÉCESSiTK : elle a donné le mouvement à la marche des connais- 
sances humaines, a8. 

Nem, Nemet, Nemetis, Nemus, Numkn : noms des foi-êts sa- 
cre'es, des temples et de la divinité, 58, 5q. 

NÉzÉiRES ou NazarÉins : leurs fêtes et assemblées nocturnes, 
428. 

0. 

, ancien nom et figure du Soleil, 116. Cette lettre sert à for- 
mer le nom Osiris , ibid. 

Obélisques : quelle est leur origine , 198 et suiw. 

Olympe : plusieurs montagnes de ce nom, adorées et placées 
sur des fiontières, 45, 142 et suivantes. 

On , nom du Soleil chez les Égyptiens ,116. 

Or, our, ur, syllabes qui ont servi à la composition du 
nom de Mercure, x'-ji. Elles signifient, dans un grand nombre de 
dialectes , bords , frontières , limites , 172, 1 78 . 

Osiris : nom d'une planète chez les Egyptiens 5 formation de ce 
nom, 116, 117. Son tombeau, 473. La figure de sa momie sert de 
modèle aux autres momies, 474- 

Ousciis érige des pierres ou colonnes limitantes, 182. 

P. 

Pallas est une croix de bois , 438. 

Pan : origine de cette divinité, io3, 478, 48i. 

Paphos : quelle e'tait la forme de la Vénus qu'on y adorait, 4^5. 

Pataïques , ou Patèques, dieux des navires j leur origine , 484- 

Philosophisme : sa définition, 4:- 



554 TABLE RAISONNÉE DES CULTES 

Phallus : son origine, 482. 

Pierres de bornes extraites des montagnes adore'es j leurs 
noms, iSa, 162. Pierres miraculeuses extraites des montagnes, 
i56. Pierres dispose'es de différentes sortes j senties monumens 
les plus authentiques des socie'tés primitives, i58 et iwiV. Sont 
devenues des dieux et autres objets de culte, 160, 161. Les 
diffe'rens nonis des pierres limitantes et adorées, 178, 179. Pierres 
monumentales, isole'es ou accouplées, ou colonnes grossières ado- 
rées j leurs divers noms, 180. Noms de ceux qui les e'rigent, 
ï83 et suwantes . (Voyez Betyles , Hermès, Thoth.) Pierres éri- 
gées par Jupiter, 184. Par Thésée, i85. Par Jacob, 186. Leur 
érection prohibée par Moïse, 187, 188. Érigées par Absalon, ibid. 
Par Sésostris , ibid. Pierres adorées sous les noms des ditférens 
dieux ou déesses , igS. Pierres cruciformes , adorées par les 
insulaires de Cozumel, 196. Par d'autres peuples, 196 et suiv. 
Pierres de forme carrée ou cubique, 207. 

Pierres entassées en forme conique ou pyramidale ^ leurs diffé- 
rens noms, 225. Pierres ajoutées au monceau de Mercure , 226 et 
suif. , 262 et suif, 

Pierre-levée, 265, 272, 38o. Pierre couverte, 274, 275. 

Pierres rangées circulairement , 277 et suif. 

PieiTes branlantes, 2g3. Conjectures sur le motif de leur érec- 
tion, 297, 379. 

Pierres de Carnac : motif de leur érection, 298 et suif. 

Les pierres limitantes , dans diffe'rens temps et dans diffe'rens 
pays, reçoivent le même culte, 3o2. Ce culte s'est conservé en 
France jusqu'à nos jours, 3o4., 3o5. 

Pierres monumentales, sépulcrales et divines, n'étaient que 
des bornes , Sog. Les pierres limitantes servent de juges eu 
Suède, 3i8. 

Pierres fétiches, ou bornes, sont sui-montées d'une tête hu- 
maine , 476 et suif. 

Planètes : celles dites Mercure , Mors et T^énus, sont les pre- 
mières connues j celle de Saturne a été connue plus tard, io5, 
Ï06. Leur symbole, ibid. et suif. Leurs noms provienncnl de reui 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 555 

des fétiches , io5, 409- Elles sont toutes repre'sentées par des fi- 
gures humaines, portant à la main leurs signes ou symboles, 4/7- 

Poissons, signes du Zodiaque 5 le soleil entre maintenant dans 
ce signe, à l'e'quinoxe du printemps, g^. 

Prkcession des Equinoxes. Voyez Equinoxes. 

Priape : origine de ce dieu, 481 ? 4^2- Priape des Phéniciens, 

484. 

Prostitutions religieuses, 419» 4^° ^^ •s'"^'- Désordres qui en 
résultent, 4^7 et suw. 

Pyramides d'Egypte : leur origine, 258. 

Q- 

QuarrÉs-les-tombes : son cimetière est sur la frontière du 
Morvan, SyS. 

R. 

Religion : les Hottentots-Namaquois et autres peuples n'ont 
aucune idée de religion, 20, 21. Différens âges des religions, 533 , 
534 et suiv. 

Rois divinisés pendant leur vie et api'ès leur mort, 461 , 4^^- 

S. 

SabÉisme : sa définition , 34, 35 et suw. Ce culte se forme d'une 
partie du fétichisme naturel, 34. L'agriculture le fait naître, 
36. La navigation le fortifie, 38. Il s'amalgame avec le féti- 
chisme, ibid. 

Sagittaire : métamorphose qu'il éprouve, 477- 

Saturne, planète; ses différens noms, iig, 120. Origine de 
cette divinité , 121, 122. Son signe, i23. Sa faux, ou sa harpe, 
123, 124. 

Serpent d'airain des Israélites et des Égyptiens, 437, 438. Ser- 
pent , symbole des eaus , 449 1 4^3 



556 TABLE RAISOJVNEE DES CULTES 

Sociétés primitives : dans les sociétés primitives , l'e'tat moral 
de l'homme différait peu de celui du sauvage actuel , i5. 

Soleil et la Lune doivent être rangés parmi les plus anciens 
fétiches, 32. L'un et l'autre compris dans le sabéisme, 34. Son 
culte, 43. Son signe est une image, 85. On lui donne une tête 
humaine, 47^j P^^^ ^^ figure entière d'un homme, 486, 487- 

Sphinx : son origine , 478. 

Stone-Henge, 283. 

Succoth-Benoth ou Sicca veneria : ce que c'est, 425. 

Symboles (les) sont des ouvrages de l'art, 25. Définition des 
symboles, ibid. et 45. Les superstitieux attribuent au symbole la 
même vertu qu'à l'objet symbolisé , 26. 



Taureau , signe du Zodiaque : le soleil , à l'équinoxe da 
printemps , se trouvait dans ce signe avant que d'être à la même 
époque dans celui du Bélier, 94. Adoré sous divers noms , 
io3. On lui adjoint une tête humaine, et il devient le Mino- 
taure, 478- Une de ses parties sert à composer la divinité Priape, 
481 et 482. 

Temples : leur origine , 285 ; étaient anciennement placés 
sur des frontières , 34i. Les temples servent de frontières , 345. 

Terme , Terminus , nom des frontières chez les Romains , 
i34, 170. Hymne au dieu Terme, i49. Nom des bornes, i52, 
171. Divinité des bornes chez les Romains, 194. Terme résiste 
à Jupiter et autres dieux , ibid. Même divinité que Hermès et 
Mercure, 3io, 3x5. Ne change point de condition, Sog, 3i3, 
487. 

ThÉmis : origine de cette divinité , io3 , 477- 

Thoth, nom d'une borne , i52, 164. Signifie une frontière, 
162, i63 et suivantes, 190. Le même que le Theut, le Tis , le 
Tuiston, le Tuis , le Dis des Germains, 233. Divinité iden- 
tique avec Terme , Hermès et Mercure, 3io, 3i4. Ses inscrip- 
tions, 397. Thoths cruciformes, 438. On les surmonte d'une tête 
humaine , 479- 



ANTÉRIEURS A l'iDOLATRIE. 55j 

Titans et Géans en guerre contre le Ciel ; origine de cette fa- 
ble, 5io. 

TiTCLUS, nom de pierre monumentale, i85, 188. 

Tombeaux : ils sont plus ge'ne'ralement forme's de pierres entas- 
se'es , 225 et suit^. Plusieurs tombeaux de cette espèce , 287 et iwjV. 
Tombeaux en forme de monticules, 287. Chez les Tatars, 238. 
Pareils tombeaux dans la Troade , 244- En Grèce , 248- Tom- 
beau de Jupiter , 249 , /^'ji. Pareils tombeaux en Russie , en Dant- 
marck , en Suède, etc., 36o. Appelés BajTows -^ divise's en 
diffe'rentes classes, aSi , aSa, 3oo. Ils sont place's sur des fron- 
tières, 345 et suwantes. Tombeaux de la Tatarie et de la Si- 
be'rie place's sur des frontières , 36o. Pourquoi les tombeaux 
sont trouve's vides, 373. Ils se trouvent re'unis sur les fron- 
tières , et ils sont des objets de culte , 876 et suiv. Vénéra- 
tion pour les tombeaux , 456. 

Transmission des connaissances humaines , opérée par l'art 
d'écrire et l'imprimerie , 18. 

Troncs d'arbi'cs adorés, 435, ^Z6. Sont extraits des forêts 
sacrées, 44° ^t suivantes, 445- On les surmonte de têtes humai- 
nes; et ils servent à composer les dieux Pan et Priape , 47^, 
478,482. 

Trônes : leur origine, 219. 

u. 

Uranos, époux de Ghé , père de Betylus., signification de son 
nom, 182. Fabrique des Bétyles, i83. 

Usages (les) des siècles les plus reculés sont transmis par l'ha- 
bitude aux siècles civilisés, 12 et i3. Divers usages pratiqués à 
la mort des individus , l^SS, 460. 



VÉNUS : sa planète est une des premières connues, io5. Son 
signe , 108. Ce qu'il représente , 109, 110. Son origine , 4i5 et suiv. 
Rreprésentée par une pierre , ^i6. Son culte , et prostitutions reli- 



55S TABLE RAISOJVNEE DES CULTES, etC, 

gieuses en son honneur, 4 '8 et suivantes. Origine du nom de 
f^énus , 4^ I • Prostitutions religieuses font partie de son culte, 
4i8, 4i9- Débauches qui en résultent , 421 et suw. Venus ter- 
restre et V^nus céleste , 432. 

Verse/u , signe du Zodiaque , marque le solstice d'hiver dans 
l'origipie du Zodiaque j motif de ce symbole, 97, loi, 102, 449- 
On Idi adjoint la figure d'dn vieillard appelé Aristée ,477- 

z. 

Zodiaque : son origine, 91. Pourquoi divisé en douze parties, 
ibid. et suiv. Origine de ses signes, 91 , 92. Époque de sa première 
institution, gS. Son état primitif, 96. Changement arrivé dans 
les signes du Zodiaque par suite de la précession des équinoxes, 
97 et suivantes. 



FIN DE LA TABLE RAISONNEE. 



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